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« Se la belle n’a le voloir », un rondeau courtois de Gilles Binchois

gilles_binchois_chants-polyphoniques_musique-ancienneSujet : chanson, poésie médiévale, Amour Courtois, musique médiévale, lyrique courtoise, rondeau, chants polyphoniques, moyen-français
Auteur-Compositeur : Gilles de Binche, Gilles Binchois (1400-1460)
Titre : Se la belle n’a le voloir
Période :  XVe siècle, moyen-âge tardif
Interprètes : Ensemble  Gilles Binchois
AlbumMon souverain désir, Virgin Classics 1998

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionigne représentant de l’Ecole Bourguignonne de la toute fin du Moyen-âge, Gilles Binchois nous a laissé une musique religieuse et profane, marquée par un goût de la polyphonie, qui allait inspirer, à la même époque l’Ecole Franco-Flamande. Rappelons qu’il est d’ailleurs lui-même originaire de Mons.

Dans ce XVe déjà tourné vers la renaissance, l’art musical n’est plus celui des troubadours et des trouvères mais, du point de vue de leurs vers, les compositions profanes continuent très fréquemment de s’inscrire dans l’héritage de la lyrique courtoise des siècles précédents. C’est encore le cas ici avec cette chanson du jour. Dans ce  rondeau, le poète, en parfait fine amant, est suspendu à la décision de la belle qu’il convoite et il se mourrait presque « d’amourette »,  par anticipation, de crainte qu’elle ne se refuse à lui.

Sources historiques : les Codices de Trente

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Le MS 1374, Tr 87, manuscrit de musiques notées du XVe siècle, trentino.cultura.it

Bien que l’oeuvre abondante du maître de musique soit assez dispersée en terme de manuscrits, on peut en retrouver une partie importante dans les Codices de Trente. Ces  sept volumineux traités de musiques notées datant du XVe siècle sont considérés comme des documents majeurs pour la musique de l’Europe médiévale de ce siècle. La majeure partie de ces précieux ouvrages est encore conservée, à ce jour, au Musée Provincial d’Art de Castello del Buonconsiglio, à Trente, en Italie.

Le Tr87 ou MS 1374 où l’on peut croiser la chanson du jour et sa notation (cf image ci-dessus), aux côtés d’un peu moins d’une vingtaine de compositions de Gilles Binchois, est consultable en ligne au lien suivant: trentino cultura.it .

Se la belle n’a le voloir, par l’Ensemble Gilles Binchois

« Le Souverain désir » de Gilles Binchois
Sous la direction de Dominique Vellard

Mené par Dominique Vellard, l’Ensemble du même nom que le compositeur est sans nul doute celui qui a le plus contribué à nous faire redécouvrir les chants et les pièces tout en subtilité de Gilles Binchois. Dans un album datant de 1997-98 , ayant pour titre Mon Souverain Desir, la formation de musiques anciennes proposait ainsi 17 pièces, tirées du répertoire profane du compositeur, sur le thème du sentiment amoureux et de la fine amor.

gilles_binchois_ensemble_amour_courtois_chants_polyphoniques_musique_medievale_moyen-ageCe bel album, qui démontrait une fois de plus les grands talents de son directeur, a été accueilli avec tous les honneurs sur la scène musicale. Extrêmement bien noté par la presse spécialisée, il a également reçu, en son temps, un Diapason d’Or. Il est toujours édité et disponible à la vente dans toute bonne boutique de musique ou même en ligne. Voici un lien utile pour l’acquérir : Mon souverain désir de l’Ensemble Gilles Binchois.

L’Ensemble Gilles Binchois, une longue et belle carrière pour plus de 45 albums

Fondé en 1979, cette grande formation dont nous avons déjà parlé abondamment ici, ne s’est pas cantonnée au répertoire du grand compositeur. Avec plus de 40 années de présence sur la scène des musiques anciennes, l’Ensemble Gilles Binchois a déjà légué à la postérité près de 45 albums et propose encore, de nos jours, les programmes les plus variés des temps médiévaux à l’après-renaissance. Vous pouvez retrouver leur discographie complète ainsi que l’agenda de leurs concerts sur leur site web officiel : gillesbinchois.com

Nous vous invitons également à consulter tous nos articles à leur sujet ici : l’Ensemble Gilles Binchois sur Moyenagepassion.


Se la belle n’a le voloir, rondeau
les paroles de la chanson de Gilles Binchois

Se la belle n’a le voloir
D’alegier mon piteux martire
Il ne m’est nul besoin de rire
Pour le mal qui me fait doloir

Car je n’ay cuer, corps ne pouvoir
Qui puist a tel dolour souffrire
Se la belle n’a le voloir
D’alegier mon piteux martire,

Et pour la verité savoir
A toute heure mon mal empire
Dont je m’en vois de droite tire
Ma mort prochaine recevoir.

Se la belle n’a le voloir
D’alegier mon piteux martire
Il ne m’est nul besoin de rire
Pour le mal qui me fait doloir.


