Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales

Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …

Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.

En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.

Une Ballade de Clément Marot « Contre celle qui fut s’amye » et sur l’affaire de son incarcération de 1526

portrait_clement_marot_poesie_medievaleSujet :  poésie, satirique, moyen-âge tardif, ballade médiévale, auteur renaissance, incarcération du poète, 1526.
Période : fin du moyen-âge, renaissance
Auteur :  Clément MAROT (1496-1544)
Titre : Ballade « Contre celle qui fut s’amie »
Ouvrage : oeuvres complètes de Clément MAROT, par Pierre Jannet, Tome 2 (1870)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous revenons vers le moyen-âge tardif ou les débuts de la renaissance avec une ballade de Clément Marot. Dénoncé en 1525, le poète de Cahors fut emprisonné au Châtelet en 1526. On l’accusait alors d’avoir mangé le lard en carême.  Dans le contexte tendu de la réforme, l’accusation est grave, et il est aussi clair qu’on veut, à travers tout cela, lui faire payer certaines de ses sympathies affichées pour Luther.

Ce sont des dénonciations qui l’ont conduit là et c’est une femme qui semble en être l’artisane, comme le poète l’affirme ici. Certains biographes du XIXe siècle avaient avancé un peu vite qu’il pouvait s’agir de Diane de Poitiers mais les avis sur la question sont loin d’être demeurés tranchés. De fait, on parle plutôt d’une certaine « Isabeau », ancienne maîtresse de Marot. Là encore, l’exercice littéraire et les poesie_clement_marot_cahors_renaissance_moyen-age_tardifpossibles allégories auxquels se livre Marot dans la narration, ne permettent pas d’en connaître, de manière certaine, l’identité véritable.

Pour le reste, échappant au pire, le poète sera finalement libéré par l’intervention de son ami Lyon Jamet et toute l’affaire lui inspirera, une de ses poésies les plus satiriques et les plus vengeresses :  l’Enfer.

Pour ses conséquences à court et à plus long terme ( on pense, entre autre, ici à l’impact tardif de la sortie de l’Enfer, sans son consentement), cette dénonciation, suivie  d’une incarcération, marquera, de façon importante, le reste du parcours de Marot.

Au passage et toute proportion gardée,  bien qu’il n’ait pas subi la torture comme François Villon l’avait connu avant lui, Marot gagnera, dans le triste épisode, un peu de son propre Thibault d’Aussigny, en la personne d’un dénommé Bouchart, celui là même qui le fit emprisonner. Il lui dédiera d’ailleurs une épître demeurée célèbre : Marot à Monseigneur Bouchart Docteur en Théologie. On a quelquefois pris cette poésie pour une doléance polie du poète de Cahors à son accusateur, mais il semble bien plutôt qu’il s’agisse d’un texte teinté d’ironie, sans doute écrit après l’événement (il ne fut publié du reste pour la première fois, qu’en 1534).

Pour ce qui est de la ballade du jour et pour y revenir, son intérêt historique est sans doute plus à relever que sa grande teneur stylistique ou lyrique.

Contre celle qui fut s’amye (1525)

Un jour rescriviz à m’amye
Son inconstance seulement,
Mais elle ne fut endormie
A me le rendre chauldement ;
Car dès l’heure tint parlement
A je ne sçay quel papelard* (bigot, hypocrite),
Et lui a dict tout bellement :
« Prenez le, il a mengé le lard. » (1) 

Lors six pendars ne faillent mye
A me surprendre finement,
Et de jour, pour plus d’infamie,
Feirent mon emprisonnement.
Ilz vindrent à mon logement ;
Lors ce va dire un gros paillard :
« Par la morbieu, voylà Clement,
Prenez le, il a mengé le lard. »

Or est ma cruelle ennemie
Vengée bien amerement ;
Revenge n’en veulx ne demie.
Mais quand je pense, voyrement,
Elle a de l’engin largement,
D’inventer la science et l’art
De crier sur moy haultement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

ENVOY.

