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Fernán González, Héroïsme et honneur dans l’exemple XXXVII du comte Lucanor

Sujet : auteur médiéval, conte moral, Espagne médiévale, littérature médiévale, valeurs chevaleresques, honneur, monde féodal, Europe médiévale.
Période  : Moyen Âge central ( XIVe siècle)
Auteur  :   Don Juan Manuel (1282-1348)
Ouvrage : Le comte Lucanor traduit par  Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

ans l’Espagne médiévale du XIVe siècle, Don Juan Manuel de Castille et León, chevalier et seigneur, duc et prince d’Escalona et de Villena, rédige, dans un petit ouvrage, un peu plus de cinquante contes : ces histoires courtes, appelées exemplos dans la version originale du livre en castillan ancien (étymologie proche de la racine latine exemplum qui nous a donné exemple mais surtout, dans le même champ sémantique : exemplarité, exemplaire) portent sur diverses valeurs morales. Au delà, le traité se présente aussi, et d’une certaine manière, comme un guide pour l’action puisque les problèmes qui y sont posés sont souvent très concrets.

Valeurs morales, politiques, stratégiques, humaines, pour les mettre en scène, le noble espagnol s’invente un personnage : le comte Lucanor, noble dont on devine les préoccupations proches de celles de son créateur. L’homme a un serviteur et conseiller du nom de Patronio qu’il ne manque pas d’interroger face à des prises de décision variées. En retour, les enseignements du sage interlocuteur prennent, le plus souvent, la forme d’anecdotes. Elles sont empruntées à diverses sources : exemples issus de la littérature, fables, contes (européens ou importés de destinations plus lointaines), fictions mais encore récits d’inspirations plus historiques.

Comment doit se comporter l’homme, l’homme de bien, le noble seigneur, le chevalier véritable ? Comment doit-il agir ? A qui peut-il se confier ? Comment doit-il défendre ses États ? La finalité du propos est ce qui compte le plus et Le comte Lucanor de Don Juan Manuel finira par prendre une belle place dans la littérature médiévale castillane du premier tiers du XIVe siècle.

Honneur contre faiblesse,
valeurs guerrières et chevaleresques

Le conte d’aujourd’hui, dénommé exemple XXXVII dans la version originale du livre, traite à la fois d’honneur et de valeurs chevaleresques. On verra notamment que le seigneur prêt à en découdre bec et ongles pour sauver ses Etats, ses gens et son honneur peut entraîner, dans son sillage, les armées qu’on croyait les plus éreintées et démotivées.

C’est le personnage historique de Fernán González (Ferdinand González de Castille) qui sert de référence à notre récit du jour. Nous l’avions déjà croisé dans l’Exemple XVI du comte Lucanor. Sous la plume de Don Juan Manuel, ce comte de Castille du Xe siècle affirmait alors l’importance cruciale de défendre et maintenir sa renommée, sa réputation (fama) de son vivant. Dans le récit XXXVII, le courage du noble et son sens de l’honneur seront à nouveau pris en exemple pour illustrer les valeurs morales du seigneur et guerrier « véritable ».

Fernán González, comte de castille (910-970)

Statue du comte Fernán González, Madrid, Espagne. par Juan de Villanueva Barbales (1681-1765).

Fernán González est, à la fois, un personnage historique et un chevalier castillan devenu légendaire par les œuvres littéraires produites sur lui. A l’image de Roland en France, il est entré dans les récits fondateurs de la péninsule ibérique et en particulier, de la suprématie castillane. De par cette double existence de chair et de vélin, il a pu s’avérer un peu ardu pour l’histoire médiévale, de faire le tri entre hauts faits établis, d’un côté, et inventions littéraires de l’autre. Nous ne nous aventurerons pas dans cette quête. Fort heureusement, un chartiste s’y est attelé et c’est, sous sa gouverne, que nous dirons quelques mots de ce seigneur de l’Espagne médiévale, devenu légendaire.

Un héros castillan entre histoire et légende :
dans les pas de Matías Ferrera

Dans une thèse soutenue, en 2017, devant l’Ecole Nationale des Chartes, l’historien Matías Ferrera est parti à la découverte du noble comte castillan du Moyen Âge central. En le rapprochant du personnage ayant inspiré le Cid, mais tout en s’étonnant du peu de renom de Fernán González, le jeune chartiste a tenté de rendre justice à ce héros castillan tout en triant le factuel et l’historique du factice, dans une vaste approche historiographique. Comme indiqué, nous ne ferons ici que suivre très modestement ses pas, en notant au passage que l’excellence de ses travaux lui ont remporté le prix Auguste-Molinier (1).

Eléments historiques et biographiques

Fernán González nait autour de 910 dans une Espagne et une Castille encore divisées entre diverses provinces et couronnes. Fils d’un héros de la Reconquista (Gonzalo Fernández), le jeune Fernán se verra confié la charge des comtés de Burgos, d’Álava et de Castille par le roi de León, Ramiro II. Il est alors âgé d’un peu plus de 20 ans. Dans une Espagne encore sujette aux nombreuses poussées de conquêtes maures, la responsabilité est grande et pour le moins stratégique. Il parviendra pourtant à la tenir, tout au long de sa vie, et, malgré quelques vicissitudes dues à des revirements intempestifs de pouvoir à la couronne de Léon, Fernán González demeurera, au long de sa vie, un vassal plutôt fidèle de ce comté.

Reconquista, alliances croisées et descendance

Durant de longues années, il s’illustrera dans des opérations de Reconquista dont, autour de 938-939, une des plus grande offensive jamais menée contre les chrétiens du nord par le califat de Cordoue. Il en sortira vainqueur aux cotés d’autres nobles espagnols, notamment en participant à la bataille de Simancas qui mit un frein à cette campagne d’envergure de Abd al-Rahman III et à ses grandes ambitions. Les deux décennies suivantes verront s’alterner de courtes périodes de trêve et de nouvelles offensives des califats du sud sur l’Espagne chrétienne ; Fernán González continuera d’y prendre bonne part.

En plus de ses relations vassaliques avec la province de León, Fernán González s’allia aussi, par le truchement du mariage, avec les seigneurs de Pamplona. Ce rapprochement permit d’unifier ce dernier comté et les castillans face aux maures. A sa mort, sa descendance conserva le comté de Castille durant plusieurs générations. Par le jeu des alliances et des héritages, le noble espagnol du Xe siècle deviendra ainsi un des ancêtres de la lignée qui allait consacrer l’union du royaume de Castille et de León dans la première moitié du XIIIe siècle.

Les chroniques médiévales autour de Fernán González

Les premières chroniques médiévales espagnoles réserveront un sort assez mitigé au rôle historique de Fernán González et à ses faits, suivant leur parti-pris (en faveur des castillans ou d’autres provinces). A l’image de chroniques « historiques » de la même époque sur notre sol, ces récits comporteront souvent une bonne dose d’inventivité et la marque certaine de leurs commanditaires. Parmi eux, les plus élogieux feront déjà de notre personnage, le libérateur de l’emprise de la couronne de León sur la Castille.

Un tournant plus marqué en faveur du comte castillan se fera au milieu du XIIIe siècle avec l’écriture, à San Pedro de Arlanza et de la main d’un moine demeuré anonyme, du Poema de Fernán González (autour de 1250). En s’appuyant de manière partielle sur d’autres textes, cette œuvre entendra mettre clairement en exergue le rôle central et la prédominance de la Castille dans l’histoire de la péninsule, et notamment dans celle de la Reconquista. Son auteur y ancrera le lignage du noble mais aussi son enfance, dans un récit qui pourrait sembler digne du mythe arthurien : enlèvement, élevé dans la forêt par un charbonnier, révélation divine et mystique de son destin pour sauver la Castille de tous ses ennemis intérieurs ou étrangers, … Puis, il en fera, tout à la fois, le grand héros de la Reconquista et le libérateur de la Castille contre les Maures, mais aussi les Navarrais et les Léonais.

Fernán González dans l’exemple XXXVII

Suivant toujours les pas de Matías Ferrera, il faudra attendre encore un peu pour voir la réputation du comte de Castille consolidée dans des œuvres littéraires plus tardives que la geste du milieu du XIIIe siècle. Pour revenir à notre comte Lucanor, à un peu moins d’un siècle de la rédaction du Poema de 1250, Don Juan Manuel sera même un des premiers à remettre l’emphase sur la nature héroïque du comte de Castille du Xe siècle.