En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Quand la saison est passée : Jacques de Cysoing et l’Amour courtois à l’automne des trouvères

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, fine amor,  trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fin’amor, biographie, portrait, manuscrit ancien.
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central
Titre:
Quant la sesons est passée
Auteur :  
Jacques de Cysoing (autour de 1250)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaers le milieu du XIIIe siècle, à quelques lieues de la légendaire Bataille de Bouvines qui avait vu l’Ost de Philippe-Auguste défaire les vassaux et rivaux  de la couronne moins d’un demi-siècle auparavant, vivait et chantait un trouvère du nom de Jacques de Cysoing. Connu également sous les noms de Jacquemont (Jakemont) de Chison, Jaque, Jaikes, Jakemès de Kison, ou encore Messire de Chison, et même de Cison, ce poète, qui s’inscrit (presque sans surprise) dans la veine de la lyrique courtoise, compte dans la génération des derniers trouvères.

Eléments de biographie

Jacques de Cysoing serait issu d’un village, non loin de Lille et d’un lignage noble qui lui ont donné son patronyme. Il serait le troisième fils de Jean IV ou de Jean III de Cysoing (les sources généalogiques diffèrent sur cette question). Si l’on en croit ces mêmes sources généalogiques et s’il s’agit bien de lui, en plus de s’exercer à l’art des trouvères et de composer des chansons, Messire de Chison aurait été chevalier, ainsi que seigneur de Templemars et d’Angreau.

jacques_de_cysoing_trouvere_moyen-age_central_XIIIe-siecle

Entre les lignes

On peut déduire un certain nombre de choses entre les lignes des  poésies et chansons de ce trouvère. Il a été contemporain de la 7e croisade et notamment de la grande bataille qui eut lieu au Caire et à Mansourah. Il y fait une allusion dans un Sirvantois, rédigé à l’attention du comte de Flandres (sans-doute Guy de Dampierre, si l’on se fie aux dates). Nous sommes donc bien autour de 1250 ou un peu après.

Dans une autre poésie, Jacques de Cysoing nous apprend également qu’il a été marié et il se défend même de l’idée (dont on semble l’accabler) que cette union aurait un peu tiédi ses envolées courtoises et ses ardeurs de fine amant.

« Cil qui dient que mes chans est rimés
Par mauvaistié et par faintis corage,
Et que perdue est ma joliveté*
Par ma langor et par mon mariage »

joliveté  : joie, gaieté, coqueterie plaisir de l’amour). petit dictionnaire de l’ancien français Hilaire Van Daele

Au passage, on note bien ici le « grand écart » que semble imposer, au moins d’un point de vue moderne, la fine amor aux poètes du moyen-âge central quand, pouvant être eux-mêmes engagés dans le mariage, jacques-de-cysoing_trouvere_manuscrit_chansonnier-du-roy_francais-844_moyen-age-central_chanson-medievale_sils jouent ouvertement du luth (pour le dire trivialement) sous les fenêtres de dames qui ne sont pas les mêmes que celles qu’ils ont épousaillées. S’il faut se garder de transposer trop directement ce fait aux valeurs de notre temps (et voir d’ici, voler quelques assiettes), on mesure tout de même, à quel point, en dehors de ses aspects sociaux quelquefois doublement transgressifs (l’engagement fréquent de la dame convoitée s’ajoutant à celui, potentiel, du poète) la fine amor se présente aussi véritablement comme un exercice littéraire conventionnel aux formes fixes auquel on s’adonne. D’une certaine façon, la question de la relation complexe et de la frontière entre réalité historique et réalité littéraire se trouvent ici, une nouvelle fois posée.

Oeuvre et legs

On attribue à Jacques de Cysoing autour d’une dizaine de chansons. Elles gravitent toute  autour du thème de l’amour courtois et du fine amant, mais on y trouve encore un sirvantois dans lequel le poète médiéval dénonce les misères de son temps. Toutes ses compositions nous sont parvenues avec leurs mélodies.

On peut les retrouver dans divers manuscrits anciens dont le Manuscrit français 844 dit chansonnier du roi (voir photo plus haut dans cet article) ou encore dans le Ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal;  très beau recueil de chansons notées du XIIIe,  daté du début du XIVe, on le connait encore sous le nom de Chansonnier de Navarre (photo ci-contre). Il contient quatre chansons du trouvère (Quant la sesons est passéeNouvele amour qui m’est el cuer entréeQuant l’aube espine florist et Contre la froidor) et vous pouvez le consulter en ligne sur Gallica.

Quant la sesons est passée
dans le vieux français de Jacques Cysoing

Quant la sesons est passee
D’esté, que yvers revient,
Pour la meilleur qui soit née
Chanson fere mi convient,
Qu’a li servir mi retient
Amors et loial pensee
Si qu’adés m’en resouvient* (sans cesse je pense à elle)
Sans voloir que j’en recroie(de recroire : renoncer, se lasser)
De li ou mes cuers se tient* (mon coeur est lié)
Me vient ma joie

Joie ne riens ne m’agree* (ne me satisfait)
Fors tant qu’amors mi soustient.
J’ai ma volonté doublee
A faire quanqu’il convient
Au cuer qui d’amors mantient
Loial amour bien gardee.
Mais li miens pas ne se crient* (n’a de craintes)
Qu’il ne la serve toz jorz.
Cil doit bien merci* (grâce) trouver 
Qui loiaument sert amors.