Prince, qui n’eust dict plainement
La trop grand’ chaleur dont elle art,
Jamais n’eust dict aulcunement :
« Prenez le, il a mengé le lard. »

(1) L’expression « manger le lard » dans son acception proverbiale a un sens plus large que le littéral et peut signifier « être coupable d’un crime ou d’un délit »

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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Sources :

Voir Clément Marot : nouveaux horizons de la poésie et du poète à la Renaissance, Daniel Martin, sur Persée.

« le Miracle de la guérison de Lugo », la Cantiga de Santa Maria 77 commentée et traduite

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet : musique médiévale, Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, vierge, Moyen Âge chrétien, Espagne médiévale
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle.
Auteur : Alphonse X  (1221-1284)
Ensemble : Arany Zoltán
Titre : Cantiga 77 « Da que deus mamou »
Média : chaîne youtube  de l’artiste (2011)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn route pour l’Espagne médiévale du XIIIe siècle, nous continuons d’y dérouler le fil des Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse de Castille. Aujourd’hui, c’est sur la Cantiga 77 que nous portons notre attention et c’est un autre récit de miracle à inscrire au crédit du culte marial du Moyen Âge central.

Pour son interprétation, nous avons choisi ici une version assez « enlevée ». Il s’agit de celle de l’artiste hongrois Arany Zoltan (voir portrait de ce musicien multi-instrumentiste et chanteur ici). Loin des envolées habituelles du chant lyrique ou classique, le rythme de sa version, autant que musique_culte_marial_medievale_cantigas_santa_maria_moyen-age_centralsa voix très « terrestre » ou ancrée, nous ramènent vers une interprétation qui nous fait toucher du doigt un autre aspect de ces chants. Au Moyen Âge, ils appartiennent à tous et on se les approprie dans les arts les plus allégoriques et les plus sophistiqués comme dans les plus populaires ( dans les écoles, dans la rue et bien sûr encore sur les routes de pèlerinage).

Vierge à l’enfant, Jean Fouquet (1481), Moyen Âge tardif, début Renaissance

D’une certaine manière, c’est encore un peu le cas de nos jours et en voici un autre exemple. Ces miracles médiévaux autour de la vierge continuent en effet de séduire et d’interpeller les artistes les plus classiques du répertoire médiéval comme les amateurs de folk.

La Cantiga Santa Maria 77 par Arany Zoltan

Cantiga 77 : la guérison de Lugo et son  adaptation-traduction en français moderne

Le miracle conté dans la Cantiga de Santa Maria 77 touche le champ de l’infirmité. Elle ne sera pas la seule à traiter de ce sujet et on retrouvera d’autres Cantiga sur ce thème.

Pèlerins ou sujets frappés de paralysie, d’infirmités, de maux étranges et orphelins ou même encore de lèpre, dans le courant du Moyen Âge central, la vierge guérit tout, pour peu qu’on lui prête foi, et comme celui qu’elle avait enfanté avait accompli, avant elle, de merveilleux prodiges, elle répète ses miracles quelquefois avec son aide et en intercédant auprès de lui, d’autre fois seule.

Nous vous proposons, ici, une traduction en français moderne des paroles de cette Cantiga de Santa Maria.

Esta é como Santa María sãou na sa igreja en Lugo ũa mollér contreita dos pées e das mãos.

Voici comment, dans son église de Lugo, Sainte-Marie guérit une femme qui avec les pieds et les deux mains paralysés (rétrécis)

Da que Deus mamou o leite do seu peito,
non é maravilla de sãar contreito.

Puisque Dieu elle a nourri de son sein,
Il ne faut pas s’étonner qu’elle puisse soigner les paralysés

Desto fez Santa Maria miragre fremoso
ena sa ygrej’ en Lugo, grand’ e piadoso,
por ha moller que avia tolleito
o mais de seu corp’ e de mal encolleito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

De fait, Sainte Marie accomplit un grand,
pieux et merveilleux miracle dans son église de Lugo
pour une femme qui avait contracté
un mal ayant paralysé (contracté, rétréci) la plus grande partie de son corps. (refrain)

Que amba-las suas mãos assi s’ encolleran,
que ben per cabo dos onbros todas se meteran,
e os calcannares ben en seu dereito
se meteron todos no corpo maltreito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Ses deux mains étaient contractées de telle manière
qu’elles se mettaient jusqu’à dedans ses épaules
et ses deux talons, pour la même raison,
entraient jusque dans son corps maltraité. 

