Archives par mot-clé : Codex de Montpellier

« Si je chante ce fait d’amour », Un motet courtois du Codex de Montpellier

Sujet :   codex de Montpellier,   chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central
Titre:  
Se je chante, ce fait amour
Auteur :  Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous revenons à la musique médiévale des trouvères et compositeurs du XIIIe siècle avec un joli motet courtois.

Ce chant polyphonique est tiré du riche codex de Montpellier, daté du Moyen Âge central et de la fin du XIIIe siècle.
Avec plus de 330 pièces musicales annotées sur 395 feuillets, ce manuscrit médiéval, référencé sous la cote H196 et conservé à la Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier, est une véritable bible de la polyphonie de cette période.

L’amour courtois d’un loyal amant et sa belle

La pièce du jour est dans la veine de nombreux autres motets du Chansonnier de Montpellier. La lyrique courtoise et le sentiment amoureux y sont au programme.

Point de grande souffrance ici, d’attente lancinante ou de séparation douloureuse toutefois. Point non plus de médisants à l’horizon pour gâter l’idylle en cours. Si le loyal amant nous fait d’abondantes louanges sur sa belle dans le pur style de la lyrique courtoise, l’amour qu’il file semble sans accroc. Il est même payé en retour de sa fidélité et de son service puisque, dans la même pièce, la damoiselle y répond sur le même ton, attestant des qualités morales et courtoises de son prétendant.

L’amour est-il pour autant acquis ? Dans ce motet à trois voix, le Ténor vient nous rappeler ici que l’espoir sous-tend l’ensemble de la pièce : « Et sperabit« . Autrement dit, il (l’amant), et peut-être aussi elle, celle qui lui répond, devra sans doute espérer que l’amour perdure ou qu’il se concrétise.

Aux sources manuscrites de ce motet

Voici le motet « se je chante… Bien doit amer mon ami » tel qu’il se présente dans le Codex de Montpellier. A toutes fins utiles, nous vous proposons également la partition de cette musique médiévale au format pdf.

Le motet "Se je chante... Bien doit amer mon ami" dans le codex enluminé H196 de Montpellier.

Les pièces du chansonnier de Montpellier ne sont pas rattachées à des auteurs mais on peut, quelquefois, retrouver l’attribution de certaines d’entre elles dans d’autres manuscrits. Ce n’est pas le cas du motet du jour qui, à notre humble connaissance, est demeuré anonyme.

En ce qui concerne la transcription en graphie moderne de cette pièce, nous nous sommes appuyés sur le « Recueil de motets français des XIIe et XIIIe siècle » que Gaston Raynaud avait fait paraître en 1881 chez F Vieweg éditeur (Paris).

L’illusion d’amour avec Anonymous 4

Pour l’interprétation de ce chant polyphonique courtois, nous avons opté pour la belle version de la formation Anonymous 4.

En 1994, le quatuor féminin américain avait fait paraître un très bel album sous le titre « Love’s Illusion, Music from the Montpellier Codex 13th Century« . Cette production d’exception présente 29 pièces et motets issus du célèbre codex, pour un peu plus d’une heure d’écoute (65 minutes).

Love's Illusion, ou les motets du Codex de Montpellier par la Quatuor Anonymous 4 (pochette de l'album)

L’album a été réédité chez Harmonia Mundi aux débuts des années 2000. Vous devriez donc pouvoir le commander chez votre meilleur disquaire. A défaut, il est également disponible au format CD ou sous forme dématérialisée sur différents plateformes en ligne. Voici un lien utile pour le débusquer : Love’s Illusion, l’album d’Anonymous 4.

Artistes ayant participé à cet album

Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose.


« Se je chante, … Bien dois amer mon ami »
motet courtois du chansonnier de Montpellier

NB : la traduction de ce motet en français moyen ne nous semble pas présenter de difficultés majeures. Quelques clés de vocabulaire devraient donc suffire à vous éclairer dans sa compréhension.

Se je chante, ce fait amour,
Qui mon cuer esclaire
Nuit et jour
D’un penser tout plain de douchour
(douceur)
Vers ma dame debonaire,
Que par droit est examplaire
Et de toutes la flour
De bonté, biauté et valour.
Bien le desclaire
Son dous gracieus viaire
(visage)
Par maint tour ;
Si me doit moût plaire
Sans retraire
(sans réserve)
Que s’amor si me va entour
1 .

