Archives de catégorie : Musiques, Poésies et Chansons médiévales

Vous trouverez ici une large sélection de textes du Moyen âge : poésies, fabliaux, contes, chansons d’auteurs, de trouvères ou de troubadours. Toutes les œuvres médiévales sont fournis avec leurs traductions du vieux français ou d’autres langues anciennes (ou plus modernes) vers le français moderne : Galaïco-portugais, Occitan, Anglais, Espagnol, …

Du point du vue des thématiques, vous trouverez regroupés des Chansons d’Amour courtois, des Chants de Croisade, des Chants plus liturgiques comme les Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X de Castille, mais aussi d’autres formes versifiées du moyen-âge qui n’étaient pas forcément destinées à être chantées : Ballades médiévales, Poésies satiriques et morales,… Nous présentons aussi des éléments de biographie sur leurs auteurs quand ils nous sont connus ainsi que des informations sur les sources historiques et manuscrites d’époque.

En prenant un peu le temps d’explorer, vous pourrez croiser quelques beaux textes issus de rares manuscrits anciens que nos recherches nous permettent de débusquer. Il y a actuellement dans cette catégorie prés de 450 articles exclusifs sur des chansons, poésies et musiques médiévales.

Saadi, robe de Bure contre robe de soie pour un sage

Sujet    : citations médiévales, sagesse persane,  conte moral, liberté, indépendance, soumission.
Période    : Moyen Âge central, XIIIe siècle
Auteur  :   Mocharrafoddin Saadi  (1210-1291)
Ouvrage   :  Le Boustan  (Bustan) ou Verger,  traduction de  Charles Barbier de Meynard   (1880)

Bonjour à tous,

ans notre vaste exploration de ce que l’on nomme en Occident, la période médiévale, nous menons de front plusieurs études de textes. La plupart des productions vient de France ou même d’Europe médiévale avec une prédilection pour le Moyen Âge central et tardif. D’autres puisent leurs origines hors du monde occidental chrétien pour nous apporter la saveur du contraste ou quelquefois celle de la parenté.

Dans ce corpus hors frontières, nous avons inclus les œuvres du conteur persan Saadi. Au même siècle, en pays d’Oc, les dernières générations de troubadours prendront le relai de leurs prédécesseurs pour chanter l’amour. L’ombre de Simon de Montfort et des croisades intérieures contre les cathares viendront bientôt mettre à mal l’indépendance de la Provence médiévale et ses véritables petits royaumes. Culturellement, ce treizième est aussi le temps de Thibaut de Champagne, celui où les trouvères commencent à se répandre dans le nord de la France. C’est le siècle de Adam de la Halle, celui encore qui verra musarder Rutebeuf en Place de Grève et y déployer son talent.

Convergences et coïncidences de valeurs

Durant ce long et riche treizième, presque à l’autre bout du monde, dans la Perse d’antan et les provinces de l’Iran actuel, le conteur Saadi harangue ses contemporains : les émirs et les sultans, les puissants, les faux religieux, les savants pompeux, les mauvais conseillers ou les ignorants. A tous, il délivre des conseils et des perles de sagesse. Toute comparaison simpliste mise à part, entre son monde et le notre, des convergences existent. Ce sont elles qui font qu’à 800 ans du poète, nombre de ses contes nous parlent encore.

Quelquefois, c’est un certain socle religieux et mystique qui les rapproche : bonnes œuvres, charité, mansuétude, défiance envers les illusions du monde matériel, humilité face au destin, face à ses propres privilèges, et finalement, devant la transcendance. D’autres fois, elles peuvent se nicher dans une sagesse et un bon sens qui débordent largement les frontières géographiques. On peut alors retrouver ces coïncidences de valeurs morales dans la volonté de border le devoir politique et l’exercice de la gouvernance, mais aussi, plus largement, dans la préoccupation de penser l’humain et ses travers, avec ses tentations-répulsions qui nous sont familières : cupidité, envie, fausseté, malhonnêteté, perfidie, sècheresse de cœur, abus, mépris du plus faible, etc… Autant de choses qu’on retrouve dans la réalité de notre condition humaine et, du même coup, dans les mythes, les contes et les fables.