Amors et bone esperance
Me fet a cele penser
Ou je n’ai pas de fiance* (confiance, garantie)
Que merci puisse trouver.
En son douz viere* (visage) cler
Ne truis nule aseürance,
S’aim melz* (mieux) tout a endurer
Qu’a perdre ma paine.
D’amors vient li maus
Qui ensi mos maine.

Maine tout a sa voillance
Car moult bien mi set mener
En tel lieu avoir baance
Qui mon cuer fet souspirer
Amors m’a fet assener* (m’a mené, m’a destiné)
A la plis bele de France
Si l’en doi bien mercier,
Et di sanz favele* (sans mensonge)
Se j’ai amé, j’ai choisi
Du mont* (monde) la plus belle.

Bele et blonde et savoree* (exquise, agréable)
Cortoise et de biau maintien,
De tout bien enluminee*(dotées de toutes les qualités),
En li ne faut nule rien (rien ne lui manque, ne lui fait défaut)
Amors m’a fet mult de bien,
Quant en li mist ma pensee.
Bien me puet tenir pour sien
A fere sa volonté.
J’ai a ma dame doné
Cuer et cors et quanque j’é* (tout ce que j’ai)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes.

Une chanson à boire médiévale anglo-normande pour célébrer Noël

chansona-boire_noel_medieval_vieux-francais_anglo-normand_moyen-age_XIIIeSujet : chanson médiévale, Noël, chanson à boire. vieux-français, Anglo-normand
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
TitreDeu doint à tuz ces joie d’amur
Auteur :  anonyme
Ouvrage :  Recueil de chants historiques français, première série, le XIIe jusqu’au XVIIe Leroux de Lincy, Librairie de Charles Gosselin (1841)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionntre deux congés et pour célébrer Noël à la façon médiévale, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une chanson anglo-normande du moyen-âge central et plus précisément du XIIIe siècle.

Le manuscrit MS 16 E VIII
de la Librairie royale anglaise

Dans son Recueil de chants historiques français, Antoine Leroux de Lincy indique qu’elle provient d’un manuscrit anglais, sans le citer dans le détail. En élargissant les recherches, on retrouve ce même chant de Noël publié, quelques années plus tard, par Paul Meyer (Recueil d’anciens textes bas-latins provençaux et français, 1er partie, 1874) ; ce dernier, cette fois-ci, nous donne comme source le Royal Ms 16 E. VIII de la Librairie Royale britannique.

Tristement, l’ouvrage en question se serait volatilisé de la salle de lecture du British Museum, un peu avant la fin du XIXe siècle, en juin 1879 ; un malotru l’aurait, en effet, subtilisé en tirant partie du fait qu’à cette période, les dispositifs de sécurité autour les ouvrages anciens n’étaient pas aussi élaborés que de nos jours. Le manuscrit contenait 147 folios, avec entre autres pièces de choix, le Bestiaire illustré d’un clerc nommé Guillaume de Normandie, un Missus Gabriel en vers  latins et anglo-normands sur l’annonciation de la vierge, une geste sur l’histoire de Charlemagne à Jerusalem et Constantinople, un Almanach lunaire en prose française, et encore deux chansons à boire, dont celle que nous publions ici et qui est plus particulièrement centrée sur le thème de la fête de Noël. (voir inventaire précis du contenu de ce manuscrit au lien suivant)

Une des plus anciennes
chansons à boire normandes

S_lettrine_moyen_age_passioni son auteur est demeuré anonyme, cette pièce qui se classe dans les chants de Noël, peut être également située dans la lignée des chansons bachiques, autrement dit des pièces festives dédiées aux joies de la fête et de la boisson. A ce titre, elle a comme grand intérêt d’être une des plus anciennes qui nous soit parvenue du berceau anglo-normand.

Quelques siècles plus tard, autour du XVIIe, on verra émerger l’idée d’un genre anglo-normand spécifique à ce type de chanson à boire: le Vaux-de-vire, avec notamment des auteurs comme Olivier Basselin (XVe siècle) et Jean le Houx (XVIe et XVIIe). Force est pourtant de constater avec Leroux de Lincy et d’autres auteurs et médiévistes du XIXe siècle qui ont édité cette chanson médiévale du XIIIe siècle que la Normandie n’a pas attendu ces deux derniers poètes (sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir bientôt) pour célébrer dignement les plaisirs de la fête et de la table.


« Deu doint à tus icels joie d’amurs »
Une chanson médiévale à boire du XIIIe 

Seignors, ore entendez à nus :
De loinz Sumes venuz à wous
Pur quère* (réclamer, prier, invoquer) Noël,
Car l’em nus dit que en cest hostel
Soleit* (avoir l’habitude, coûtume) tenir sa feste anuel
A hicest jur.