Dans cet exemple XXXVII, la bataille de Hacinas à laquelle il est fait allusion l’est, sans doute, en référence à la réécriture de la bataille historique de Simancas, dans le Poema de Fernán González. Quant aux ennemis Navarrois dont Don Juan Manual nous parle, ils semblent eux-aussi provenir de la même source. Bien que chrétien, le royaume de Navarre y apparaît comme un allié des Maures et de leurs intérêts contre la Castille. Après plusieurs grandes batailles, la geste du XIIIe siècle nous explique même que le comte Fernán González serait venu finalement à bout de l’ennemi, en asseyant, pour les temps à venir, la victoire incontestée de la Castille sur le royaume de Navarre. Le conte du jour ne désavouera pas cette version d’une tranquillité durable acquise par la force et le refus de céder un pouce de terrain.

Dans son conte et pour les besoins de l’exemplarité, Don Juan Manuel semble bien avoir fusionné ces deux grands récits du Poema pour les rapprocher dans le temps. Du même coup, on y gagne en dimension dramatique et on y perçoit bien les tensions intérieures de cette Espagne médiévale prise sous le feu de conflits frontaliers entre provinces voisines, guerre de Reconquista et opérations régulières de conquête par les maures.


De la réponse que le comte Fernán González
fit aux siens après la victoire de Hacinas

NB : Comme toujours nous ne faisons que retranscrire ici la traduction de Adolphe-Louis de Puibusque de 1854. Elle suit globalement le fil, en prenant tout de même quelques libertés que nous avons souligné notamment sur les morales qui concluent ses petits contes.

Le comte Lucanor revenait un jour d’une expédition, épuisé de lassitude, souffrant de tout son corps, dépourvu de toute chose ; et avant qu’il pût se reposer, il apprit qu’une nouvelle attaque se préparait. La plupart de ses gens l’exhortèrent à se remettre d’abord de ses fatigues, sauf à aviser ensuite comme bon lui semblerait. Le comte interrogea Patronio sur ce qu’il convenait de résoudre et Patronio lui répondit :

— Seigneur, afin que vous agissiez pour le mieux, apprenez la réponse qui fut faite en pareille occasion par le comte Fernán González à ses compagnons d’armes.
Le comte Fernán González vainquit Almanzor à la bataille de Hacinas ; mais il perdit beaucoup de monde dans cette affaire, et tout ceux qui échappèrent à la mort furent comme lui très maltraités ; or, avant qu’ils fussent rétablis, le comte apprit que le roi de Navarre faisait une invasion sur ses domaines, et aussitôt il donna l’ordre aux siens de marcher contre les Navarrais, à quoi ceux-ci répondirent que leurs chevaux étaient harassés et eux aussi ; et que s’ils ne faisaient pas leur devoir comme de coutume, c’est qu’ils étaient dans un état qui les obligeait à prendre du repos et des soins.
A ces mots, le comte Fernán González sentit son honneur plus que ses souffrances, et leur dit : « Amis, que nos blessures ne nous empêchent pas de combattre ; les nouvelles nous feront oublier les anciennes ». Et dès que ses compagnons d’armes virent que sans ménagement pour sa personne, il n’était occupé que de ses Etats et de son renom, ils le suivirent et l’aidèrent à remporter une victoire qui assura sa tranquillité pour toujours.

— Et vous Seigneur comte Lucanor, si vous avez à cœur de faire ce qu’exige la défense de vos terres, de vos vassaux et de votre honneur, ne tenez aucun compte ni des fatigues, ni des périls, et faites en sorte que le danger qui arrive vous fasse oublier le danger qui est passé. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s’en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant aussi que l’exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

« Regarde pour certain, et redis-toi sans cesse
Que l’honneur ne peut vivre où loge la mollesse. »


Note sur la morale de ce conte

Nous nous livrons souvent au petit jeu qui consiste à repartir de la morale originale pour la comparer à la traduction de Adolphe-Louis de Puibusque. Voici donc, dans l’ordre, les deux versions que nous donnent respectivement l’ouvrage du XIVe siècle en castillan ancien, suivie d’une version plus récente en espagnol moderne.

La morale en castillan ancien

« Aquesto tenet çierto, que es verdat provada:
que onra et grand vicio non an una morada.
« 

El Conde Lucanor Juan Manuel, Infante de Castilla

La morale en castillan moderne

« Tened esto por cierto, pues es verdad probada:
que la holganza y la honra no comparten morada.
« 

Introducción a El Conde Lucanor, Vicedo Juan,
Alicante, Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, 2004.

Holganza : paresse, oisiveté, inaction (voire fainéantise dans certains variations plus péjoratives) est devenue chez Puibusque « la mollesse ». Cela donne un certain « allant » à cette morale mais l’éloigne peut-être un peu de sa nature qu’on pourrait considérer comme plus « naturellement » médiévale. Disant cela, on pense à certaines représentations qui peuvent alors courir au sujet de l’oisiveté ou l’inaction.

La notion d’impossibilité de « compartir morada« , autrement dit « paresse et honneur ne peuvent pas vivre sous le même toit« , se retrouve bien chez l’auteur du XIXe siècle. Pour le reste, il a choisi de mettre l’emphase sur une morale que le lecteur devrait se ressasser pour la garder en tête : « Regarde pour certain, et redis-toi sans cesse » . Une traduction plus littérale donnerait : « Tiens pour vérité, c’est un fait établi ».

En vous souhaitant une excellente journée.
Frédéric EFFE.
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes


(1) « Fernán González, comte de Castille devenu héros (xᵉ-xvᵉ siècles)« , Matías Ferrera Ecole des Chartes, compte-rendu de thèse.

NB : l’image d’en-tête est un travail à partir de deux sources différentes. Le fond est tirée d’une gravure du XIXe siècle. Elle représente un épisode de la bataille de Simancas : l’embuscade d’Alhandega (939) menée contre les troupes de Abd-ar-Rahman III par Ramiro II de Léon. Le portrait de premier plan représente Fernán González. Il est tiré de l’ouvrage : Cronica General de España. Historia Ilustrada y Descriptiva de sus Provincias. Asturias and Leon, (Editée par Ronchi, Vitturi, Grilo, Madrid, 1866).

Technologie : Le verre et les verriers au Moyen Âge

Sujet : verrerie, métier de verrier, technologie, histoire médiévale, maître verrier, histoire du verre, Moyen Âge central à tardif, proto-histoire à nos jours.

Bonjour à tous,

armi les matériaux qui ont révolutionné nos usages de façon si radicale que nous ne saurions plus comment nous en passer, le verre est, sans conteste, l’un de plus étonnants. Depuis plus de 3000 ans avant notre ère, il a accompagné l’histoire de l’humanité, des premiers enduits aux premiers objets d’art, perles ou parures, confectionnés en Perse et en Mésopotamie à ses usages les plus récents : domestiques (fenêtres, vaisseliers, miroirs,…), artisanaux et artistiques (bijoux, ornements, pièces décoratives) ou, encore, technologiques ( fibre optique, fibre de verre, télescope astronomique, micro-chirurgie, etc…)

Une découverte fortuite

Si nos ancêtres préhistoriques ont pu façonner divers objets fonctionnels ou ornementaux dans des formes de verre naturel (obsidienne, fulgurite,…), la légende nous conte que le moyen de fabriquer ce matériau fut découvert, de manière fortuite, par d’antiques voyageurs. Ayant fait leur feu, sans y prendre garde, sur un lit de sable riche en silice, ils se seraient aperçus, un peu plus tard, que l’opération avait donné naissance à une étrange matière. Un campement, un feu de camp, c’est donc ainsi que, plusieurs milliers d’années avant notre ère, la fabrication du verre serait apparue dans les civilisations humaines. Comme nous n’avons aucun document capable d’attester, ni de contredire cette version, il va falloir nous en contenter.

Verre et verriers dans le monde médiéval

D’abord décoratif, ornemental et utilisé plutôt dans des parures et des objets d’art, il fallut encore attendre quelques milliers d’années pour qu’on découvre comment produire des récipients en verre ou même encore comment souffler ce délicat matériau.