La robe de soie

Un pieux personnage reçut en cadeau de l’Emir du Khoten une robe de soie. Il s’épanouit comme un rosier, revêtit le riche vêtement et baisa les mains du prince; puis il ajouta :  » Si magnifique que soit le présent dont l’Emir m’honore, ma robe de bure a plus de prix à mes yeux. »

Si tu as le souci de ton indépendance, couche par terre plutôt que de te prosterner humblement pour obtenir un tapis précieux.

Chapitre VII – Le Boustan – Mocharrafoddin Saadi 


Simplicité et indépendance, contre dette et soumission

Cette petite histoire très courte de Saadi est tirée de son Chapitre VII du Boustan, intitulé « Modération dans les désirs et renoncement. » Le voyageur, diplomate et poète nous y donne une leçon de liberté et d’indépendance que n’aurait pas désavouer certains de nos sages médiévaux. On pense à ceux qui nous enseignaient à nous garder de la convoitise ou de l’appât de la richesse et du confort. Conformément à l’adage « Il n’y a pas de repas gratuit« . Dans bien des cas, tout cela s’échange à prix d’or et voilà le convoiteux pendu à sa propre corde (voir par exemple, cet extrait du Roman de la Rose).

Les historiens ne m’en tiennent pas rigueur mais dans le monde des contes, les distances s’estompent et tout devient possible. Autour de la même période, le moine Eihei Dōgen (1200-1253) revenu de Chine pour importer, dans son Japon d’origine, la graine du Zen, n’aurait, sans doute pas, lui non plus, désavoué cette parabole de Saadi : pour le moine bouddhiste, mieux vaut une Kesa et une robe faite de vieux tissus rapiécés comme celle du Bouddha plutôt qu’une étoffe cousue de fils d’or reçue en cadeau et qui enchaîne celui qui l’accepte.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge  sous toutes ses formes.

NB : la photo de l’image d’entête est celle d’un manuscrit enluminé du Boustan de Saadi datant des débuts du XVIe siècle. Cette pièce se trouve actuellement conservée au Musée d’Art métropolitain de New-York, USA. Crédits photo : Marie-Lan Nguyen

Greensleeves, emmenée par l’énergie des mythiques Jethro tull

Sujet : musique ancienne, folk, chanson traditionnelle anglaise, version musicale
Période : XVIe siècle, début de la renaissance, toute fin du Moyen Âge.
Titre : Lady Greensleeves, Greensleeves to a Ground, Greensleeves
Groupe : Jethro Tull
Album : Christmas album (2003)

Bonjour à tous,

Voilà bien longtemps que nous n’avions posté de nouvelles versions de la célèbre chanson anglaise Greensleeves. Comme il n’est pas rare que cette pièce, plus renaissante que médiévale, revienne, outre-Manche ou même outre-Atlantique, dans des albums de chants de Noël, le partage de son interprétation par le groupe Folk Rock Jethro Tull nous a semblé tout indiqué à l’approche des fêtes.

Une mélodie & une chanson indémodable

Cette chanson qui demeure, sans doute, une des plus populaires du répertoire folk et traditionnel anglais a traversé le temps pour inspirer des dizaines et des dizaines de groupes célèbres de par le monde. Compositeurs classiques, ensembles de musiques anciennes, formations de la scène folk ou celtique, on la retrouvera même encore dans des répertoires plus inattendus. On pense, par exemple, à ses inspirations largement plus Jazz chez le grand John Coltrane.

En France, nul n’a, bien sûr, oublié le Port d’Amsterdam de Jacques Brel et plus proche de nous, la chanteuse Nolwenn Leroy lui prêtait encore sa voix. Pour tout savoir de cette chanson traditionnelle et ancienne d’anthologie, de son histoire à ses paroles, nous vous renvoyons à l’article que nous lui avions déjà consacré : Greensleeves, ballade folk traditionnelle anglaise.