Deu doint à tus icels joie d’amurs
Qui à danz Noël ferunt honors !

Seignors, jo vus di por veir
Ke danz Noël ne velt aveir
Si joie non,
E repleni sa maison
De payn, de char* (viande) et de peison
Por faire honor.

Deu doint à tuz ces joie d’amur, etc.

Seignors, il est crié en l’ost
Qe cil qui despent bien e tost
E largement,
E fet les granz honors sovent,
Deu li duble quanque il despent
Por faire honor.

Deu doint, etc.

Seignors, escriez les malveis* (les mauvais, les méchants),
Car vus me l’troverez jameis
De bone part.
Botun, batun, ferun gruinard, (1)
Car tos dis a le quer cuuard
Por feire honor.

Deu doint, etc.

Noël beyt bien le vin engleis,
E li Gascoin et li Franceys
E l’Angevin ;
Noël fait beivere son veisin
Si qu’il se dort le chief enclin ,
Sovent le jor.

Deu doint, etc.
Seignors, jo vus di par Noël
E par li sires de cest hostel,
Car bevez ben ;
E jo primes* (en premier) beverai le men,
E pois après chescon le soen
Par mon conseli ;
Si jo vus dis trestoz : Wesseyl,* (Wes Heil, « portez vous bien »)
Dehaiz* (malheur à celui) eit qui ne dira Drincheyl* (« Drinc Heil » Buvez et profitez bien).

(1) S’il faut en croire  Charles Nisard (Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français, 1867, Volume 1), ce  « Botun, batun, ferun gruinard » pourrait être un « appel à bâton contre les braillards ». De son côté, et  même s’il s’adresse à un période généralement plus tardive, le Dictionnaire Coltgrave nous rappelle que « Gruiner » en vieux français, évoque la même racine que l’anglais to Gruntle or to grunt : grogner, gronder. Autrement dit plutôt que braillards et pour le moderniser, il s’agirait plutôt ici des grincheux ou des grognons à qui il faudrait donner du bâton ou de la trique.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Chanson ancienne : aux origines de la Complainte du Roi Renaud, avec Georges Doncieux

Sujet : chanson ancienne, complainte, poésie, folk, chanson traditionnelle, romaniste, folkloriste.
Période : Moyen-Age tardif XVe, XVIe siècle
Auteur : Georges Doncieux (1856-1903)
Titre : La complainte du Roi Renaud
OuvrageLe Romancero populaire de la France, Georges Doncieux (1904)

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passionuite à de nombreuses questions reçues au sujet de la chanson ancienne La complainte du roi Renaud ou Le roi Renaud de Guerre Revient, nous nous fendons aujourd’hui d’un petit exercice de synthèse sur le sujet. Pour se faire, nous partons d’un article très sérieux paru dans un numéro de la Revue Romania, daté de 1900, sous la plume de Georges Doncieux (1). Dans ce papier de quelques quarante pages, repris également dans l’ouvrage (posthume) Le Romancero populaire de la France, choix de chansons populaires françaises, textes critiques par George Doncieux (1904), l’écrivain et homme de lettres des XIXe et XXe siècles dressait un panorama exhaustif des différentes versions connues de cette célèbre chanson ancienne et tentait aussi d’en reconstituer la possible genèse.

Pour être très clair, nous ne ferons ici que dérouler le fil de ses hypothèses tout en synthétisant grandement ses propos. Pour de plus amples détails (versions par langue, variantes par manuscrit, etc…) nous vous invitons à consulter directement la source.

L’histoire de la Complainte du Roi Renaud

Pour en dire à nouveau deux mots, dans cette chanson, reprise maintes fois par des interprètes des années 50-60 mais aussi, plus tard par des artistes folk, un seigneur revenu de guerre et mourant demande à sa mère que son agonie soit cachée à son épouse. Jusqu’au jour fatal et même après la mise en terre, cette dernière s’alarmera de toutes les manifestations de tristesse et de deuil autour d’elle. Conformément aux vœux du roi défunt, la vérité lui sera pourtant cachée et elle se verra donner de fausses excuses jusqu’au moment où elle découvrira la fatale vérité et choisira d’en mourir.

chanson_ancienne_la_complainte_du_roi_renaud

Versions & datations certaines

A partir de là nous reprenons les éléments fournis par l’auteur cité plus haut.

deco_frise_medevial_eustache_deschampsOn connaissait déjà au XIXe siècle plus de soixante versions de cette chanson et il est indéniable que sa popularité y était déjà grande. Débordant les terres françaises, on en trouvait alors des variantes en Catalogne, en Espagne, dans le pays basque ou même encore dans le Piémont ou en région vénitienne. Dans de nombreuses versions, le héros se nommait déjà Renaud sous des variantes linguistiques diverses, dans d’autres, il apparaissait sous des noms totalement différents. Le noble y est tantôt roi, tantôt comte ou infant et, dans quelques rares versions, ce n’est pas de guerre qu’il revient mais de chasse. La partie la plus dramatique, son retour et sa mort tenue secrète aux yeux de sa fiancée ou de son épouse, reste relativement commune à toutes ses variantes.