J’en oublie toute doulour,
Et m’en paine mieus de bien faire,
Car de servir dame de tel afaire
Vient hounour.
Quant on le sert bien sanz folour
(folie),
On en atent dous salaire,
Et s’en est toute la vie meillour.
Or veulle amour que sans mesfaire
Puisse maintenir ce dous labour,
Sans nule pensée d’aillours !
Car riens ne m’est contraire
En ma dame, en cui tous biens s’aaire
2
Et toute hounour
Par grant savour.
Ne de sa fresce colour
Je ne puis estraire
Fors samblant d’atraire
(qu’un esquisse d’encouragement) :
Ce tient mon cuer en ardour.


Bien doî(t) amer mon ami
Autant que moi ;
Car il l’a bien deservi.
Raison de ce dirai pour quoi :
Nuit et jour a de cuer acompli
Mes volentés, sans mal ne desroy
(ni désarroi),
Puis qu’il m’ama, et je li.
Riens en li a blasmer ne voi :
Jolis est, biaus et de maintiens coi
(calme, tranquille);
Dieus ! combien m’amour en li emploi.
Si n’en puis mais, se j’en di
Qu’autant que moi amer le doi
Puis qu »il m’aime en bone foy.

Et sperabit. (et il/elle espérera)


Vous pourrez découvrir d’autres pièces du talentueux quatuor Anonymous 4 aux liens suivants :

En vous souhaitant une  excellente journée.

Frédéric Effe.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


Notes

  1. « Que s’amor si me va entour « : Quand son amour m’entoure ainsi . ↩︎
  2. « En cui tous biens s’aaire » : en laquelle toutes choses bonnes résident. ↩︎

« Hé, Dame jolie », un joli motet courtois du Codex de Montpellier

Enluminure amour courtois

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre:  « 
E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir« 
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Sinfonye
Album : 
 Trois soeurs, Three Sisters, 13th c , french songs (1995).

Bonjour à tous,

os pérégrinations médiévales du jour nous entraînent vers les musiques polyphoniques du XIIIe siècle. Elles nous donneront l’occasion de lever le voile sur un joli motet courtois issu du Codex de Montpellier. Au passage, nous découvrirons aussi une formation de musiques anciennes de haute tenue : l’ensemble Sinfonye fondé par la musicienne et compositrice Stevie Wishart.

L’amour courtois du Codex de Montpellier

La pièce du jour s’inscrit dans la parfaite continuité de nombreux motets présentés dans le codex de Montpellier ou chansonnier de Montpellier. Ce précieux manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de la ville du même nom sous la référence H196.

Avec plus de 330 chansons et motets annotés musicalement pour un grand nombre de pièces courtoises, ce codex forme un témoignage important des œuvres polyphoniques des XIIe et XIIIe siècles.

Le manuscrit a conservé l’anonymat des auteurs des pièces qu’il propose mais on peut retrouver tout de même certaines paternités en croisant les manuscrits. En l’occurrence, celle du jour ne semble pas avoir d’auteur précis.

Le motet "E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir" & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196) - manuscrit enluminé du XIIIe siècle
Le motet « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir » & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196)

Ce motet se situe dans la veine de l’amour courtois de cette période. On y retrouvera l’amant-poète se laissant bercer par ce « mal d’aimer » qui lui procure, toute à la fois, douleur et joie. La dame de son cœur sera, quant à elle, couverte d’éloges et louer comme il se doit. Enfin, pour sceller l’accomplissement parfait de la lyrique courtoise, les habituels jaloux et médisants pointeront aussi leur nez pour essayer d’entraver les idylles des amants.

Pour la découverte en musique de ce motet du Moyen Âge central, nous avons choisi une belle version très épurée, celle de l’ensemble médiéval Sinfonye.

La formation Sinfonye de Stevie Wishart

Sinfonye est un groupe de musique médiévale fondé en 1986 par la compositrice, musicienne et chanteuse Stevie Wishart.

Formée à Cambridge puis à Oxford et à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, Stevie Wishart s’est illustrée en tant que compositrice dans le domaine de la musique contemporaine. Parallèlement, elle a mené une partie importante de sa carrière autour des musiques anciennes et médiévales avec un parti-pris d’ethnomusicologie et de restitution. C’est dans cet esprit qu’elle a fondé Sinfonye.