Greensleeved, la version de Jethro Tull

Les Jethro Tull, légende de la scène folk rock progressif

Formé dans le courant de l’année 1967, le groupe anglais Jethro Tull allait, bientôt, devenir un ensemble mythique des 70’s. Entraîné par la créativité débridée de Ian Anderson, par sa voix unique et ses belles envolées de flûtes traversières, la formation connut une carrière de plus de 40 ans qui allait s’achever, en terme de discographie, sur l’album du jour. Sur la scène, ils allaient continuer à faire le bonheur de leurs fans jusqu’à l’année 2011. On le pensait définitivement dissous après sa date, mais en 2018, à l’occasion de l’anniversaire des 50 ans du groupe, Ian Anderson créa la surprise en montant sur scène avec un Jethro Tull nouvelle formule, un excellente nouvelle pour les millions d’aficionados de la formation britannique.

Jethro Tull ensemble musical

The Jethro Tull Christmas Album

C’est donc en 2003 que le groupe Folk Rock Progressif décida de faire tribut, à sa manière, à la période des fêtes et aux chants de Noël. Avec quelques 16 pièces de choix, ce Christmas Album demeure unique en son genre. Du point de vue des compositions, il présente un mélange de pièces et chansons maison signées Ian Anderson, ainsi que des morceaux pris dans le répertoire des musiques folk, traditionnelles ou anciennes anglaises. On y trouve également des pièces de Gabriel Fauré, Felix Mendelssohn et JS Bach.

Une signature unique pour un album de Noël tout sauf classique

Un album de musiques traditionnelles et anciennes par Jethro Tull

Derrière l’intention plutôt classique de proposer album de Noël, rien ne l’est dans l’interprétation. Ce Christmas Album conserve le style et l’empreinte indélébile de la formation anglaise. Signature 200% Jethro Tull donc. Il est tout entier inspiré et habité par le vent du rock progressif des 70’s et du folk, avec, bien sûr, la magie de Ian Anderson et ses départs de flûtes solo qui font décoller l’écoute vers les hauteurs.

En définitive, c’est exactement le genre d’album qui, avec l’arrivée de Noël, pourrait bien épater, vos amis fans de Genesis, Led Zeppelin, Yes, et autres groupes mythiques des seventies, tout en restant écoutable en toute saison. Du point de vue distribution, on le trouve encore à la vente en version CD. Attention, toutefois, aux imports « collector » qui peuvent s’arracher à prix d’or. Sinon, à plus petits budgets, il est également disponible en version MP3 plus abordable. Voici un lien utile pour plus d’informations à ce sujet : The Jethro Tull Christmas Album.

Membres de Jethro Tull sur cette production

Ian Anderson (chant, flûtes, guitare acoustique, mandoline, piccolo, percussions), Martin Barre (guitares), Jonathan Noyce (basse), Andrew Giddings (claviers, accordéon), Doane Perry (batterie)

Titrée Greensleeved (contre l’habituel Greensleeves), la version de la mythique chanson par les Jethro Tull se situe dans la continuité de cet album qui est, toute à la fois, un voyage original dans la période de Noël, un couronnement de la longue carrière de la formation anglaise, mais encore un témoignage historique à mettre au crédit du folk rock progressif. Orchestration et sonorités foisonnantes, rythme enjoué, en tendant l’oreille, on y trouvera même un solo de guitare qui pourrait évoqué celui de Mark Knopfler dans les Sultans of Swing des Dire Straits.