En remontant l’historique des dernières versions, Georges Doncieux nous apprend que la chanson était déjà connue à la fin du XVIe, sous Henri IV, ce qui le conduit à faire remonter son auteur à la première moitié de ce même siècle. Certaines des tournures employées mais également le fait que les versions les plus complètes du Roi Renaud nous soient parvenues de Bretagne permettent également de supposer que c’est sans doute là que ce texte a trouvé son origine, sous la forme que l’on connait en Français.

Des origines armoricaines ?

E_lettrine_moyen_age_passionn approchant une version armoricaine de cette chanson (un Gwerz breton) Georges Doncieux. en vient à former l’hypothèse que cette dernière aurait pu être à l’origine de la version que nous connaissons. Du point de vue de sa datation (sourcée, documentée, écrite), ce chant breton est lui aussi contemporain du XVIe siècle. Dans ses variantes, il conte l’histoire d’un Comte « Tudor », « Jean » ou « Nann » suivant les versions et contient de troublantes similitudes avec l’histoire du roi Renaud, même si on y trouve aussi quelques divergences. A noter que du point de vue de la versification, cette chanson armoricaine est également écrite en vers octosyllabiques.

L’histoire du Comte Nann

Dans cette version, le seigneur, jeune marié, part à la chasse pour attraper du gibier en guise de présent pour sa femme qui vient de lui donner un héritier. En chemin, il croise une fée qui se dit amoureuse de lui. Comme le noble se refuse à elle et lui résiste, cette dernière décide de l’acculer en lui offrant un choix : l’épouser, être malade et alité durant 7 ans ou mourir sous trois jours. C’est cette dernière option que le Seigneur prendra. En rentrant, il demandera à sa mère de taire son agonie à son épouse jusqu’au jour de ses funérailles. Et l’histoire conte donc qu’on mentit à cette dernière et qu’à chaque fois qu’elle relevait  des signes alarmants autour d’elle de la mort de son époux, on lui donnait de fausses explications. Bien entendu, la belle finira, là aussi, par apprendre la vérité et tomber morte.

Une version française remaniée
à partir de la version celte ?

Mise à part le départ fantastique, la suite de l’Histoire, sa fin autant que ses vers, et finalement son grand nombre de similitudes avec la Complainte du Roi Renaud, incline notre romaniste du XXe à penser que la chanson que nous connaissons aurait pu naître d’une certaine deco_frise_medevial_eustache_deschampssimplification de ce chant armoricain.

Pour avancer cette hypothèse, il part du principe que le compositeur de la version qui nous est la plus connue, un poète franco-breton donc, ait pu trouver l’histoire en provenance d’Armorique séduisante. A partir de là, ce dernier aurait fait sur elle un véritable travail de re-création, en décidant notamment de la dépouiller de ses aspects les plus fantastiques, pour ne conserver que sa dimension plus factuelle et dramatique. Ainsi, en lieu de fée et de chasse, le noble sera devenu, au passage, un seigneur revenant de guerre, mais finalement pour le reste, le poète aurait suivi la même mécanique que celle du récit armoricain : on cache à son épouse le décès de son conjoint de diverses manières, et au moyen de diverses excuses  pour reculer le moment de la vérité et finalement, en l’apprenant, cette dernière trépasse.

Pour notre homme de lettres du XXe, il demeure  logique de pencher pour cette « simplification » plutôt que de supposer qu’à partir de la version française que nous connaissons, un poète armoricain ait décidé d’échafauder toute une histoire de fée, en lui ajoutant une dimension fantastique. L’hypothèse pourrait presque sembler légère si, en la suivant, Georges Doncieux n’en venait à rapprocher le contenu du chant armoricain d’un autre texte originaire, cette fois, de Scandinavie, et qui offre également, une certaine parenté avec la Chanson du Roi Renaud.

Une chanson scandinave

N_lettrine_moyen_age_passionous partons donc en direction de l’Europe du Nord pour la « Vise » d’un roi, frappé par le sortilège d’un Elfe. On en connait 68 versions dans toute la Scandinavie et elle aurait essaimé à partir du Danemark vers d’autres pays d’Europe. Là encore,  du point de vue de la datation, ses variantes sont toutes au minimum renaissantes (XVIe, XVIIe et postérieures). Et si l’on n’a guère de sources documentées du côté scandinave permettant d’en établir l’émergence plus reculée ou même l’appartenance médiévale, notre romaniste la décrit pourtant comme prenant ses sources dans une période bien antérieure au XVIe siècle (nous verrons plus loin pourquoi).

