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Quand la saison est passée : Jacques de Cysoing et l’Amour courtois à l’automne des trouvères

trouvere_chevalier_croise_poesie_chanson_musique_medievale_moyen-age_centralSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, fine amor,  trouvère, vieux-français, langue d’oïl, fin’amor, biographie, portrait, manuscrit ancien.
Période :  XIIIe siècle, moyen-âge central
Titre:
Quant la sesons est passée
Auteur :  
Jacques de Cysoing (autour de 1250)

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion-copiaers le milieu du XIIIe siècle, à quelques lieues de la légendaire Bataille de Bouvines qui avait vu l’Ost de Philippe-Auguste défaire les vassaux et rivaux  de la couronne moins d’un demi-siècle auparavant, vivait et chantait un trouvère du nom de Jacques de Cysoing. Connu également sous les noms de Jacquemont (Jakemont) de Chison, Jaque, Jaikes, Jakemès de Kison, ou encore Messire de Chison, et même de Cison, ce poète, qui s’inscrit (presque sans surprise) dans la veine de la lyrique courtoise, compte dans la génération des derniers trouvères.

Eléments de biographie

Jacques de Cysoing serait issu d’un village, non loin de Lille et d’un lignage noble qui lui ont donné son patronyme. Il serait le troisième fils de Jean IV ou de Jean III de Cysoing (les sources généalogiques diffèrent sur cette question). Si l’on en croit ces mêmes sources généalogiques et s’il s’agit bien de lui, en plus de s’exercer à l’art des trouvères et de composer des chansons, Messire de Chison aurait été chevalier, ainsi que seigneur de Templemars et d’Angreau.

jacques_de_cysoing_trouvere_moyen-age_central_XIIIe-siecle

Entre les lignes

On peut déduire un certain nombre de choses entre les lignes des  poésies et chansons de ce trouvère. Il a été contemporain de la 7e croisade et notamment de la grande bataille qui eut lieu au Caire et à Mansourah. Il y fait une allusion dans un Sirvantois, rédigé à l’attention du comte de Flandres (sans-doute Guy de Dampierre, si l’on se fie aux dates). Nous sommes donc bien autour de 1250 ou un peu après.

Dans une autre poésie, Jacques de Cysoing nous apprend également qu’il a été marié et il se défend même de l’idée (dont on semble l’accabler) que cette union aurait un peu tiédi ses envolées courtoises et ses ardeurs de fine amant.

« Cil qui dient que mes chans est rimés
Par mauvaistié et par faintis corage,
Et que perdue est ma joliveté*
Par ma langor et par mon mariage »

joliveté  : joie, gaieté, coqueterie plaisir de l’amour). petit dictionnaire de l’ancien français Hilaire Van Daele

Au passage, on note bien ici le « grand écart » que semble imposer, au moins d’un point de vue moderne, la fine amor aux poètes du moyen-âge central quand, pouvant être eux-mêmes engagés dans le mariage, jacques-de-cysoing_trouvere_manuscrit_chansonnier-du-roy_francais-844_moyen-age-central_chanson-medievale_sils jouent ouvertement du luth (pour le dire trivialement) sous les fenêtres de dames qui ne sont pas les mêmes que celles qu’ils ont épousaillées. S’il faut se garder de transposer trop directement ce fait aux valeurs de notre temps (et voir d’ici, voler quelques assiettes), on mesure tout de même, à quel point, en dehors de ses aspects sociaux quelquefois doublement transgressifs (l’engagement fréquent de la dame convoitée s’ajoutant à celui, potentiel, du poète) la fine amor se présente aussi véritablement comme un exercice littéraire conventionnel aux formes fixes auquel on s’adonne. D’une certaine façon, la question de la relation complexe et de la frontière entre réalité historique et réalité littéraire se trouvent ici, une nouvelle fois posée.

Oeuvre et legs

On attribue à Jacques de Cysoing autour d’une dizaine de chansons. Elles gravitent toute  autour du thème de l’amour courtois et du fine amant, mais on y trouve encore un sirvantois dans lequel le poète médiéval dénonce les misères de son temps. Toutes ses compositions nous sont parvenues avec leurs mélodies.

On peut les retrouver dans divers manuscrits anciens dont le Manuscrit français 844 dit chansonnier du roi (voir photo plus haut dans cet article) ou encore dans le Ms 5198 de la Bibliothèque de l’Arsenal;  très beau recueil de chansons notées du XIIIe,  daté du début du XIVe, on le connait encore sous le nom de Chansonnier de Navarre (photo ci-contre). Il contient quatre chansons du trouvère (Quant la sesons est passéeNouvele amour qui m’est el cuer entréeQuant l’aube espine florist et Contre la froidor) et vous pouvez le consulter en ligne sur Gallica.