Durant ces périodes reculés, les égyptiens l’utiliseront de manière variée. Les phéniciens en feront aussi usage. Ils en amélioreront même le procédé et contribueront à commercialiser le verre autour du bassin méditerranéen. Tout au long de cette période, le matériau restera précieux à semi-précieux. Plus tard, on le retrouvera chez les romains et, quelques siècles avant notre ère, ses techniques de fabrication se répandront dans tout l’Empire et à travers l’Europe. Les romains y auront apporter entre-temps quelques innovations, notamment l’invention du verre coulé à plat à l’origine des premières vitres (même si ce dernier est alors loin d’être transparent et son usage très sélectif).

D’éternelles idées reçues

Concernant l’histoire médiévale du verre et cédant à l’habituelle facilité, vous trouverez toujours des férus d’obscurantisme pour vous expliquer que, de l’antiquité gallo-romaine à la renaissance, le Moyen Âge n’est qu’une longue période de 1000 ans passée essentiellement à patiner sur place. L’usage du verre au Moyen Âge n’y échappe pas puisqu’on le trouve assez souvent présenté comme une sorte de grand absent au tableau à quelques vitraux près et encore (1). Bien sûr, le monde médiéval n’a pas utilisé le verre autant que nous l’utilisons. Il n’en a pas non plus produit des quantités industrielles. Par contre, aux temps médiévaux, il n’y a pas, dans cette matière comme dans d’autres, une éclipse totale de la marche de l’humanité ou plutôt, pour coller à notre sujet une longue traversée du désert (de sable). La prétendue absence d’usage du verre, comme l’absence d’effervescence autour de sa fabrication, durant le Moyen Âge n’est qu’une caricature de plus à ajouter au tableau des idées reçues à l’encontre du monde médiéval. Dans la veine de notre article sur les préjugés et la révolution technique du Moyen Âge, nous allons nous évertuer à la déconstruire en apportant quelques éléments sur la question.

Usages du verre au Moyen Âge

Contre toute attente, le Moyen Âge a bien connu le verre et a même contribué à faire évoluer ses techniques de fabrication. De 2017 à 2018, le musée de Cluny consacrait d’ailleurs une grande exposition visant à montrer la richesse des objets et des usages du verre durant la période médiévale. On peut encore en trouver le fil conducteur en ligne et quelques belles images issues de cette exposition, comme celles ci-dessus ou le vitrail ayant servi d’en-tête à notre article.

L’art des vitraux

On ne peut parler de période médiévale sans évoquer les cathédrales et il est difficile de le faire sans penser aux incroyables vitraux mis alors en exergue dans ces édifices. Sans aller même jusqu’à ces superbes monuments architecturaux, du haut Moyen Âge au Moyen Âge tardif, des milliers de ces œuvres d’art sont venus peupler les lieux de culte de l’Europe : chapelle, églises, monastères et abbayes. Si l’on connait le vitrail depuis l’Antiquité, le monde médiéval (du haut Moyen Âge au central) lui a apporté des améliorations qui l’ont élevé au rang d’art à part entière et lui ont conféré toutes ses lettres de noblesses : amélioration des cadres et vitraux enchâssés (VIe s), vitraux au plomb (Xe s), puis plus grande richesse graphique, détails, apport de couleurs, rosaces, (XIe siècles et suivant). La renaissance les connaitra aussi et ce n’est que plus tard vers les XVIIe et XVIIIe que l’art du vitrail médiéval commencera à reculer.

Usages sacrés, profanes et scientifiques

Les vitraux sont loin d’avoir été les seuls à consacrer l’usage du précieux matériau. Le verre est présent dans l’architecture sacrée, sous forme décorative mais on le retrouve aussi dans les objets d’ornement. Pour parenthèse et concernant l’aspect religieux, on ne s’étonnera pas de le retrouver sur les autels, comme on lui confiait déjà un rôle dans les vitraux : sa nature hybride entre matière et lumière fascine et lui ont conféré, de tout temps, une dimension spéciale qui ne peut que séduire l’homme médiéval.

Cet attrait fait qu’il est encore à l’œuvre dans les parures et les perles de verre des orfèvres et, pour mieux en apprécier les effets, ses propriétés étonnantes permettent encore de jouer à Narcisse en se contemplant dans ses miroirs. Dans d’autres domaines, on se réjouira encore de découvrir de subtils élixirs ou de nouvelles fragrances grâce à son entrée dans l’univers de la distillerie et les alambics. En matière de science, il fera aussi des apparitions très remarquées dans la médecine et ses ustensiles, ou encore en optique dans les lunettes à montures, mises au point au début du Moyen Âge tardif.

Vaissellerie, récipients luxueux, émaux médiévaux, …

En vaissellerie, on trouvera le verre sur les plus grandes tables mais pas seulement. Les tavernes ou les fêtes populaires l’ont aussi connu. Bien sûr, la quantité, les degrés de qualité et de finition, les provenances y sont différentes de quand il siège dans les classes les plus hautes de la noblesse ou de la bourgeoisie, ou même dans les usages sacrés et consacrés du riche clergé, mais il est tout de même déjà présent là où on ne l’aurait pas attendu.

Pour finir ce petit tour d’horizon des usages du verre au temps médiévaux, on n’oubliera pas de mentionner le grand développement des techniques autour des émaux au Moyen Âge. Ils sont à l’origine de véritables trésors d’art décoratif, sacré ou ornemental qui nous émerveille encore à ce jour.

Verrerie médiévale d’orient et d’occident

Pour dire un mot de la production de verre au Moyen Âge, plusieurs berceaux culturels seront réputés pour la grande qualité de leurs réalisations. Dans les directions vers lesquels on se tourne, les créations en provenance du monde byzantin et du Moyen-Orient sont particulièrement réputées pour leur grande finesse. L’Italie et Venise joueront aussi un rôle de pointe. Les procédés de production n’y sont, bien sûr, pas étrangers. Ainsi par exemple, dans ces zones de production, pour abaisser la température de fusion, on peut utiliser comme fondants, des compositions savantes de végétaux marins et, notamment, la salicorne.

Les secrets de fabrication, comme le contenu et le dosage des matériaux intervenants dans les préparations, y sont bien sûr jalousement gardés. Autour du bassin méditerranéen, la concurrence est rude et l’enjeu de taille pour le matériau convoité. Dans ce contexte, on imagine que nombreux sont ceux désireux d’améliorer leurs recettes et leurs méthodes pour atteindre le « Graal », celui du verre idéal : le plus résistant et le plus durable, le plus pur, le moins opaque.

La Fabrication du verre – Gravure Robert Bénard (XVIIIe s), ‘Encyclopédie Diderot & Le Rond d’Alembert

A partir du XIIIe siècle jusqu’au long du Moyen Âge tardif, et même un peu plus tard, Venise, ou encore certains sites provençaux, commenceront à privilégier des procédés visant à concurrencer la qualité des verres en provenance des plus lointaines destinations. De leur côté, en France, les métiers du verre et l’industrie verrière se sont plutôt organisés, depuis les carolingiens, dans les zones forestières. Hêtres, fougères, on se sert de végétaux trouvées sur place, pour obtenir les fondants. Le verre produit y gagne une teinte plus résolument verdâtre et son aspect a tendance à s’altérer dans le temps, mais la production a le mérite d’être locale et de pouvoir servir une partie du marché.

Des ateliers de tailles et de vocation variables

Autour du Xe, XIe siècles, avant l’avènement de ces fondants composés de cendres végétales, un certain nombre d’ateliers intermédiaires, installés en zones urbaines, ne fabriquaient pas eux-mêmes le verre. Ces officines se servaient alors de lingots déjà constitués et de calcin pour refondre le matériau dans des chaudrons pouvant en supporter la chauffe. Au moyen de cette technologie, il n’était pas alors nécessaire d’atteindre les mêmes températures pour la refonte. Dans le courant du Moyen Âge central à tardif, de tels ateliers ont pu coexister aux côtés de grandes verreries forestières plus complètes dans leur approche de la chaîne de production. Les traces archéologiques sont trop faibles pour en former la certitude mais on touche, ici, la complexité des métiers gravitant autour de la verrerie : entre établissements capables de gérer tout le processus de fabrication, petites officines urbaines travaillant pour une clientèle plus locale et, peut-être, à la commande, et encore, en plus de tout cela, artisans plus spécialisés dans certains secteurs du verre que d’autres. (2).