L’histoire du chevalier Olaf

Cette fois-ci, notre Héros et seigneur (un roi) chevauche hors de son domaine, quand il tombe sur des elfes en train de danser. Sortie de la ronde, l’une de ces créatures l’accoste et tente d’entraîner le noble à sa suite en lui promettant de lui faire cadeau d’une paire de bottes en peau de bouc, s’il se joint à la danse. Comme Olaf s’y refuse, l’elfe surenchérit avec d’autres présents tous plus prestigieux à chaque fois. Le roi se dit prêt à les accepter mais sans toutefois vouloir s’acquitter de la danse et devant son refus tenace, l’Elfe finit par prendre la mouche et le menacer d’un sortilège. La forme est ici extrêmement proche de celle utilisée par la fée dans la chanson armoricaine : « mourir demain ou être malade pendant 7 ans ». Et comme le chevalier fait le choix de mourir le lendemain, le sort chanson_ancienne_la_complainte_du_roi_renaud_histoire_partitions’abattra inexorablement  sur lui.

Là encore, comme dans la chanson armoricaine, c’est la mère qui accueille le roi, de retour au château et comme ce dernier se sait condamner, il lui demande de cacher à son épouse son décès prochain. A partir de là, le récit rejoint le déroulement déjà évoqué dans les deux versions précédentes. On ment à la jeune femme pour lui cacher la terrible vérité et quand elle se trouve face à la vue de son défunt mari, elle se brise en morceau et meurt.

Similitudes et propagation

Cette vise danoise se serait répandue d’abord à la zone scandinave avant de s’étendre à d’autres terres notamment l’Ecosse. De ce côté ci, l’Elfe s’est retrouvé changé en fée vengeresse. après que le noble, baptisé Colvill, lui ait, cette fois, cédé. En poursuivant son passionnant voyage du côté des terres slaves, l’histoire se trouvera dépouillée (là encore) de sa  partie fantastique mais on retrouvera la constante de la mort cachée à l’épouse et qui lui sera fatale au bout du compte (ce qui apporte de l’eau au moulin de notre auteur des débuts du XXe concernant l’hypothèse du modèle d’adaptation de la version armoricaine vers la version française).

Les fées vengeresses du moyen-âge tardif
et les origines germaines ?

S_lettrine_moyen_age_passionur la partie qui concerne la vengeance de la fée, on retrouve ce type d’histoire dans des poésies anciennes ou de vieilles croyances scandinaves, anglaises et encore allemandes du XIIIe et du XIVe siècle. Dans la forme la plus commune de ces récits, des hommes auraient connu bibliquement des fées et s’étant mariés par la suite, malgré les mises en garde vengeresses de ces dernières, seraient morts subitement, avant même d’avoir pu consommer leur mariage.

deco_frise_medevial_eustache_deschampsEn se penchant sur cet aspect particulier, Georges Doncieux  évoque un poème allemand du XIVe siècle : le Chevalier de Staufenberg qui contient justement les germes de cette histoire de fée. Un noble se laisse séduire par une femme superbe qui lui promet de venir le visiter pour le satisfaire, à chaque fois, qu’il sera seul, à la condition qu’il ne se marie jamais. Le chevalier y cède sans compter. Las! sous la pression de l’entourage et d’un évêque à qui il s’était confié, le chevalier finit par prendre une dame en épousailles et se voit, pour sa peine, condamner à mourir le jour même de ses noces.

Comme ce récit présente quelques parentés fantastiques (bien que lointaines) avec le chant armoricain du Comte Nann et la vise danoise du roi Olaf, Georges Doncieux forme encore l’hypothèse que cette partie de l’histoire (disparue dans la version connue de la complainte du Roi Renaud) serait peut-être née sur les rives du Rhin. De là, elle aurait pu voyager jusqu’au Danemark pour donner naissance à l’histoire du chevalier Olaf et ensuite redescendre vers l’Ecosse et les pays slaves et celtes.

Quoiqu’il en soit, pour revenir à la Chanson du Roi Renaud et s’il faut en croire notre érudit du jour, ce que, à date, un grand nombre d’experts a fait, elle aurait trouver ses origines dans un chant armoricain lui même inspiré d’une chanson scandinave, avant de se retrouver traduite et remaniée en langue française pour finir par se décliner vers le Sud, dans d’autres langues encore.

Georges_doncieux_romancero_populaire_de_la_frace_chansons_traditionnelles_anciennes_folkloriquesEn espérant que ce petit voyage exploratoire vous ait plu. Il est toujours fascinant de suivre les tentatives pour retracer la circulation des « objets » culturels et immatériels dans la France ou l’Europe médiévale et ancienne et c’est encore un des grands intérêts que nous avons trouvé, à partager avec vous cette lecture.