En vous souhaitant une belle journée.
Fréderic EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

le comte lucanor et La parabole deS DEUX aveugleS

Sujet  : auteur médiéval, conte moral, Espagne Médiévale, littérature médiévale, sagesse, parabole des aveugles.
Période  : Moyen Âge central ( XIVe siècle)
Auteur  :   Don Juan Manuel  (1282-1348)
Titre : Exemple XXXIV de ce qu’il advint à un aveugle…
Ouvrage  :  Le comte Lucanor, traduit par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

ous partons, aujourd’hui, en direction de l’Espagne médiévale, celle de Don Juan Manuel, seigneur et chevalier des XIIIe et XIVe siècles. Et nous suivrons encore ses pas à la rencontre de son Comte Lucanor, accompagné comme il se doit de son célèbre serviteur, le sage Patronio. Un peu plus de deux siècles avant Cervantès et son Don Quichotte, ce petit ouvrage de contes moraux variés a marqué de son empreinte la littérature médiévale ibérique, et l’explorer est toujours un plaisir.

Cette fois-ci, le petit conte moral du Duc et Prince de Villena que nous avons choisi de vos présenter plaide en faveur de la prudence. Il prend un peu la forme d’un conseil en stratégie militaire et politique comme c’est souvent le cas dans l’ouvrage, mais on peut, sans problème, en élargir le champ. La morale en est simple : un aveugle n’est jamais le mieux indiqué pour en mener un autre. Et, s’il vous convie à le suivre sur un chemin hasardeux et périlleux, fût-t-il un ami de cœur ou de bonne volonté, la sagesse commanderait la défiance. Patronio ne manquera pas de nous le rappeler et on ne pourra évidemment s’empêcher de voir, dans ce conte médiéval, une référence biblique aux Evangiles.

Luc 6:39. Il leur dit aussi cette parabole : Un aveugle peut-il conduire un aveugle? Ne tomberont-ils pas tous deux dans une fosse ?

Deux siècles plus tard et autour de 1568, cette antique parabole des aveugles inspirera, à son tour, une grande toile à Pieter Brueghel l’ancien. Nous n’avons su résister à la tentation de vous en mettre une reproduction en tête d’article. Pour le reste, et sur ses aveugles qui prétendent en guider d’autres, toute ressemblance avec des personnages de l’actualité ou toute allusion au contexte politique actuel ne serait pas nécessairement fortuite.


Le comte Lucanor – Exemple XXXIV

De ce qui advint a un aveugle qui se laissa guider par un autre aveugle

Le comte Lucanor s’entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, un de mes parents et amis, dans lequel j’ai une grande confiance, parce que je suis certain qu’il a pour moi un attachement véritable, m’engage à faire une expédition que je redoute beaucoup, et il m’assure qu’il n’y a rien à craindre, attendu qu’il périrait avant qu’il pût m’arriver le moindre mal. Dites-moi, je vous prie, ce qu’il faut que je décide.« 

—  Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, je vous conseillerais plus facilement si vous saviez ce qui advint à un aveugle avec un autre aveugle.


—  Et qu’est-ce que c’est ? demanda le comte.


—  Seigneur comte Lucanor, reprit Patronio, un homme qui demeurait dans un village perdit peu à peu la vue et devint tout à fait aveugle ; cet homme était pauvre. Un autre aveugle qui habitait le même endroit, vint le trouver et lui proposa d’aller de compagnie dans un village voisin, où ils demanderaient l’aumône pour l’amour de Dieu, et où ils auraient de quoi vivre à leur aise. Celui-ci répondit que sur la route qu’ils avaient à parcourir il y avait de très mauvais pas, et que celui lui faisait grand peur. Sur quoi l’aveugle répliqua qu’il ne fallait pas qu’il eût la moindre crainte, parce qu’il serait avec lui et le guiderait sûrement. Il lui donna tant de belles paroles et lui monta si bien la tête que le départ fut résolu et que tous deux se mirent en route. Or, quand ils furent arrivés aux passages difficiles et aux fondrières, l’aveugle qui marchait le premier tomba dans un abîme et entraina avec lui l’aveugle qui avait hésité à le suivre.
Et vous, seigneur comte Lucanor, si vous avez des raisons de croire qu’il y a des chances périlleuses dans ce qu’on vous propose, ne vous aventurez pas sur la route du danger, par cela seul que votre parent ou ami vous assure qu’il perdra la vie avant que vous ayez le moindre mal ; car sa mort ne vous dédommagerait guère, si vous deviez recevoir quelque mauvais coup ou mourir aussi. »