Des évolutions technologiques sur la durée

« Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage » : l’adage vaut en général pour toutes les sciences et techniques, mais il est sans doute encore plus vrai pour la fabrication du verre. Au fond, c’est un peu comme pour la forge, le fer, l’acier et ses multiples possibilités d’alliage : fusion, fondant, assemblage chimique, « modelage » à chaud, rigueur et précision dans les gestes, la production du verre est une affaire complexe. Elle fait intervenir des combinaisons subtiles de matériaux, différentes cuissons, différentes techniques d’usinage, de soufflage, de colorisation, … Au sortir de tout cela, si ses possibilités semblent infinies, son équilibre demeure subtil et fragile.

Si la recherche de perfectionnement par les artisans et les maîtres verriers est constante, les choses prennent nécessairement du temps ; ainsi, par exemple, Venise disposait, dès le XIIIe siècle, de grandes verreries et d’une corporation professionnelle déjà bien organisée et puissante. Les créations, ni le verre ne furent d’emblée au niveau des réalisations orientales mais les procédés de fabrication utilisés allaient conférer à Venise une avance certaine sur d’autres productions concurrentes du reste de l’Europe, moins « fines » et moins abouties. À force d’améliorations, il faudra attendre le XVe siècle pour que leur maestria permette aux verriers vénitiens d’atteindre une perfection inégalée. De la même façon, les évolutions ont existé dans la verrerie française médiévale, procédant de longueur de temps pour se peaufiner. Au cours du Moyen Âge, elles ont permis, par exemple, aux verriers du nord de la France de parfaire leur art et de produire leurs propres innovations avec, par exemple, la mise au point de verres à tiges.

Circulation des objets et concurrence culturelle

Inévitablement, en s’exportant et en circulant, les meilleurs produits finissent par susciter des vocations et des recherches en d’autres endroits. C’est vrai aujourd’hui. Ce fut aussi vrai de la circulation de objets, comme des idées et du savoir, aux temps médiévaux. Dans toutes ces évolutions technologiques autour du verre, on ne peut ignorer l’ouverture au monde qui s’opère durant le Moyen Âge central, ni les échanges commerciaux, culturels et inter-civilisationnels auxquels on assiste alors entre orient et occident.

Pour conclure, le monde médiéval occidental ne s’est donc pas contenté de colporter ou de reproduire des technologies qui présidaient à la fabrication du verre dans le monde gallo-romain. Les artisans et professionnels de ces métiers ont aussi fait évoluer ce matériau dans ses procédés de production, ses formes et ses couleurs, autant que dans ses usages. Toutes ces transformations se sont situées dans un contexte global d’échange, de commerce et d’émulation.

Du verre au cristal, l’après Moyen Âge

La renaissance et les siècles suivants connaîtront la même fascination pour le verre que le Moyen Âge. Les découvertes autour de l’incroyable matériau se poursuivront et s’élargiront pour en imposer graduellement un usage plus généralisé. On le verra même se démocratiser pour entrer dans les maisons des classes les plus modestes.

Grand tournant de plus dans l’histoire du verre, le début du XVIIe siècle verra naître le cristal. C’est en Angleterre qu’il sera mis au point mais on en découvrira bientôt les acarnes en France. Des régions comme la Lorraine s’en feront même une spécialité toute particulière, au point qu’un siècle plus tard, cette production fera de la France, le fer de lance d’une cristallerie de luxe qui marquera l’histoire et dépassera nos frontières. Aujourd’hui, à plus de deux-cent ans de là, les grands maîtres verriers français et lorrains continuent d’exercer tous leurs talents. Il y est question tout à la fois d’art, d’artisanat, de tradition et de lignage. Vous pourrez retrouver la liste des plus grands verriers français ici.

Le verre à la conquête de la modernité

Bien sûr, la course du verre vers le progrès ne s’arrêtera pas là. Il aura encore de nombreuses places à conquérir dans notre monde moderne. Au XIXe siècle, nos villes finiront par bénéficier de ses lanternes et, plus tard, de ses réverbères. Il entrera aussi, dans nos maisons en généralisant son usage à nos fenêtres. De la même façon, plus aucun vaisselier domestique ne pourra se passer de sa présence, des verres aux plats en pyrex. Au XXe et au XXIe siècle, il s’imposera, de plus en plus, comme une évidence dans le secteur des transports ou de l’architecture avec l’avènement du verre feuilleté et encore du verre teinté. On le retrouvera encore au cœur de vibrantes compétitions et dans des matériaux de pointe comme la fibre de verre. Enfin, il ne sera pas en reste et s’imposera dans les technologies d’information de plus haute performance avec la fibre optique. Enfin, quand l’humanité se piquera de conquérir l’espace et les mondes inconnus, il sera encore là, tourné vers les profondeurs de l’univers à l’intérieur de nos plus puissants télescopes.

En vous souhaitant une très belle  journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

NB : l’image d’en-tête est un détail du vitrail les joueurs d’échec. Daté du XVe siècle, il provient de l’Hôtel de la Bessée à Villefranche-sur-Saône, et se trouve Grand Palais (musée de Cluny)


Notes

(1) En matière d’architecture par exemple, nous avons pu lire, par endroits, que les romains possédaient des carreaux à leur fenêtre et que le Moyen Âge, période amoureuse des éternels retours en arrière, n’en avait rien retenu. On oublie deux choses en disant cela. D’abord les romains même les plus nantis sont loin d’avoir tous eu des verres à leurs fenêtres. Ensuite, durant une période qui déborde largement le Moyen Âge, les procédés de fabrication ont fait, longtemps, du verre une matériau précieux à semi-précieux car, relativement fastidieux à produire. Pour poursuivre sur cet exemple des fenêtres, il faudra attendre, bien des siècles après la période médiévale pour qu’on commence à remplacer le papier huilé par des carreaux. On ajoutera encore, que durant le Moyen Âge l’usage des fenêtres et la quantité d’ouvrants dans les habitations reste limitées, pour des raisons pratiques et thermiques.

(2) voir Technologie, géographie, économie : les ateliers de verriers primaires et secondaires en Occident. Esquisse d’une évolution de l’Antiquité au Moyen Âge, Danièle Foy, Colloque organisé en 1989 par l’Association française pour l’Archéologie du Verre (Année 2000)

On pourra également retrouver des éléments sur l’exposition passée sur le site du musée de Cluny et notamment pour les plus jeunes un sympathique livret-jeu.

SAGA HISTORIQUE « Les trois pouvoirs » : un entretien exclusif avec Xavier Leloup

Sujet : auteur, roman historique, guerre de cent ans, aventure, fresque historique, Jeanne d’Arc, Charles VI, roman, histoire médiévale.
Période : XVe siècle, Moyen Âge tardif
Titre : Les Trois pouvoirs T1 et T2, Librinova, 2019-2020
Auteur : Xavier Leloup

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter une nouvelle formule puisqu’il s’agit d’un entretien échange. Nous le faisons avec d’autant plus de plaisir que notre premier invité est, à la fois, une homme de droit, un homme de lettres et un auteur.

Le thème reste bien sûr le Moyen Âge puisqu’il s’agit de Xavier Leloup, auteur de la saga historique : Les Trois Pouvoirs dont il a déjà fait paraître deux tomes qui connaissent déjà un grand succès. Sans plus attendre, nous vous laissons découvrir cet entretien de toute fraîcheur.


Rencontre : une plongée au cœur du XVe siècle avec Xavier Leloup

Propos recueillis  par Frédéric EFFE le 5 février 2021

Itinéraire, du droit à l’écriture

Moyenagepassion : Bonjour Xavier,
Merci d’avoir accepté cette entrevue pour nous parler de votre parcours de jeune auteur, ainsi que de vos deux romans historiques « les trois pouvoirs » paru chez Librinova. De notre côté, nous sommes ravis de pouvoir faire découvrir, à nos lecteurs, ces ouvrages, dont une partie de la presse s’est déjà largement faite l’écho. On rappelle, en préalable, que ce sont des romans qui se déroulent au XVe siècle et au Moyen Âge tardif et qui gravitent, en partie, autour du personnage de Jeanne d’Arc.