Depuis sa formation, l’ensemble a développé une riche discographie autour de la musique médiévale sur des thématiques assez variées. Les albums vont de l’amour courtois à l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, en passant par des thèmes comme les musiques de Noel dans l’Angleterre médiévale, les cantigas de Santa Maria, des danses et musiques de l’Italie du XIVe siècle, des musiques du temps d’Aliénor d’Aquitaine, ou même encore un album consacré à la femme médiévale « amante, poétesse, protectrice et sainte ».

Côté actualité, les dernières productions de Sinfonye datent des années 2010. Depuis, la formation a, semble-t-il, arrêté de se produire mais sa directrice continue ses recherches autour de la fusion/rapprochement entre musiques médiévales et univers musicaux plus contemporains.

L’album Trois soeurs, Three Sisters, chansons du 13e siècle – France

Le motet du jour est tiré d’un album de 1995, originellement sorti sous le titre « Three sisters on the seashore« .

La pochette de l'album Three sisters de Sinfonye.

Cette production de Sinfonye propose 33 pièces dont la grande majorité sont des chansons et motets polyphoniques du XIIIe siècle. Une bonne partie d’entre elles sont anonymes et tirées du codex de Montpelier H196.

Les 58 minutes d’écoute sont agrémentées de quelques estampies mais aussi d’une composition plus moderne de la directrice Stevie Wishart, dans l’esprit d’un motet médiéval.

Depuis sa sortie initiale, l’album a été réédité par Glossa Music qui le propose encore dans son catalogue. A défaut de vous le procurer via l’éditeur ou votre disquaire habituel, vous pourrez aussi le retrouver sur certaines plateformes légales de streaming.

Musicien et artistes présents sur cet album :

Vivien Ellis (voix), Jocelyn West (voix), Stevie Wishart (voix, vièle à archet, vielle à roue, direction)


E, Dame Jolie, mon cuer sans fauceir
La version en vieux-français


E dame jolie
Mon cuer sans fauceir
Met an vostre bailie
Ke ne sai vo peir.

Sovant me voit conplaignant
Et an mon cuer dolosant
D’une malaidie
Dont tous li mons an amant
Doit avoir le cuer joiant
Cui teilz malz maistrie
Si formant m’agrie.
Li dous malz d’ameir
Ke par sa signorie
Me convient chanteir


E dame jolie….

J’ain de cuer an desirant
Dou monde la mués vaillant
Et la plus prixie
Plus saige ne mués parlant
N’a honor mués antandant
On mont ne cuit mie.
Ne sai ke j’an die
Mais a droit loweir
C’est la muez ensaignie
C’on puxe trover.


E dame jolie….

Bien sai ke fellon cuxant
M’ont estei souvant nuxant
Ver vostre partie
Tres douce dame a cors gent
Por Deu, ne-s croiez pas tant
Ces gens plain d’anvie.
Jai si corte vie
Lor puist Deus doneir
K’il ne me puxent mie
Ver vous plus grever.

E dame jolie….


La traduction de ce motet en français actuel

NB : pour éclairer ce motet, nous avons opté pour une traduction complète du vieux français original (relativement ardu) au français actuel.

Ah ! belle dame,
Je remets mon cœur
Sincèrement en votre pouvoir ,
Car je sais que vous êtes sans égale.

Souvent je me plains
En mon cœur affligé
D’un mal
Qui donne à tous ceux qui aiment,
Et que cette douleur accable,
Un cœur rempli de joie.
Le doux mal d’aimer
Me tourmente tellement
Que, sous son emprise,
Il me faut chanter.

Ah ! belle dame, …

J’aime sincèrement, et désire
La femme la plus digne du monde,
Et la plus précieuse ;
Je ne crois pas qu’il y en ait d’autre
Plus sage et plus éloquente au monde
Ni plus respectueuse de l’honneur.
Je ne sais qu’en dire de plus,
Si ce n’est lui rendre un hommage mérité (la louer comme il convient):
Elle est la femme la plus cultivée
Qu’on puisse trouver.

Ah belle dame, …

Je sais bien que des calomniateurs
S’en sont souvent pris à moi
Pour me nuire (diffamer) auprès de vous.
Ma très chère dame, si belle à voir,
Pour l’amour de Dieu, ne croyez pas tant
Ces gens plein d’envie.
Que Dieu leur accorde
Une vie brève,
Afin qu’ils ne puissent plus
Vous faire de tort (vous opprimer).