Encore une, fois n’hésitez pas à vous rendre à sa source pour une vision plus détaillée et plus nuancée des versions qu’en présente l’auteur. Si vous optez pour son ouvrage, vous trouverez d’autres récits tout aussi passionnants que celui du jour, sur d’autres chansons populaires anciennes.  Pour information, ce livre est réédité au format papier chez Forgotten Books. Voir Le Romancéro Populaire de la France, Choix de Chansons Populaires Françaises: Textes Critiques (Classic Reprint)

Sur le sujet de cette chanson toujours, vous pourrez en trouver deux versions chantées dans les articles suivants:  Folk et musique ancienne: la complainte du roi Renaud  par le talentueux Pierre Bensusan  et La complainte du roi Renaud.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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(1) La chanson du Roi Renaud, ses dérivées romanes, sa parenté celtique et scandinave, Georges Doncieux, Romania 114 (1900)

« Parti de mal e a bien aturné », chanson de croisade anonyme du XIIe siècle

Sujet : trouvères, poète anglo-normand,  chanson,  musique médiévale,  chant de Croisades, 3e croisade, vieux français
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Anonyme
Titre :  « Parti de mal e a bien aturné»
Interprète : Early Music Consort of London
Album :
  Music of the Crusades (1971)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn partance pour le moyen-âge central et plus précisément le XIIe siècle, nous vous parlons, aujourd’hui, d’une chanson médiévale assez rare et en tout cas peu connue du grand public. Demeurée anonyme, elle a été rédigée en vieux-français mais avec quelques tours linguistiques qui démontrent clairement que son compositeur était Anglo-normand.

Sources historiques & manuscrit ancien

Une chanson en exemplaire unique.

Du point de vue thématique, c’est un chant de croisade. Il ne nous en est parvenu qu’un seul exemplaire, recopié, avec sa partition, sur le chanson_medievale_croisade_manuscrit_ancien_MS_1717_harley_moyen-Age_vieux_francaisdernier feuillet d’un manuscrit du XIIIe siècle : Chronique des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure.

Connu sous le nom de MS Harley 1717, ce manuscrit ancien est conservé au British Museum et la British Library a eu l’excellente idée de mettre quelques uns de ses feuillets en ligne dont celui qui nous intéresse aujourd’hui ( photo ci-contre. voir également le site de la British Library ici )

Origine, période et autres hypothèses

Dans son ouvrage les chansons de  croisade par Joseph Bédier avec leurs mélodies par Pierre Aubry  (1909), le romaniste et spécialiste de littérature médiévale Joseph Bédier nous apprend que cette chanson ancienne porte sans doute sur la 3e croisade. Il formera encore, non sans quelque précaution, l’hypothèse que les seigneurs auquel le trouvère fait référence, à la fin de cette chanson, et dont il espère que Dieu leur accordera ses grâces, pourraient être Richard Coeur de Lion, ses frères et son père Henri II d’Angleterre. Il s’agirait alors d’une allusion aux querelles incessantes de ces derniers.

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Concernant l’auteur de cette poésie, en 1834, dans son Essai sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands (T2), l’Abbé de la Rue émettait, de son côté, l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de Benoit de Saint-Maure, l’auteur même de la Chronique des Ducs de Normandie ; cette hypothèse ne semble pas avoir connu un grand succès à date.

Ajoutons que du point de vue de l’inspiration, cette composition est calquée sur le modèle d’une chanson attribuée à Gace Brûlé : Quant fine Amours me proie que je chant (voir article suivant sur le site de l’Université de Warwick pour la référence).

« Parti de mal e a bien aturné », par Le Early Music Consort de Londres

Au début des 70’s, le Early Music Consort
of London et les musiques de croisade

C’est donc à l’Ensemble anglais Early Music Consort of London que nous devons ce chant de Croisades servi par l’interprétation vocale du célèbre contre-ténor James Bowman.

musique_danse_medievale_croisades_estampie_Early_Music_Consort_London_David_Munrow_moyen-age_centralNous avions déjà touché un mot ici de cette excellente formation et de son fondateur David Munrow, ainsi que de cet album de 1971, riche de 19 pièces sur ce même thème, aussi nous vous invitons à vous y reporter (voir article ici).

Pour acquérir cet album ou pour plus d’informations le concernant, vous pouvez  cliquer sur la pochette ci-contre.


« Parti de mal e a bien aturné », la chanson
et sa traduction en français moderne

Concernant notre traduction du vieux français teinté d’Anglo-Normand du poète médiéval vers le Français moderne, elle procède à la fois de recoupements (voir notes en bas de page) mais aussi de recherches et de choix personnels. Pour ce qui est des tournures, nous les avons, autant que faire se peut, tenues proches de la langue originelle pour leur conserver une note d’archaïsme. Les comptages de pieds n’étant pas toujours respectés il ne s’agit pas d’une adaptation.

Parti de mal e a bien aturné
Voil ma chançun a la gent fere oïr,
K’a sun besuing nus ad Deus apelé
Si ne li deit nul prosdome faillir,
Kar en la cruiz deignat pur nus murir.
Mult li doit bien estre gueredoné
Kar par sa mort sumes tuz rachaté.

Séparé du mal et tourné vers le bien
Veux ma chanson à tous faire oïr
Puisqu’à son aide, Dieu nous a appelé
Certainement, Nul prud’homme ne lui doit faillir,
Puisqu’en la croix il a daigné pour nous mourir
Fort doit-il en être récompensé
Car par sa mort, nous sommes
tous rachetés.