Alors, pour commencer, peut-être vous pourriez nous dire un mot de votre parcours ? Vous avez eu plusieurs vies avant tout cela en travaillant comme avocat, notamment dans le monde des affaires et de l’édition. Vous savez certainement que l’auteur d’un des ouvrages historiques qui a connu un des plus grands succès dans les 20 dernières années était, lui-même, avocat. Je veux parler de la Cathédrale de la mer de ldelfonzo Falcones. Je ne sais pas si cela a pu être à l’origine de votre vocation. Bref, deux mots de votre parcours avant de vous lancer à plein dans l’écriture et peut-être du déclencheur qui vous y a conduit ?

Xavier Leloup : J’ai connu deux tranches de vie : juridique d’abord, avec un cursus international qui m’a conduit au barreau d’affaires, journalistique ensuite, et plus parisienne, à travers la création d’un magazine dédié à la finance. Avec le recul, je dirais que la profession d’avocat apprend la rigueur et l’esprit d’analyse, quand celle de journaliste développe la curiosité d’esprit et l’habitude d’écrire. Pour un auteur de romans historiques qui doit sans cesse alterner entre ses recherches et la fiction, ces deux professions constituent la meilleure préparation qui soit. Pour le reste, tout est affaire de persévérance !

La passion de l’histoire et de la littérature

Moyenagepassion : Pourquoi un roman historique et pourquoi le Moyen Âge ? C’est un thème auquel vous êtes lié pour une raison particulière ou peut-être plus une fascination pour ce qui entoure le personnage de Jeanne d’Arc ? Comment est née votre inspiration ?

Xavier Leloup : J’ai toujours été passionné par l’histoire de France et la littérature. Mais comme beaucoup parmi ma génération, j’ai aussi été soumis très tôt à l’influence de la culture américaine, que ce soit au travers de films ou d’œuvres littéraires. Jusqu’à ce que, arrivé à la trentaine, je découvre les grands classiques de la littérature historique. C’est à ce moment-là que s’est produit le déclic. J’ai soudain été saisi du désir viscéral de bâtir une grande fresque ancrée dans un cadre non pas américain, imaginaire, ou futuriste, mais dans l’histoire de France. Or pour ce faire, quoi de plus évocateur que le personnage de Jeanne d’Arc, figure emblématique de notre pays à travers le monde ?

Le choix s’est fait d’autant plus naturellement que j’ai grandi au milieu des vieilles pierres, au cœur d’un Val de Loire longtemps prisé par la dynastie des Valois. C’est notamment au château de Chinon que s’est faite la fameuse rencontre entre Jeanne d’Arc et le futur Charles VII. J’ajouterais que le Moyen Âge représente ce que j’aime le plus dans l’histoire de France : le royal, le chrétien, l’héroïque. J’ai voulu faire revivre notre passé dans ce qu’il a de plus puissant et de plus épique, de plus universel aussi.

Jeanne d’Arc entre monde rural et guerrier, sur cette enluminure du Ms Latin 12665 de la BnF

Un regard nouveau sur l’histoire de Jeanne d’Arc

Moyenagepassion : A ce sujet, qu’est ce qui le différencie des œuvres habituelles qu’on trouve sur Jeanne d’Arc ? On est loin ici des épopées habituelles qui suivent la jeune héroïne médiévale dans son périple de reconquête, souvent à partir de sa rencontre avec le dauphin. On y assiste aussi à un beau défilé de personnages historiques avec en fond cette demi-folie du roi Charles VI qui donne presque à cette période et par endroits, des allures surréalistes. Pour mettre un peu l’eau à la bouche de nos lecteurs. Pouvez-vous nous résumer en quelques mots, ce qu’ils trouveront dans Les Trois Pouvoirs ?

Xavier Leloup : Ils découvriront une saga historique au sens classique du terme, c’est-à-dire dans la lignée des Dumas, Druon et autres Walter Scott. Mais ils trouveront également une nouvelle façon d’aborder le personnage de Jeanne d’Arc qui n’est ni naturaliste, ni mystique, mais je dirais, épique, et doté d’une forte dimension visuelle. Mes romans se prêteraient volontiers à une adaptation télévisée.

D’un point de vue scénaristique, la principale originalité de la saga consiste à raconter l’histoire de Jeanne d’Arc depuis ses origines, et même, ses origines cachées. Son point de départ est le règne de Charles VI. Nous sommes en pleine guerre de Cent Ans, durant une période de trêve. Mais le roi est fou, et une sourde rivalité entre princes déchire son royaume. J’invite ainsi le lecteur à se plonger dans un règne aussi méconnu que passionnant, peuplé de personnages shakespeariens comme Isabelle de Bavière, reine infidèle et tourmentée, ou Jean Sans Peur, le puissant duc de Bourgogne revenu des croisades de Hongrie. Et puis, il y a Yolande d’Aragon ; cette grande féodale qui a sauvé la France et sans laquelle Jeanne d’Arc n’aurait jamais pu mener sa mission à bien. On pourrait donc presque dire que dans ses premiers tomes, les Trois Pouvoirs constituent une « prequel » de l’épopée johannique.

Être romancier sur les chemins de l’Histoire

Moyenagepassion : C’est une question inévitable quand on fait face à un roman historique. Comment est-ce que vous définiriez votre roman ? Ce n’est pas véritablement une uchronie. Il y a un vrai fil conducteur historique, alors ce serait quoi ? Plutôt une fresque historique avec, dans les zone d’ombres, une fiction qui se tisse à la croisée de possibles ? Quelle est la part de fiction ?

Xavier Leloup : Alexandre Dumas avait l’habitude de dire : « Mieux vaut l’histoire écrite par les romanciers que l’histoire écrite par les historiens, d’abord parce qu’elle est plus vraie, et ensuite parce qu’elle est plus amusante ». C’est aussi mon credo. Je m’emprunte les chemins détournés de la littérature pour faire revivre le Moyen Âge et guerre de Cent Ans.

Mais pour répondre à votre dernière question, Les Trois Pouvoirs sont globalement très fidèles à la réalité historique. Ceci est si vrai qu’à certains moments, mes personnages s’expriment avec les mots rapportés par les chroniqueurs de l’époque. Cela étant dit, j’ai aussi imaginé et pris quelques libertés avec la chronologie. Je pense que pour un romancier, c’est inévitable et même nécessaire. Il faut laisser vivre ses personnages et leur prêter des passions, s’abstraire de leur existence strictement historique pour en faire des êtres incarnés, de chair et de sang.

Immersion et secrets de fabrique

Moyenagepassion : Sur les aspects de cuisine historique, tous les romanciers ont leur petit secret. On sait que les plus célèbres, comme Ken Follett s’entourent de nombreux documentalistes et informateurs. Comment avez-vous abordé vos recherches et comment avez-vous réussi à vous plonger dans cette période ? Il y a un gros travail sur le Paris du XVe siècle dans le tome 1 notamment. Comment parvient-on à un tel travail d’immersion et de restitution ?

Xavier Leloup : Vous avez utilisé le mot juste : « immersion ». On peut connaître les dates ou les faits historiques, les habitudes d’une l’époque, mais je crois que pour la restituer à sa juste mesure, il convient surtout de la comprendre. J’ai donc naturellement lu de nombreux livres d’histoire au moment de préparer le premier tome, avant de sélectionner ceux qui me seraient les plus utiles pour bâtir la trame de mon récit et construire mes personnages. À partir d’un moment, il faut savoir s’arrêter dans son enquête et choisir un angle. Je continue toutefois de lire avec assiduité les grands maîtres de la littérature. Car c’est, à mon avis, en lisant et relisant les meilleurs auteurs qu’on améliore son style et trouve de nouvelles idées.

Actualité, sortie du Tome 3 et projets

Moyenagepassion : Pour passer à des choses plus concrètes, côté distribution et actualité. Vos deux premiers romans ont trouvé leur rythme de croisière et un vrai public. Ils sont d’ailleurs disponibles à la commande au format papier dans toutes les bonnes librairies et même au format ebook. Mais quid du 3eme tome ? Il est, on l’imagine, déjà en cours ? Avez-vous une date de sortie en tête ?

Xavier Leloup : Mes livres sont disponibles sur toutes les plateformes numériques et dans plus de 5000 librairies en France. Pour les Parisiens, je recommande plus particulièrement la librairie Eyrolles, dans le Ve, ainsi que dans les Yvelines, la librairie Gibert-Joseph à Saint-Germain-en-Laye. Le tome III est en cours d’écriture et devrait sortir d’ici la fin de l’automne. Je me suis fixé comme objectif la publication d’un livre par an au cours des trois prochaines années.