Découvrez d’autres pièces musicales et motets du Codex de Montpelier.

En vous souhaitant un belle journée et en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.

Amour courtois & chant polyphonique du chansonnier de Montpellier

Sujet :   codex de Montpellier,   chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central
Titre:  
Dame que je n’os noumer
Auteur :   
 Anonyme
Interprète :  Anonymous 4
Album :   
Love’s Illusion Music from the Montpellier Codex 13th Century    (1993-94)

Bonjour à tous,

ous revenons aujourd’hui au Moyen Âge, en musique, avec le beau Chansonnier de Montpellier. Ce riche manuscrit du XIIIe siècle nous a légué de nombreuses pièces polyphoniques courtoises et motets accompagnés de leur notation musicale et cet article sera l’occasion d’en étudier une de plus dans le détail.

Pour la version musicale de ce motet, nous serons accompagné par la formation Anonymous 4. Depuis 1986, cet ensemble américain à quatre voix a gratifié son public d’un trentaine d’albums de qualité. La plupart puise largement dans le répertoire médiéval. D’autres se rapprochent un peu plus de musiques folkloriques, de chants de Noël et même de genre plus récents. Le motet à trois voix du jour nous entraînera, quant à lui, au temps de la courtoisie et des trouvères des XIIe, XIIIe siècles.

L’amour courtois au moment du départ

Il n’est rien qui blesse plus les amants que la séparation physique. La lyrique courtoise médiévale a fait de cet « amour de loin » et du déchirement qu’il occasionne l’un de ses thèmes privilégiés. Dans cette veine, le chant polyphonique du jour met en scène deux amants qui s’interpellent et se répondent dans un beau motet à trois voix. Tandis que le loyal amant se lamentera de la force de son amour et de la distance qui le sépare de sa belle, cette dernière l’assurera de ses sentiments. Si, au moment de la séparation, elle l’a un peu aiguillonné, c’était pour mieux qu’il s’attache à elle et cet éloignement lui fournira l’occasion de s’en dévoiler.

Aux sources médiévales de ce motet

Le motet du jour dans le manuscrit enluminé H196 ou chansonnier de Montpellier

Pour les sources et comme indiqué, nous vous renvoyons au chansonnier ou codex de Montpellier. Ce manuscrit encore connu sous la référence H 196 est conservé à la Bibliothéque Universitaire de Montpellier. On peut le consulter en ligne et même le télécharger.

Les Illusions d’amour ou le Codex de Montpellier par Anonymous 4

Love's Illusion, le chansonnier de Montpellier par la formation Anonymous 4

Pour l’interprétation, nous vous proposons donc de retrouver un extrait du très bel album : Love’s Illusion – Motets français des XIIIe et XIVe siècles de la formation Anonymous 4. Cette production a été largement encensée par la critique et la presse spécialisée, à sa sortie en 1994. A 30 ans de là, les performances vocales du quatuor féminin américain n’ont pas pris une ride et leur hommage au Chansonnier de Montpellier reste aussi pur qu’au premier jour.

Cet album d’Anonymous 4 a été réédité en 2005 chez Harmonia Mundi. Vous pourrez encore le trouver au format CD et à la commande chez votre meilleure disquaire. Il est également présent sur certaines plateformes légales au format dématérialisé. Voici un lien utile pour vous le procurer en ligne : Love’s Illusion – Motets français des XIIIe et XIVe siècles.

Artistes ayant participé à cet album

Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer, Johanna Rose.


Dame que je n’os noumer en vieux français
et sa traduction en français actuel

Dame que je n’os noumer,
Quant porrai je a vous parler,
Sade blondete?
Au cuer sent une amourete
Qui souspirer
Me fait et colour muer.
Mais merveilles puis penser
Comment ce est que riens tant
Ne desir qu’a vous aler;
Et si sent plus engrever
Mon mal quant
Plus prochaine estes de moi,
Et par ce sai je et voi
Que du privé larron ne se puet on garder.
(locution proverbiale)

Dame que je n’ose nommer
Quand pourrais-je vous parler
Douce et gracieuse blondette ?
Au coeur, je sens une amourette
Qui me fait soupirer
Et rougir.
Mais je m’étonne en pensant
Combien je ne désire rien d’autre
Qu’aller vers vous.
Et oui, je sens s’aggraver encore plus
Mon mal quand
Vous êtes plus proche de moi
Et je comprends alors et voit
A quel point on ne peut se prémunir contre un voleur familier (intime).