Le comte approuva les conseil ; il le suivit et s’en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant que l’exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

« Sur la foi d’un ami qui s’expose à périr,
Ne cours pas au danger lorsque tu peux le fuir »


Sur la morale de ce conte et sa traduction

Si nous suivons fidèlement les pas de Adolphe Louis de Puibusque pour la retranscription de cet « Exemple » du comte Lucanor, nous nous permettrons, une nouvelle fois, de chercher quelques alternatives à la traduction très libre que l’auteur du XIXe siècle fait de sa morale. Avant d’avancer dans cette direction, empressons nous de dire que les tournures de AL Puibusque ne manquent pas d’humour et font aussi pleinement le charme de son ouvrage. Il s’agit donc plus d’un jeu, un exercice de style, que d’un élan critique. Ainsi, pour l’exemple du jour et dans l’ouvrage original, l’espagnol ancien nous donne :

« Nunca te metas o puedas aver mal andança
Aunque tu amigo te faga segurança »

Dans certaines versions plus récentes, en Espagnol moderne, du même ouvrage, on trouve cette morale ainsi traduite :

« Nunca te metas donde corras peligro
Aunque te asista un verdadero amigo »

Mal andança, mauvais pas, mauvaise marche, danger, péril : à quelques siècles d’intervalles, les deux versions espagnoles sont assez proches avec, en plus, dans la version moderne, l’idée d’un ami « véritable », sans doute là pour allonger un peu les pieds au risque de les faire déborder. Dans l’esprit de coller à la lettre, voici deux propositions en français moderne qui pourraient convenir. La première est sans doute une plus médiévale que l’autre par ses références.

« Ne t’aventure jamais sur la voie du danger
Même si un ami s’offre en bouclier. »

ou

« Ecarte-toi des lieux où tu risques le pire,
Quand bien même un ami offre de t’y conduire. »

Une belle journée à tous.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge  sous toutes ses formes.

TREIZAIN : Amours déçues pour Melin De Saint Gelais

Sujet :  poésies courtes,  poésie de cour, treizain, moyen français, courtoisie, manuscrit ancien.
Période :   XVIe, renaissance, hiver du Moyen Âge
Auteur  :  Mellin Sainct-Gelays ou Melin (de) Saint- Gelais (1491-1558)
Ouvrage  :    Œuvres complètes de Mellin Sainct-Gelays  par Proper Blanchemain, T2 (1873)

Bonjour à tous,

ujourd’hui, nous piochons dans le legs du poète de cour Melin de Saint-Gelais pour en tirer un joli treizain sentimental, mâtiné de déception. Dans ses œuvres complètes au sujet de l’auteur renaissant (op cité), Prosper Blanchemain constatait son incapacité à vraiment déchiffrer cette poésie. Il est vrai que Melin y laissait quelques flottements.


Définition : en poésie, un « treizain » désigne une strophe ou même un poème complet de 13 vers. Dans cette acception, ce mot demeure désormais assez peu usité et hors du contexte de la versification, ses autres sens l’ont emporté : 1/monnaie du Moyen Âge ou dans certaines régions, 2/série de pièces offertes par le futur marié à sa promise au moment des épousailles.


Treizain de Mellin de Sainct Gelays illustré
T

Cour, jeux courtois et courtoisie ?

On ne connait pas la destinataire de cet treizain et, si Melin de Saint Gelais n’y livre pas quantité de détails, on peut tout de même avancer quelques commentaires. Sur le fond, on retrouve notre poète en amant ou prétendant piqué au vif par une dame qu’il a, semble-t-il, longtemps courtisée (ou peut-être même fréquentée) sans parvenir à susciter chez elle l’intérêt souhaité. Il se sent même assez clairement instrumentalisé, puisque voulant la toucher par ses vers, il fait le constat de n’être parvenu qu’à la flatter, se faisant, malgré lui, la voix du miroir de la fable (« miroir miroir dis moi qui est la plus belle« ).