Moyenagepassion : Dernière question, avec la Covid, nous sommes tous plus ou moins consignés mais on vu certains organisateurs d’événements autour du livre ou du Moyen Âge se montrer plutôt optimistes pour les mois à venir. Avez-vous des salons du livre ou des événements en perspective pour 2021 ? Où est-ce que les férus de roman historique ou les passionnés de Moyen Âge peuvent vous retrouver ? On sait que vous cultivez aussi votre présence en ligne, et notamment sur YouTube, puisque y vous faîtes régulièrement des vidéos pour présenter un peu mieux le contexte et les personnages historiques qui traversent vos romans.

Xavier Leloup : Les lecteurs peuvent retrouver toutes mes actualités sur Facebook, LinkedIn et YouTube, où j’ai créé la chaîne des TROIS POUVOIRS qui permet d’en apprendre davantage sur l’univers de la saga à travers des vidéos animées. Si la plupart de mes dédicaces ont été reportées en raison du contexte sanitaire, mes lecteurs devraient néanmoins pouvoir me retrouver les 27 et 28 mars prochain, lors de la 10ème édition du Salon du Roman Historique de la ville de Levallois.

Moyenagepassion : Merci beaucoup de votre temps Xavier, Nous invitons tous les lecteurs de moyenagepassion à se pencher de près sur vos romans et nous leur souhaitons encore beaucoup de succès pour les mois à venir.

Xavier Leloup : Merci à vous.


Se procurer ces deux romans historiques

Vous pourrez trouver les livres de Xavier Leloup au format broché chez votre libraire habituel, ainsi que dans toutes les grandes librairies en ligne (format papier ou ebook). Voici également deux liens vous permettant de vous les procurer.

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Les trois pouvoirs: T 1
Le prince meurtrier
Les Trois Pouvoirs T 2:
Le chevalier noir

Voilà mes amis, merci de votre lecture.

Concernant cette nouvelle formule de l’entretien-rencontre, nous espérons pouvoir la développer et vous proposer, dans le futur, plus d’échanges vivants avec des auteurs, historiens, créateurs qui gravitent autour du monde médiéval. N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires.

Une belle journée à tous.

Frédéric Effe
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge  sous toutes ses formes.

NB : sur l’image d’en-tête, l’enluminure en arrière plan du portrait de l’auteur est tirée du manuscrit  Ms Français 2646 de la BnF : Chroniques de Jean Froissart. Elle représente le roi Charles VI, pris d’un accès de folie dans la forêt du Mans (expédition contre Pierre de Craon). Celle ayant servi à l’image « entretien rencontre avec un auteur » est tiré du Manuscrit Ms 4 de la Royal Library de Copenhague. Il représente un moine achetant du parchemin à un artisan et vérifiant sa qualité.

Moyen Âge, idées reçues & révolution des machines

Sujet : citations, Moyen Âge, idées reçues, barbarie, modernité, révolution, technologie, Moyen Âge, préjugés.

Bonjour à tous,

l y a quelque temps déjà, nous vous avions touché un mot de l’ouvrage Sacré Moyen Âge de Martin Blais, daté de 1997. L’enseignant historien et philosophe québécois y prenait le contrepied de quelques idées reçues sur le monde médiéval. Comme nous l’avions déjà remarqué, il n’était pas le premier à le faire, loin de là. Nous reviendrons d’ailleurs là-dessus, dans une deuxième temps de cet article mais pour l’instant place à l’extrait du jour.

I. Quand les préjugés ont un train de retard

Les avancées techniques et les inventions du Moyen Âge ont été souvent mises en avant, par de nombreux auteurs, pour contrer les habituels préjugés autour de cette période ; on avait même pu la décrire, quelquefois, comme une sorte de temps mort de plus de mille ans durant lequel les hommes auraient tout oublié de l’héritage du passé et de l’antiquité, en se contenant de surnager et de stagner.

La réalité historique est aux antipodes de cette vision éculée. Au titre de ces grandes évolutions technologiques du Moyen Âge sur lesquels les siècles suivants assoiront leur développement, on pourra citer de manière non exhaustive : roue à filer, meules, pilons, fouloirs, maillets, grue (cage d’écureuil), gouvernail d’étambaut, sextant, lunettes, fer à cheval, amélioration du joug et de l’outillage, charrue, brouette, soufflet, métallurgie, haut fourneau, aimant, aiguille aimantée, boussole, horloge mécanique, engins de siège, …

Mécanisation, nouveaux usages énergétiques,
l’amorce d’une première révolution industrielle

S’il y a bien un caractéristique importante du Moyen Âge c’est l’invention ou la généralisation de techniques permettant d’aider ou de suppléer au travail de l’homme, au moyen de transferts énergétiques : énergie hydraulique, éolienne, ou encore énergie animale. Pour apporter du grain à moudre à cette idée, voici un extrait de l’ouvrage Sacré Moyen Âge sur les moulins. Il est un peu long mais il est édifiant. Il faut aussi avouer que le ton simple et l’écriture directe de Martin Blais font de son petit précis sur le monde médiéval, un ouvrage très agréable à lire et à portée de tous. Dans ce passage, l’auteur emboite le pas de l’ouvrage « La Révolution industrielle au Moyen Âge » (1975) de l’historien Jean Gimpel. Il le citera même à son tour.

Energie hydraulique et moulins à eau

« La première révolution industrielle date du Moyen Âge. Les XIe, XIIe et XIIIe siècles ont créé une technologie sur laquelle la révolution industrielle du XVIIIe siècle s’est appuyée pour prendre son essor. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les découvertes de la Renaissance n’ont joué qu’un rôle limité. En Europe, dans tous les domaines, le Moyen Âge a développé, plus qu’aucune autre civilisation, l’usage des machines. C’est un des facteurs déterminants de la prépondérance de l’Occident sur le reste du monde.

La principale machine du Moyen Âge, c’est le moulin : moulin à eau, moulin à vent, moulin actionné par la marée. L’énergie hydraulique revêt l’importance du pétrole ou de l’électricité au XXe siècle. Les monastères, ces PME du Moyen Âge, rendent à l’énergie hydraulique un vibrant hommage :

« Un bras de rivière, traversant les nombreux ateliers de l’abbaye, se fait partout bénir par les services qu’il rend. […] La rivière s’élance d’abord avec impétuosité dans le moulin, […] tant pour broyer le froment sous le poids des meules, que pour agiter le crible fin qui sépare la farine du son. La voici déjà dans le bâtiment voisin ; elle remplit la chaudière et s’adonne au feu qui la cuit pour préparer la bière des moines si les vendanges ont été mauvaises. […] Les foulons établis près du moulin l’appellent à leur tour. Elle était occupée à préparer la nourriture des moines, maintenant elle songe à leur habillement. […]. Elle élève ou abaisse alternativement ces lourds pilons, ces maillets ou, pour mieux dire, ces pieds de bois et épargne ainsi aux moines de grandes fatigues […]. Au sortir de là, elle entre dans la tannerie, où elle prépare le cuir nécessaire à la chaussure des [moines] ; […] puis, elle se divise en une foule de petits bras pour visiter les différents services, cherchant diligemment partout ceux qui ont besoin de son aide, qu’il s’agisse de cuire, tamiser, broyer, arroser, laver ou moudre, ne refusant jamais son concours. Enfin, pour compléter son œuvre, elle emporte les immondices et laisse tout propre. (La Révolution industrielle au Moyen Âge Jean Gimpel) »

(…)La société médiévale remplaça le travail manuel par le travail des machines. Les administrateurs que Guillaume le Conquérant dépêcha, en 1086, pour recenser les biens du royaume d’Angleterre nous fournissent quelques chiffres sur le nombre impressionnant de ces précieux auxiliaires de l’homme. Pour une partie de l’Angleterre dont la population s’élève à 1 400 000 habitants, les recenseurs de Guillaume ont inventorié 5 624 moulins. Une certaine rivière comptait 30 moulins sur 16 kilomètres, soit un moulin à tous les 500 mètres. À Paris, au début du XIVe siècle, il y avait environ 70 moulins flottants amarrés sur la rive droite de la Seine.