Amis, dont est engenree
En vo cuer tel volentés
Qu’estre cuidiés refusés
Pour ce que vous ai monstree
Chiere autre que ne volés?
Mais se bien saviés
Comment on doit retenir
Amant c’on crient departir,
Entendre porriés
Que le fis par tel desir
Qu’en aigrir
Vous feïsse en moi amer.
Fins cuers, ne veulliés cesser,
Car aillours que vous chierir
Ne puis penser.

Amour, ce qui engendre
En votre cœur telle conviction
Et cette pensée que vous avez été rejeté :
Parce que je vous ai montré
Un accueil (comportement) différent de vos attentes.
Mais si vous saviez vraiment
Comment on doit retenir
Un amant dont on redoute de se séparer.
Vous comprendriez
Que je le fis par désir
Pour qu’en vous aiguillonnant (exaspérer, irriter, litt : rendre amer)
Je vous fasse m’aimer plus encore.
Vrai cœur, ne cessez point de m’aimer
Car en dehors de vous chérir
Je ne puis avoir de pensée.

Lonc Tans a que ne vi m’amie
Trop me greva
Quant m’en covint partir,
Car je l’aim et desir.
Trop m’aïr
Quant pour li servir
M’estuet languir,
Et si ne m’en puis tenir.
Quant la remir,
De cuer souspir,
Si que tout me fait fremir,
Car je l’aim de fin cuer sans mentir.
N’en puis joïr –
Diex!-ne repentir:
Si m’estuet souffrir
Les maus dont je ne puis garir.

Cela fait si longtemps que je ne vis mon amour.
Ce fut trop douloureux
Quand j’ai dû m’en séparer,
Car je l’aime et la désire.
Cela me met en colère
Que pour la servir
Il me faille languir,
Et je ne puis m’en empêcher.
Quand je pense à elle,
Mon cœur soupire,
Et j’en frissonne tout entier,
Car je l’aime sincèrement et honnêtement
Mais je ne peux profiter d’elle.
Dieu ! Je ne puis non plus me repentir
Aussi il me faut souffrir,
Les maux dont je ne peux guérir.


En vous souhaitant une  excellente journée

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Quant je parti de m’amie, une pièce courtoise du Codex de Montpellier h196

Enluminure amour courtois

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central
Titre:  
Quant je parti de m’amie
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Ligeriana
Album : 
De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle  (2005)

Bonjour à tous,

armi les manuscrits de musiques et de chansons médiévales que nous explorons, le précieux Codex de Montpellier se pose comme un des plus grands témoignages des chants polyphoniques du Moyen Âge central, particulièrement du XIIIe siècle.

Référencé H196 à la Bibliothèque Historique de Médecine de Montpellier où il est encore conservé, ce chansonnier ancien contient plus de 340 pièces, dont 275 motets, rondeaux et pièces en vieux français, annotés musicalement. Très courtes, les compositions vocales et instrumentales du manuscrit de Montpellier ont pour thème principal la lyrique courtoise et se présentent comme autant de petites odes à cette expression amoureuse du Moyen Âge central. Quant je partie de m’amie, le motet que nous vous proposons aujourd’hui n’y déroge pas.

Codex de Montpellier, chanson médiévale courtoise

Une séparation douloureuse pour deux amants

Le poète nous y contera ici sa séparation contrainte d’avec son aimée. Il ne nous en donne pas la cause, mais comme il n’est pas rare qu’une certaine courtoisie fleurte avec les interdits sociaux (dame déjà engagée ou d’un milieu social plus élevé, amants en proie aux médisants et aux dénonciations), on peut en imaginer les raisons (sans avoir le moyen de les établir).

Pour ce qui est de la référence à la fin’amor, s’il n’est pas question dans ce motet de désir en attente ou d’espoir de la part du prétendant, mais bien de séparation définitive, l’attitude de ce dernier reste celle de l’amant courtois. Plus victime passive et en souffrance qu’acteur de la relation, il nous assure même qu’il se tiendra toute sa vie dans la douleur inconsolable de cette déchirure.