(refrain)

Pois viu que lle non prestava nulla meezinna,
tornou-ss’ a Santa Maria, a nobre Reynna,
rogando-lle que non catasse despeyto
se ll’ ela fezera, mais a seu proveito
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Après avoir vu qu’aucune médecine ne lui fonctionnait
Elle se tourna vers Sainte Marie, la noble reine,
La suppliant de ne pas prendre mal
ce qu’elle avait pu faire, mais qu’elle le prenne à son avantage. 

(refrain)

Parasse mentes en guisa que a guareçesse,
se non, que fezess’ assi per que çedo morresse;
e logo se fezo levar en un leito
ant’ a sa ygreja, pequen’ e estreito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Qu’elle fasse cesser son mal de façon à ce qu’elle guérisse
Et, sinon, qu’elle fasse en sorte qu’elle meurt vite (à l’instant).
Et suite à cela elle se fit emmener sur un lit
petit et étroit, en face de son église. 

(refrain)

E ela ali jazendo fez mui bõa vida
trões que ll’ ouve merçee a Sennor conprida
eno mes d’ agosto, no dia ‘scolleito,
na sa festa grande, como vos retreito
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Et se trouvant là, elle mena une vie vertueuse,
Jusqu’à obtenir la miséricorde de la dame pleine de bonté
au mois d’août,  durant le jour choisi
pour sa grande fête, comme je vous le conterai

(refrain)

Será agora per min. Ca en aquele dia
se fez meter na ygreja de Santa Maria;
mais a Santa Virgen non alongou preyto,
mas tornou-ll’ o corpo todo escorreyto.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Vous le conterais désormais. Qu’en ce jour
elle se fit porter à l’intérieur de l’église de Sainte Marie.
Et la Sainte ne retarda pas son action
mais remis tout son corps en ordre. 

(refrain)

Pero avo-ll’ atal que ali u sãava,
cada un nembro per si mui de rig’ estalava,
ben come madeira mui seca de teito,
quando ss’ estendia o nervio odeito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

Mais tout survint de telle façon que là où elle soignait
chaque membre, tout à tour, se mettait à craquer
comme le bois très sec d’un toit
quand son muscle rétréci s’étirait. 

(refrain)

O bispo e toda a gente deant’ estando,
veend’ aquest’ e oynd’ e de rijo chorando,
viron que miragre foi e non trasgeito;
porende loaron a Virgen afeito.
Da que Deus mamou o leite do seu peito…

L’évêque et tous ceux qui se trouvaient en face,
voyant cela et l’entendant, et criant à haute voix,
virent qu’il s’agissait d’un miracle et non une tromperie,
et pour cela, ils louèrent la Vierge. 

(refrain)

Retrouvez-ici l’index des  Cantigas de Santa Maria que nous avons déjà abordées, commentées et même traduites.

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
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« Je muir d’amourette », l’amour courtois du trouvère Adam de La Halle par l’Ensemble Fortune’s wheel

trouveres_troubadours_musique_poesie_medievale_musique_ancienneSujet : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, vieux français, trouvère, rondeau, chansons polyphoniques, amour courtois, fine amor, bibliographie.
Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur : Adam de la Halle (1235-1285)
Titre : Je muir d’Amourete(s)
Interprètes : Fortune’s wheel
Album : Pastourelle, the Art of Machaut and the Trouvères (2002)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous revenons aujourd’hui à la poésie d’Adam de la Halle avec un de ses célèbres rondeaux. Le thème est celui de l’amour courtois. « Je muir d’amourette », le  fine amant se meurt de n’avoir réussi à séduire la demoiselle ou la dame de son coeur et du manque de miséricorde dont il fait l’objet. Bien moins douce et docile qu’il ne l’avait supposé au premier abord, elle se montre sauvage et cruel, en lui accordant pas ses grâces et le trouvère, rendu seul, se morfond.

Le rayonnement des musiques et de la poésie de l’Europe médiévale n’a pas de frontières. Bien au delà du continent, ces oeuvres appartiennent désormais au patrimoine de l’Humanité et séduisent, en tout cas, de nombreux artistes et un large public à travers le monde. Pour preuve, l’interprétation du jour nous vient d’outre-atlantique et d’un ensemble médiéval américain  ayant pour nom Fortune’s Wheel;  nous aurons ainsi l’occasion de vous les présenter.