Sacré Moyen Âge – Martin Blais (1924-2018)


II. 50 ans à l’encontre des préjugés
sur le monde médiéval

Nous le disions en introduction. Martin Blais n’est pas le seul à avoir pris le contrepied des idées reçues sur les temps médiévaux. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle et jusqu’à très récemment, une longue cohorte d’historiens médiévistes s’est évertuée à produire des ouvrages de vulgarisation pour tenter de déconstruire un Moyen Âge fantasmé, de manière trop souvent négative et manichéenne.

Une cohorte d’ouvrages contre l’ignorance

On pourra citer les nombreux ouvrages de Régine Pernoud, dont le célèbre « Pour en finir avec le Moyen Âge » (1977) ou encore ceux de Jean Verdon dont « Le Moyen Age, ombres et lumières » (2004). Plus près de nous et, dans la même veine, on aurait de quoi remplir plusieurs rayons de bibliothèque tant nombreux sont les livres qui se donnent pour mission de faire la chasse aux préjugés sur le monde médiéval. Citons-en quelques-uns de plus : « Le Moyen Age, une imposture » de Jacques Heers (2008), « Regards sur le moyen âge« , Sylvain Gouguenheim (2009), « Le Moyen Age : 10 siècles d’idées reçues« , Laure Verdon (2014), « Le vrai visage du Moyen Age : au-delà des idées reçues, de Nicolas Weill-Parot et Véronique Sales (2017), « La Légende noire du Moyen Âge« , Claire Colombi (2017), « Quoi de neuf au Moyen Âge ? » Isabelle Catteddu (livre de l’exposition du même nom), « Surprenant Moyen Âge » de Didier Chirat (2020).

En empilant les références, nous ne cherchons pas à en déprécier la valeur. La notion de vulgarisation étant « élastique », du plus anecdotique et digeste à des choses plus ambitieuses et fouillées, chacun de ces ouvrages apporte son propre éclairage et trouve son public. L’effort est donc louable. D’ailleurs, sans que les médiévistes fassent spécialement leur cheval de bataille, de la traque aux idées reçues, on pourrait faire remarquer que tout ouvrage de vulgarisation, un tant soit peu généraliste, sorti au cours des 50 dernières années, emporte presque fatalement, son lot de déconstruction d’idées fausses, tant celles-ci ont meublé, longtemps, les esprits au sujet du monde médiéval.

Un éternel recommencement

Si le chantier est encore largement ouvert, l’idée d’une chasse aux préjugés sur le Moyen Âge, présentée inlassablement comme nouvelle, a fini de l’être depuis de nombreuses années déjà. Nous le disions, la période, autant que le sujet, sont vastes ; l’intérêt n’est donc pas en cause. Les idées fausses sont aussi sérieusement enracinées et le Moyen Âge n’est finalement pas une période qu’on étudie beaucoup à l’école, au regard de sa durée et son importance dans la constitution de notre civilisation.

Alors, tant qu’on entendra dire, à tout bout de champ et à tout propos, « on se croirait revenu au Moyen Âge », cette chasse se présentera, sans doute, comme un perpétuel recommencement, au risque de 4eme de couverture un tantinet répétitives. Du reste, même quand les auteurs n’ont pas spécialement la prétention d’opérer une révolution complète et définitive sur tous les préjugés à l’encontre du Moyen Âge, je soupçonne les éditeurs de se charger, quelquefois, d’y ajouter une petite touche de sensationnalisme qui finit, à la longue, par niveler le tout : « Combien de fois n’entendons nous pas dire : Holala c’est le Moyen Âge »… Attention, après avoir lu cet ouvrage, vous ne verrez plus jamais cette période de la même façon ! » On ne peut leur jeter la pierre. Le segment est porteur et, en ce bas monde, le livre est aussi un produit sur un marché.

Déconstruction à tous les étages

Pour sortir des rayons de librairies, il faudrait désormais adjoindre à cette croisade contres les idées reçues au sujet du monde médiéval, un certain nombre d’autres médias : grandes expositions sur cette période, programmes de radio, télévision quand elle décide de s’intéresser un peu sérieusement à l’histoire.

On pourrait même, désormais, y ajouter certaines vidéos de vulgarisations de youtubers historiens pas trop mal faites, voire même sérieuses. On s’empressera, tout de même, de les mettre en opposition avec d’autres qui « bachotent » des exposés un peu léger, en n’ayant d’excuses (insuffisantes) que la pêche à l’attention et aux vues, sur des sujets racoleurs. Mais, me direz-vous, le problème concerne plus les réseaux que le Moyen Âge… Cf Les barbares. Essai sur la mutation d’Alessandro Baricco ou quand la barbarie change de nom : « Peut- être sommes- nous dans un tel moment. Et que ceux que nous appelons barbares sont une espèce nouvelle, qui a des branchies derrière les oreilles et qui a décidé de vivre sous l’eau. »

Enfin, dans la veine des médias qui entendent parler du Moyen Âge de manière sourcée, on pourra encore citer une opération récente en vue de monter une chaîne SVOD dédiée sur le sujet.

Les vulgarisations peaux de bananes

Pour reprendre le fil des préjugés sur le monde médiéval, c’est bien connu, il n’est de sujet plus glissant que celui qu’on pense déjà connaître et dont on mesure peu la complexité. C’est, d’ailleurs, tout le problème des idées reçues qu’elles viennent fermer la porte, par défaut, à la curiosité ouverte et, pire, à une certaine humilité. Or, le Moyen Âge couvrant une durée immense et des réalités infiniment diverses, sa vulgarisation est une exercice extrêmement périlleux. Ainsi, toute phrase commençant par « au Moyen Âge, on faisait ceci ou cela », ou « au Moyen Âge, on pensait que… » devrait sonner comme une invitation instantanée à la défiance. Pour ceux qui s’y lancent, sans circonscrire très précisément leur sujet, la période d’observation et son espace géographique, cela équivaut, un peu, à se lancer dans un champ semé de peaux de bananes. Pour chaque « thèse » ou « affirmation », on trouvera souvent des exceptions, au point qu’il est rendu presque impossible de ne pas tiquer quand certaines généralisations/vulgarisations prennent trop de hauteur de vue, même chez des spécialistes. Scientifiquement, le monde médiéval est un objet d’une très grande complexité.

Les historiens émérites le savent bien du reste qui passent leur temps à échanger des arguments, voire s’écharper sur des points de détails. Dans la même veine, de nombreux ouvrages qui reviennent sur les idées reçus au sujet du Moyen Âge prennent souvent d’infinies précautions méthodologiques, de par la complexité même de l’objet dans l’espace et dans le temps, et la méconnaissance relative qu’on en a. En se gardant de tout couvrir, ils choisissent souvent quelques sujets précis qui permettent de mettre de revenir sur une généralité ou deux.

III. Pourquoi ces préjugés ont-ils la vie dure ?

50 ans de « sorties du bois » d’universitaires, d’auteurs, de médiévistes et d’étudiants et des préjugés qui semblent perdurer. Le peu d’insistance que l’ont fait, sur cette période, dans les programmes des cycles primaires et secondaires au regard de sa complexité, est certainement en partie, en cause. Disons-le aussi, une fois sortis des bancs de l’école, on n’évitera de compter sur les séries Netflix ou sur le cinéma (américain) pour rétablir un semblant de vérité dans les esprits. Quant au Moyen Âge fantasy (dont on peut être friand pour d’autres raisons), il n’est hélas d’aucun secours pour appréhender la réalité du monde médiéval. A certains égards, de nombreux films ou livres du genre couvre même cette dernière, d’un voile déformant.

La culture grand public au secours du réalisme ?

Du côté de la culture grand public, et en particulier du 7eme art, la France semble avoir peu ou plus de grande tradition pour un cinéma historique, à tout le moins sur cette période. Si elles existaient, ces inclinaisons semblent s’être arrêtées aux portes des années 80-90. Se peut-il qu’elles se soient simplement éteintes en même temps que la volonté de maintenir un certain roman national ? C’est une vraie question. Au titre des raisons possibles de ce recul et sans s’y étendre, on pourra lister plusieurs pistes : poussée post-soixante-huitarde contre une certaine France des valeurs traditionnelles et spirituelles, promotion de plus en plus agressive d’une Histoire des vaincus et de la repentance, entrée dans l’Europe maastrichtienne et déterminations politiques et ultralibérales d’y dissoudre, de plus en plus, l’idée de nation et de culture nationale, universalisme et idéologies progressistes et mondialistes, …

En tout état de cause, ces dernières années, les sujets (quand ils sont historiques), semblent buter, de plus en plus, sur une période qui se cantonne au XXe siècle. Pour trouver de grandes productions sur le Moyen Âge, on se souvient d’une reprise franco-italienne et télévisuelle des rois maudits (aux débuts des années 2000) et un peu avant du Jeanne d’Arc de Luc Besson (aux portes de 1999). S’ils ont connu de vrais succès populaires, Les Visiteurs ou la série Kaamelott sont plus des exercices de comédie moderne. Quant Au Nom de la rose, de 1986, encore dans toutes les mémoires, s’il est de haute tenue cinématographique à bien des égards, historiquement, cela grince tout de même aux entournures (voir notre article sur la légende noire de l’inquisition médiévale).