S’il plane, dans cette poésie, comme un parfum de rupture, on ne peut s’empêcher de lire entre les lignes, la survivance d’une certaine forme de courtoisie (sous réserve de s’entendre sur les définitions). i.e. Le poète, en position basse, a envoyé, sans relâche, ses vers en direction de la dame pour la conquérir, attendant en retour un assentiment ou une réciprocité qui n’est pas venue. Si on peut supposer que non, on ne peut vraiment savoir si l’amour a déjà été ou non consommé. Rien n’est clair, non plus, sur le statut de la dame ou ses éventuels engagements. Nous ne sommes donc plus, ici, dans la définition stricte de l’Amour courtois médiéval cher à Gaston Paris, mais la posture, la façon de courtiser qu’on peut y déchiffrer, ont des résonnances courtoises.

Quant à la chute (magistrale) avec cette « ignorance » que le poète s’inflige contre la « cruauté » qu’il prête à la dame, on pourrait y lire plusieurs choses. Fait elle allusion à la naïveté du poète d’avoir cru pouvoir conquérir sa muse, à son méjugement pour avoir pensé qu’elle franchirait la distance et se laisserait toucher par ses avances ? Ou, peut-être encore, se réfère-t-il à l’ignorance dans laquelle lui-même était tenu de certains engagements existants de la dame ou de certaines dispositions d’esprit de cette dernière (déjà perdantes) à son encontre ? Dans tous les cas, loin des jeux courtois, l’auteur ne semble pas disposé à se comporter en loyal amant docile, prompt à endurer toujours plus. La muse pourra garder les textes et s’y mirer à loisir. Il reprend ses engagements. Et dans un ultime sursaut, il se libère de sa « prison d’amour » sur les plans poétique, épistolaire et factuel. Un peu de discrétion sur toute l’affaire, voilà tout ce qu’il attend d’elle.

Sources manuscrites historiques

Melin de Saint-Gelais - manuscrit médiéval ancien

On pourra retrouver cette poésie dans le manuscrit Français 885, conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Daté de la deuxième moitié du XVIe siècle, cet ouvrage, plutôt sobre, contient des poésies de Melin de Saint-Gelais, sur un total de 240 feuillets (à consulter en ligne ici). Il s’agit vraisemblablement d’une copie d’un autre manuscrit : le Vaticane Ms. Reg. Lat. 1493.

La poésie du jour se trouve, vers la fin du BN Fr 885 (fol 218). Dans son ouvrage de 1873, Prosper Blanchemain l’a classée au côté d’un vingtaine d’autres pièces inédites de Saint Gelais tirées de ce même manuscrit. Du point de vue stylistique, ce treizain est rondement mené par Melin et son sens de la chute, ici en miroir, entre cruauté et ignorance, le fait littéralement décoller. Au contraire de certains textes plus anciens et plus ardus, le moyen-français du XVIe siècle gomme les distances avec notre français moderne et cette accessibilité permet à cette poésie de toucher efficacement au but, même si elle conserve ses mystères.


Melin en poète amoureux brûlé à son propre feu

Voyant mon feu tant d’estés et d’hyvers
Continuer et de plus en plus croistre,
J’avois conclu de brusler tous mes vers
Pour ne les veoir plus heureus que le maistre
(lui-même),
Et leur doner par espreuve à cognoistre
Ce qu’ils n’ont sceu de moy vous exprimer.

Mais, vous taschant à moy seul enflammer
Et estimant en eux vos beaultez vivres,
Les avés mis pres de vous à délivre.

Gardés-les donc puis qu’il vous plait, madame,
Sans leur donner d’autruy la privauté,
Car, s’ils sont v(e)us, nous deus en aurons blasme,
Moy d’ignorance et vous de cruauté.

Treizain – Melin de Saint Gelais


En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge  sous toutes ses formes.