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Les Oeuvres complètes d’Adam de la Halle
bibliographie & ouvrages

En 1872, après avoir compulsé plus de quinze manuscrits anciens, le juriste, musicologue et ethnologue Edmond de Coussemaker (1805-1876) faisait paraître une synthèse remarquable des oeuvres d’Adam de la Halle. A côté de la liste exhaustive des créations du trouvère artésien du XIIIe siècle : chansons, jeux-partis, motets, rondeaux mais aussi pièces plus longues de l’auteur ( le congé, le poème du roi de Sicile, le jeu de la feuillée, le jeu de Marion et Robin et le jeu du pèlerin), le musicologue nous gratifiait également des partitions de l’ensemble des compositions de l’artiste médiéval, en juxtaposant même les notations anciennes des manuscrits aux notations modernes.

deco_enluminures_rossignol_poesie_medievalePour parenthèse, concernant la pièce du jour et sa popularité, on notera sa présence, entre autres manuscrits, dans le roman satirique Renart le Nouvel (1288) de Jacquemart Giélée. Elle y sera même chantée deux fois. 

Pour revenir à l’ouvrage de Edmond de Coussemaker, cette véritable bible sur l’oeuvre de Adam de la Halle à fait longtemps référence pour les artistes désireux de s’essayer à la musique du trouvère d’Arras, comme aux amateurs de poésie et de littérature médiévale. De fait, à quelques 150 ans de sa première parution, l’ouvrage est toujours réédité. On pourra notamment le trouver chez Hachette où il est publié en partenariat avec la BnF et dans le cadre de sa politique de conservation patrimoniale des ouvrages de la littérature Française En voici le lien : Oeuvres complètes du trouvère Adam de La Halle (Éd.1872)

Les oeuvres traduites

A noter qu’en 1995, l’universitaire et spécialiste de littérature médiévale, Pierre-Yves Badel faisait également paraître ses oeuvres complètes du trouvère, aux côtés, cette fois, de leur traduction en français moderne. Sorti dans la Collection Lettres gothiques et sous la direction de Michel Zink, l’ouvrage est toujours disponible au Livre de Poche. Les mélodies y sont également présentes. Pour information,  en voici également le lien : Oeuvres complètes d’Adam de la Halle, par Pierre-Yves Badel.

« Je muir d’amouretes », d’Adam de la Halle, Ensemble Fortune’s wheel

L’Ensemble médiéval Fortune’s Wheel

Fondé en 1996 par quatre musiciens spécialisés dans les musiques anciennes et renommés outre-Atlantique, l’Ensemble Fortune’s Wheel a fait de très salués premiers pas au Festival of Early Music de Mexico, avant de se produire en concert à travers tous les Etats-Unis, dans le courant des années suivantes.

Après avoir publié deux albums, celui dont est extrait la pièce du jour et un autre sur les musiques de l’Angleterre médiévale, le groupe a, semble-t-il, arrêté de se produire et ne s’est pas reformé depuis quelque temps déjà. Les artistes qui le composaient étant toujours actifs dans le champ des musiques du moyen-âge, on peut les retrouver plus récemment dans d’autres formations, du côté des Etats-Unis.

Dans sa composition, on retrouvait  Robert Mealy, vièle, harpe et voix (voir article Ensemble Tenet), Shira Kammen, vièle, harpe et voix (Ensemble PAN), Paul Cummings, voix (Boston Camerata) et Lydia Heather Knutson, voix (Ensemble Sequentia, Boston Camerata,  Blue Heron).

 Pastourelle, the Art of Machaut & the Trouvères

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Sorti en 2002, l’album Pastourelle, proposait 20 titres empruntés au répertoire médiéval des XIIe au XIVe siècles. On pouvait ainsi y retrouver quatre pièces d’Adam de la Halle, une de Conon de Béthune, huit de Guillaume de Machaut et encore quelques autres compositions anonymes de cette même période.  Pour le moment, l’album ne semble pas avoir été réédité mais il est, en revanche, toujours disponible au format MP3 au lien suivant : Pastourelle by Fortune’s Wheel Ensemble.