Pour la version en graphie moderne de ce motet, nous continuons de nous appuyer sur l’ouvrage de Gaston Raynaud : Recueil de motets français des XIIe & XIIIe siècles, Tome premier (Bibliothèque française du Moyen Âge – 1881). Quant à son interprétation, elle nous fournira l’occasion de vous présenter une nouvelle formation de grande qualté : l’Ensemble médiéval Ligeriana.

Quant je parti de m’amie par l’Ensemble Ligeriana

Ligeriana, la passion des musiques médiévales sous la direction de Katia Caré

Fondé dans le courant de l’année 2000 par la chanteuse, flutiste, soliste et directrice Katia Caré, l’ensemble Ligeriana a exploré, depuis, un répertoire largement centré sur le Moyen Âge central. Depuis 20 ans, au plus proche des manuscrits et de l’ethnomusicologie, la formation et sa directrice ont ainsi mis à l’honneur la musique médiévale des XIIe et XIIIe siècle, avec même des incursions sur la fin du haut-Moyen Âge.

Ensemble de musiques anciennes Ligeriana

Au cours de sa belle carrière, Ligeriana a déjà gratifié son public et la scène médiévale de 9 albums de haut vol. Ces productions s’étendent sur des thèmes aussi variés que les musiques carolingiennes, les chansons de toiles, les musiques sacrées de l’Espagne médiévale, mais aussi la place de la dame et de sa « voix » dans la lyrique courtoise et encore d’autres belles anthologies et florilèges de pièces en provenance du Moyen Âge.

Quant à sa directrice, si son grand parcours l’a amenée à faire de nombreuses recherches autour de la musicologie et des manuscrits médiévaux, il faut aussi rappeler ses contributions à quantité d’autres productions. On pourra ainsi la retrouver aux côtés de l’Ensemble Perceval, mais encore de l’Ensemble Sanacore et enfin, sans être exhaustif, dans plusieurs albums au côté de Gérard Zuchetto.

De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle,
Le Manuscrit de Montpellier

Sorti en 2005 chez Calliope, pour un enregistrement à l’Abbaye royale de Fontevraud, daté de 2004, cet album du Ligeriana propose pas moins de 29 pièces pour 30 motets issus du Codex H196.

Album de musique médiévale, codex Montpellier

Superbe tribut au codex de Montpellier, De Amore – Polyphonie française du XIIIe siècle a été qualifié par Le Monde de la Musique de véritable anthologie du célèbre chansonnier médiéval.

Le magazine n’a pas été le seul à saluer cette sortie puisque Katia Caré et sa formation ont reçu, à cette occasion comme à d’autres, les honneurs mérités de la scène des musiques anciennes et médiévales. Aux côtés des musiciens de talent ayant contribué à cet hommage au chansonnier de Montpellier, on aura plaisir à retrouver Guy Robert, complice de longue date de la directrice, notamment dans le cadre de l’Ensemble Perceval.

A noter que cette belle performance vocale et musicale de Ligeriana est encore disponible et éditée. Voici un lien utile pour acquérir cet album en ligne : De Amore – Polyphonie française du XIIIe s, Le Manuscrit de Montepellier

Artistes et musiciens ayant participé à cet album

Katia Caré, Florence Carpentier, Estelle Filer, Déborah Flornoy,
Caroline Montier, Laure Pierredon, Yves Lenoir (voix), Caroline Montier (organetto), Jean Luc Lenoir (vièle, harpe, jeu de cloches), Guy Robert (harpe, luth médiéval, percussion).


Quant je parti de m’amie
motet dans le Vieux-Français du XIIIe siècle

Quant je parti de m’amie,
Si li dis qu’en desconfort
Seroie toute ma vie
Mès li amoros recort
Du soulas et du deport
Et de sa grant cortoisie
N’en tout les maus que je port.
Mès ce me greva trop fort
Quant vint a la departie,
Et je li dis
« A Diu !amie »
plourer la vi, si m’a mort.

Traduction en français moderne de ce motet

Quand je me suis séparé de mon aimée,
Je lui ai dit que, dans la désolation,
Je demeurerai tout le reste de ma vie.
Mais le souvenir amoureux
(le doux souvenir)
Du réconfort et de la joie
Et de sa grande courtoisie
N’en ôte pas pour autant les douleurs que je porte.
Mais ce qui m’affligea le plus
Quand vint le moment de la séparation,
Et que je lui dis,
«Adieu, mon amour!»
Je l’ai vue pleurer, et cela m’a meurtri.

En vous souhaitant une  excellente journée

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.