Cinéma historique et roman national

Au sortir, et sauf erreur, on trouve sans doute plus de productions (et encore télévisuelles) du côté de l’Allemagne ou de l’Italie sur cette période (hagiographies, aventures…). Si les réalisateurs anglo-saxons semblent aussi férus de monde médiéval, les plus américains d’entre eux privilégient un genre qui n’est pratiquement jamais historique (Arthur, Robin Hood, the last knights, ….) et, d’une certaine façon, c’est presque pire quand ils y prétendent. Peu de secours, donc, de tous ces côtés, pour faire la nique aux préjugés sur le Moyen Âge mais, au fond, qui a dit que le cinéma devait être au service du réalisme historique ? Il est bien plus souvent à la main des idéologies modernes ou d’un certain roman national, même quand il est historique. Il faut se tourner du côté des cinémas asiatiques, du cinéma coréen pour trouver de telles œuvres, ou même du cinéma américain quand il décide de revisiter sa propre histoire.

Du coté français, ce ne sont pas des canaux de communication sur lesquels on puisse vraiment compter pour l’instant. Phénomène de modes ou plus sûrement choix de financement et idéologie ? L’heure n’est plus, semble-t-il, à la mise en valeur d’une certaine histoire nationale, même si un nombre grandissant de voix l’appelle de ses vœux, face à tant de forces demeurées, si longtemps et manifestement, contraires.

Ce « Moyen Âge » qui perdure

C’est en tout cas une évidence : s’il n’existait un vent d’ignorance pour continuer de souffler à contresens, encouragé, sans doute, par certaines forces idéologiques et, même encore, la défiance, d’une certaine modernité à l’égard des choses passées, on finirait par se demander comment toutes ses idées fausses sur le Moyen Âge viennent à perdurer, face à la quantité d’efforts déployés pour lutter contre elles, depuis de nombreuses décennies ? Et si c’est une question de canaux et que les plus efficaces (ie grand public, éducation,…) ne sont pas au rendez-vous, alors c’est certainement qu’un approche réaliste du sujet n’est pas prioritaire, voire jugée peu souhaitable, pour ceux qui les tiennent et les financent.

Quoi qu’il en soit, le résultat est là. La nature a horreur du vide et tout se passe comme si le Moyen Âge était venu occuper dans les esprits la place d’un référent qui a, sans doute, existé, de tout temps, sous des étiquettes différentes. C’est un peu le double négatif de ce que nous ne sommes plus, de ce que nous ne voulons plus être mais qui menace de revenir si nous n’y prenons garde et qui, quelquefois, sort sa tête hors de l’ombre : contre le progrès et la modernité, un certain « arriérisme » technologique ou même encore, seulement une réserve par rapport à certaines avancées : « tu n’as pas d’iphone ? Tu vis au Moyen Âge ou quoi ? ». Contre la république, la tyrannie et l’arbitraire (« aujourd’hui, on vote, on n’est plus au Moyen Âge »). Contre la liberté de conscience, l’inquisition, contre la tolérance, les croisades, contre la transparence, l’obscurantisme, contre la civilisation, la sauvagerie, contre l’hygiène et la santé, la crasse et le spectre du fléau et de la maladie, contre l’éducation, l’ignorance, etc…

De la nécessité des barbares et du mouton noir

Bref, vous avez compris le principe, le Moyen Âge est devenue une notion un peu fourre-tout finalement, qu’on évoque presque comme un « concept », un dénominateur commun qui désigne un ensemble de réalités convenues, mais qui n’a plus grand chose à voir avec la période de temps polymorphe et complexe, porteuse de ses propres nuances et ses propres réalités, telle que l’étudie les historiens, D’une certaine manière, il est passé dans le langage commun. Il a même son propre adjectif : « moyenâgeux » qui n’est donc pas « médiéval », mais qui correspond à ce Moyen Âge des oppositions. On a ça un peu avec la préhistoire à ceci près que celle-ci renvoie plus à l’absence de confort, ou de technologie. Le Moyen Âge est une notion qui catalyse bien plus de possibles. A cet égard, il a supplanté l’homme des cavernes sur le podium. Exit Cro-Magnon et même Neandertal.

A y regarder de plus près, si ce Moyen Âge fantasmé est si difficile à déloger, c’est peut-être qu’il a, malgré lui, hérité d’une fonction : celle d’être devenue, dans le langage profane commun, ce sombre passé qui contient en lui tous les contraires indésirables au regard de nos idéologies modernes et de notre situation actuelle. C’est un besoin sans doute, dans la psyché humaine et dans la sphère langagière, d’avoir un point de référence comme celui ci, et qu’importe s’il ne correspond pas vraiment à une réalité objective. Il faut dans un langage, une culture, un lot de notions repoussoirs, comme il faut la menace d’un grand méchant loup ou la figure d’un barbare. Cela permet de définir ce qu’est ma culture dans l’espace et dans le temps, tout en la distinguant, de ce qu’elle n’est pas et de ce qu’elle ne veut surtout pas être. Ainsi le Moyen Âge serait devenu un peu ce mouton noir temporel. Il en a la fonction : faire briller le présent, et s’y accrocher de peur que ne vienne planer, au dessus de ce dernier, le possible retour d’un temps sombre et révolu.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer

Pour dédramatiser, ces archétypes se prêtent aussi à toutes les caricatures. Ainsi le Moyen Âge se présente, également, comme un temps qui peut faire beaucoup rire ou dont on peut moquer les « personnages » qui y vivent pour leur travers et leurs manières un peu rustres : Homo « Moyenâgis ». Ce phénomène crée sans doute, une autre forme d’attachement émotionnel aux préjugés nourris à l’égard de cette période, mais nous savons tous qu’il s’agit de références partagées dont on peut rire, ensemble, de bonne grâce, à des degrés variables (1er, 2eme,…).

Les paysans de Kaamelott qui ne se lavent jamais ou Karadoc qui mange et pète tout te temps, le Jacquouille la Fripouille crasseux et aux chicots pourris des Visiteurs auquel on jette quelques restes … Toutes ces images fonctionnent et nous font rire, que nous connaissions ou pas le Moyen Âge. D’ailleurs, ceux qui connaissent un peu mieux cette période, rient, eux aussi, souvent de bon cœur à ces caricatures, et sont moins indulgents quand le thème est traité sérieusement.

Empilement de forces antagonistes

Bien sûr, au delà de cette sorte d’instrumentalisation/ banalisation langagière du terme, ne nous voilons pas la face sur ce statut d’exception. L’émergence d’un Moyen Âge obscur, dés la renaissance, n’aurait sans doute, pas suffi à en faire persister l’image négative jusqu’à nous. Pour que le sombre tableau s’enracine, il a fallu qu’il soit sujet à de nouveaux empilements idéologiques modernes auxquels les médiévistes actuels, pas plus que les romantiques du XIXe siècle, avec leurs rêves de châteaux et leurs belles envolées gothiques, n’ont permis totalement de surseoir. Mais c’est un sujet qui nous emmènerait bien plus loin, aussi, pourra-t-il faire plutôt l’objet d’un futur article.

En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

NB : les deux enluminures de l’illustration, ainsi que celle de l’image d’en-tête sont respectivement issues : du codex Bodmer 144 (Cod.Bodmer 144) de la fondation Martin Bodmer, Cologny. Enluminé par Jean Colombe, son contenu est Le mortifiement de vaine plaisance de René D’Anjou et il date du milieu du XVe. La seconde illustration (au pied de la deuxième image) provient de la Romance of Alexander (ou Codex MS. Bodl. 264), conservé à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford (Bodleian Library). Daté du milieu du XIVe, ce codex a été enluminé par Jehan de Grise.