Je muir d’amouretes d’Adam de la Halle

Je muir, je muir d’amourete,
Las! ai mi
Par defaute d’amiete
De merchi.(1)

Je meurs, je meurs d’amourete,
Las! Pauvre de moi
Par défaut d’Amie

et de miséricorde (pitié).

A premiers la vi douchete* (douce, tendre);
Je muir, je muir d’amourete,

D’une atraitant* (séduisante) manierete 
A dont (alors) la vi,
Et puis la truis* (de trover) si fierete* (sauvage, cruelle)
Quant li pri* (de preiier, supplier)

Je muir, je muir d’amourete,
Las! ai mi
Par defaute d’amiete
De merchi.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
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« Pauvreté est pire que mort. », Michault Caron Taillevent, le passe-temps, fragments (3)

poesie_medievale_michault_le_caron_taillevent_la_destrousse_XVe_siecleSujet : poésie, littérature médiévale, poète médiéval,  poète bourguignon, bourgogne médiévale, poésie réaliste, temps, vieillesse, pauvreté
Période :  moyen-âge tardif, XVe siècle
Auteur  :  Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent  (1390/1395 – 1448/1458)
Titre  :  Le passe-temps

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionxtraits après extraits, fragments après fragments, nous suivons, pas à pas, le touchant Passe-temps de Michault Taillevent. Celui qui fut, durant la plus grande partie de sa vie, joueur de farces et organisateur de spectacles à la cour de Philippe III de Bourgogne a vieilli; il n’est vraisemblablement plus en activité. Seul et laissé sans rente, il nous livre ici ses réflexions sur l’hiver qui est déjà là et sur le temps qui passe; jeunesse et insouciance contre vieillesse et pauvreté, il nous conte ses angoisses avec une maîtrise et un style qui font sans doute de cette poésie, une des plus brillante du milieu de XVe siècle.

Le « je » au cœur du passe-temps

michault_caron_taillevent_extraits_litterature_poesie_medievale_passe_tempsDans ces élans qui mettent l’auteur, son expérience subjective  et ses déboires au cœur de son propre texte, on ne peut s’empêcher de voir préfigurer quelques traits de la poésie de Villon et, de l’autre côté de la ligne temporelle et vers le passé, d’y voir encore une filiation lointaine avec   Rutebeuf.

Pour autant, entre Michault Taillevent et ce dernier auteur qui le précède de deux siècles, une des différences  parmi d’autres à relever, réside sans doute dans l’intentionnalité ou la destination du texte. Quand Rutebeuf écrit ses complaintes, il est, en effet, encore en activité. Il met donc en scène ses misères pour et face à un public et en vue d’en obtenir quelques retours sonnants et trébuchants, De son côté, le Michault du Passe-temps n’est déjà plus celui de la détrousse (voir article) et il semble se tenir, seul, face à son propre miroir et dans un espace de non représentation. litterature_poesie_medievale_michault_taillevent_passe-temps_moyen-ageBien sûr, il écrit sans doute sa poésie pour qu’elle soit lue mais à quelques distances de Rutebeuf, qui exhibe ses malheurs, en force les traits, s’en rie même parfois entre les lignes et en joue, l’auteur du moyen-âge tardif et du XVe siècle ne cherche pas tellement ici à les mettre en scène, ni à s’en faire plaindre pour en tirer quelques  bénéfices immédiats ; il sait, il nous le dit, ne devoir s’en prendre qu’à lui-même pour n’avoir pas thésauriser ou anticiper. Il accepte même, de manière prosaïque, l’entrée dans l’âge de vieillesse. Ce qui le rend, par dessus tout, soucieux, ce sont les conditions économiques dans lesquelles il est rendu : misère et grand âge ne font pas bon ménage, aujourd’hui, comme au moyen-âge.

Tout cela crée une certaine distance de l’auteur à lui-même qui fait de cette poésie une pièce qui échappe à la complainte pour prendre plus  de hauteur et se situer nettement plus dans l’essai et la réflexion. Si le « Je » est bien au coeur du passe-temps, la filiation avec Rutebeuf reste lointaine, michault_caron_taillevent_litterature_poesie_medievale_moyen-age_XVe-siecleau moins de ce point de vue là.