II

Cunte, ne duc, ne li roi coruné
Ne se pöent de la mort destolir,
Kar quant il unt grant tresor amassé
Plus lur covient a grant dolur guerpir.
Mielz lur venist en bon jus departir,
Kar quant il sunt en la terre buté
Ne lur valt puis ne chastel ne cité.

Comtes, ni ducs, ni les rois couronnés
Ne se peuvent à la mort soustraire
Car quand ils ont grand trésor amassé
Mieux leur convient à grand douleur s’en défaire
Mieux leur vaudrait s’en séparer justement (1)
Car quand ils sont en la terre boutés,
A plus rien ne leur sert, ni château, ni cité.

III

Allas, chettif! Tant nus sumes pené
Pur les deliz de nos cors acumplir,
Ki mult sunt tost failli e trespassé
Kar adés voi le plus joefne enviellir!
Pur ço fet bon paraïs deservir
Kar la sunt tuit li gueredon dublé.
Mult en fet mal estre desherité!

Hélas, Malheureux !, nous nous sommes donnés tant de peine
Pour satisfaire les plaisirs de nos corps,
Qui faillissent si vite et qui si tôt trépassent (2)
Que déjà, je vois le plus jeune vieillir !

Pour cela, il est bon de mériter le paradis
Car les mérites (bonnes actions, services) y sont doublement rétribués.
Et c’est un grand malheur d’en être déshérité.

IV

Mult ad le quoer de bien enluminé
Ki la cruiz prent pur aler Deu servir,
K’al jugement ki tant iert reduté
U Deus vendrat les bons des mals partir
Dunt tut le mund ‹deit› trembler e fremir –
Mult iert huni, kei serat rebuté
K’il ne verad Deu en sa maësté.

Il a vraiment le cœur illuminé par le bien
Celui qui la croix prend pour aller Dieu servir,
Car au jour du jugement qui tant sera redouté
Où Dieu viendra les bons, des méchants séparer
Et dont le monde entier doit trembler et frémir,
Il connaîtra grand honte, qui sera repoussé,
Car il ne verra Dieu dans sa majesté.

V

Si m’aït Deus, trop avons demuré
D’aler a Deu pur sa terre seisir
Dunt li Turc l’unt eisseillié e geté
Pur noz pechiez ke trop devons haïr.
La doit chascun aveir tut sun desir,
Kar ki pur Lui lerad sa richeté
Pur voir avrad paraïs conquesté.

Dieu vienne à mon secours, nous avons trop tardé
D’aller jusqu’à Dieu pour sa terre saisir
Dont les Turcs l’ont exilé et chassé
A cause de nos pêchés qu’il nous faut tant haïr.
En cela, doit chacun mettre tout son désir
Car celui qui pour lui (Dieu) laissera ses richesses
Aura, pure vérité, conquis le paradis.

VI
Mult iert celui en cest siecle honuré
ki Deus donrat ke il puisse revenir.
Ki bien avrad en sun païs amé
Par tut l’en deit menbrer e suvenir.
E Deus me doinst de la meillur joïr,
Que jo la truisse en vie e en santé
Quant Deus avrad sun afaire achevé !

E il otroit a sa merci venir
Mes bons seignurs, que jo tant ai amé
k’a bien petit n’en oi Deu oblié!

Il sera grandement, en ce monde, honoré
Celui à qui Dieu donnera de revenir.
Qui aura bien servi et son pays aimé
Partout, on devra le garder en mémoire et souvenir
Et Dieu me donne de la meilleure (des dames) jouir (disposer),
Que je la trouve aussi en vie et en santé,
Quand Dieu aura ses affaires achevées.

Et qu’il octroit de venir en sa merci (en ses grâces)
A mes bons seigneurs que j’ai tant aimé
Que pour un peu, j’en ai Dieu oublié.


(1) Sur ce vers J Bédier hésite et le laisse ainsi : « Mieux leur vaudrait… »  Mais dans une traduction anglaise de Anna Radaelli, 2014 (voir lien sur le site de l’Université de Warwick), on trouve : « It would be better for them to divide it up by good agreement » : Il serait meilleur pour eux de le diviser de manière accorde. soit de partager leur richesse équitablement avant que de partir en croisade.

(2) Ici nous suivons l’idée de Bédier. Ce sont les corps qui trépassent. A noter toutefois que la traduction anglaise (op. cit.) opte pour la présence d’un autre sujet sous-entendu dans ce « mult » et qui se rapporterait à certains disparus, en particulier: « many [of us] have prematurely faded and passed away, » : Nombre d’entre-nous ont failli prématurément et trépassé.  De fait, on trouvera, chez la même traductrice, l’hypothèse que le poète pourrait faire ici allusion aux deux fils d’Henri II d’Angleterre décédés prématurément, et le vers suivant pourrait alors s’adresser au plus jeune des fils de ce dernier encore vivant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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