Du côté de la langue, le verbe de Michault Taillevent est un moyen-français déjà proche du nôtre. Peut-être est-ce d’ailleurs cette proximité, ajoutée à la profondeur de son propos et à l’élégance rare de son style, qui nous rend cette poésie si familière.

Bien que cet auteur médiéval fut redécouvert et retranscrit tardivement, il demeure étonnant que ce texte n’ait pas fait encore l’objet de plus d’intérêt (éducatif, culturel, théâtral, etc…). En publier quelques extraits est une façon d’y remédier.

Le Passe-Temps de Michault Caron
(vers 148 à 217)

La dernière fois, nous en étions resté à la strophe suivante :

Jeunesse, ou peu de gouverne a,
Pour ce que de bon cuer l’amoye,
Mon fait et mon sens gouverna
Se fault y a, la coulpe est moye.
Chose n’y vault que je lermoye,
Et ne feisse riens qu’ouvrer
Temps perdu n’est a recouvrer.

Pour remonter le fil de cette poésie, voir les articles suivants :

Jeunesse m’a donc introduit,
Qui conseil & corps a legier* (agile),
A sa plaisance* (plaisir, agrément) et non trop duit* (de duire : instruire),
Pour moy de viellesse alegier* (soulager).
Mais a mon docteur aleguier
Aucune honte peusse auoir:
Trop cuidier* (croire) vient de peu savoir.

Jeunesse, au temps que je la vis,
A sa guise me gouvernoit.
Je n’avoie mie l’advis
Que finer* (finir, mourir) il me convenoit,
Et pareillement, qu’on venoit
A viellesse devant sa mort:
Jeune serf (cerf) paist ou il s’amort.

Je fuz en jeunesse repeu
D’espoir de tousjours vivre en joye,
Doubtant d’estre a l’arriere peu* (var manuscrit veu).
Mais avoir des biens grant mout joye,
Ce propos jamaiz ne changoye,
Banis* (var manuscrit bains) de joye, ains n’en vy si flos
Nouvelle Saint-Jehan, neufz cifflos.

Tout se change & prent nouveau terme.
Assez de son compte on rabat
D’an en an et de terme en terme.
Viellesse, qui es cuers s’embat* (s’insinuer, se fondre),
En l’omme toute joye abat
& change maniere et propos:
Changer ne vault pintes pour pos.(1)

D’esperance diversement,
Puis que de viellesse ay ung rain,
je suis changie diversement,
Lies au premier, triste au derrain* (dernier).
Se je fuz d’or, je suiz d’arain.
Onques ne passay pire pas:
Qui bien change n’empire pas.

Esperance qui doulz lait a
De mon jouvent a ces grans cours
Si me nourry et alaita
Encor aprez assez grans cours
Et me promist aucun secours,
La m’ahoquay*  (de ahochier, accrocher) a ung chardon:
A grant promesse eschars* (parcimonieux, chiche) don.

A court mes ans legier passay,
En mengant mainte souppe grasse.
A espargner riens ne penssay,
Ne me chaloit fors d’estre en grace.
Mais viellesse, qui tout desbrasse* (défaire),
M’a ores prins a pié levé:
A mangier fault qui a lavé.

Je voy bataille, se me semble,
Qui me fait ja le cuer faillir.
Viellesse et povreté ensemble
Me commencent a assaillir.
Je sauroie bien ou saillir,
Au fort se povreté ne fust:
Armé ne craint ne fer ne fust* (bois, bâton).

Se povreté, sans dire rente* (rens te)
Venoit pour moy la teste fendre,
Je n’ay pas ung denier de rente,
Pour moy encontre elle deffendre.
Si la me fault garder, deffendre
Qu’elle ne m’aguette au passage:
Celui qui ne craint n’est pas sage.

De viellesse suiz bien content.
Bien scay qu’il fault viel devenir,
Et aussi scay je bien qu’on tend
Tousjours a sa fin advenir.
Mais ou elle peut avenir.
& ou elle point picque & mort,
Povreté est pire que mort.

(1) Changer ne vault pintes pour pos : pot de Bourgogne et à Paris XVe siècle : 1 pot = 2 pintes

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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