Quant la sesons est passée
dans le vieux français de Jacques Cysoing

Quant la sesons est passee
D’esté, que yvers revient,
Pour la meilleur qui soit née
Chanson fere mi convient,
Qu’a li servir mi retient
Amors et loial pensee
Si qu’adés m’en resouvient* (sans cesse je pense à elle)
Sans voloir que j’en recroie(de recroire : renoncer, se lasser)
De li ou mes cuers se tient* (mon coeur est lié)
Me vient ma joie

Joie ne riens ne m’agree* (ne me satisfait)
Fors tant qu’amors mi soustient.
J’ai ma volonté doublee
A faire quanqu’il convient
Au cuer qui d’amors mantient
Loial amour bien gardee.
Mais li miens pas ne se crient* (n’a de craintes)
Qu’il ne la serve toz jorz.
Cil doit bien merci* (grâce) trouver 
Qui loiaument sert amors.

Amors et bone esperance
Me fet a cele penser
Ou je n’ai pas de fiance* (confiance, garantie)
Que merci puisse trouver.
En son douz viere* (visage) cler
Ne truis nule aseürance,
S’aim melz* (mieux) tout a endurer
Qu’a perdre ma paine.
D’amors vient li maus
Qui ensi mos maine.

Maine tout a sa voillance
Car moult bien mi set mener
En tel lieu avoir baance
Qui mon cuer fet souspirer
Amors m’a fet assener* (m’a mené, m’a destiné)
A la plis bele de France
Si l’en doi bien mercier,
Et di sanz favele* (sans mensonge)
Se j’ai amé, j’ai choisi
Du mont* (monde) la plus belle.

Bele et blonde et savoree* (exquise, agréable)
Cortoise et de biau maintien,
De tout bien enluminee*(dotées de toutes les qualités),
En li ne faut nule rien (rien ne lui manque, ne lui fait défaut)
Amors m’a fet mult de bien,
Quant en li mist ma pensee.
Bien me puet tenir pour sien
A fere sa volonté.
J’ai a ma dame doné
Cuer et cors et quanque j’é* (tout ce que j’ai)

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com.
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Une chanson à boire médiévale anglo-normande pour célébrer Noël

chansona-boire_noel_medieval_vieux-francais_anglo-normand_moyen-age_XIIIeSujet : chanson médiévale, Noël, chanson à boire. vieux-français, Anglo-normand
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
TitreDeu doint à tuz ces joie d’amur
Auteur :  anonyme
Ouvrage :  Recueil de chants historiques français, première série, le XIIe jusqu’au XVIIe Leroux de Lincy, Librairie de Charles Gosselin (1841)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionntre deux congés et pour célébrer Noël à la façon médiévale, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une chanson anglo-normande du moyen-âge central et plus précisément du XIIIe siècle.

Le manuscrit MS 16 E VIII
de la Librairie royale anglaise

Dans son Recueil de chants historiques français, Antoine Leroux de Lincy indique qu’elle provient d’un manuscrit anglais, sans le citer dans le détail. En élargissant les recherches, on retrouve ce même chant de Noël publié, quelques années plus tard, par Paul Meyer (Recueil d’anciens textes bas-latins provençaux et français, 1er partie, 1874) ; ce dernier, cette fois-ci, nous donne comme source le Royal Ms 16 E. VIII de la Librairie Royale britannique.

Tristement, l’ouvrage en question se serait volatilisé de la salle de lecture du British Museum, un peu avant la fin du XIXe siècle, en juin 1879 ; un malotru l’aurait, en effet, subtilisé en tirant partie du fait qu’à cette période, les dispositifs de sécurité autour les ouvrages anciens n’étaient pas aussi élaborés que de nos jours. Le manuscrit contenait 147 folios, avec entre autres pièces de choix, le Bestiaire illustré d’un clerc nommé Guillaume de Normandie, un Missus Gabriel en vers  latins et anglo-normands sur l’annonciation de la vierge, une geste sur l’histoire de Charlemagne à Jerusalem et Constantinople, un Almanach lunaire en prose française, et encore deux chansons à boire, dont celle que nous publions ici et qui est plus particulièrement centrée sur le thème de la fête de Noël. (voir inventaire précis du contenu de ce manuscrit au lien suivant)

Une des plus anciennes
chansons à boire normandes

S_lettrine_moyen_age_passioni son auteur est demeuré anonyme, cette pièce qui se classe dans les chants de Noël, peut être également située dans la lignée des chansons bachiques, autrement dit des pièces festives dédiées aux joies de la fête et de la boisson. A ce titre, elle a comme grand intérêt d’être une des plus anciennes qui nous soit parvenue du berceau anglo-normand.

Quelques siècles plus tard, autour du XVIIe, on verra émerger l’idée d’un genre anglo-normand spécifique à ce type de chanson à boire: le Vaux-de-vire, avec notamment des auteurs comme Olivier Basselin (XVe siècle) et Jean le Houx (XVIe et XVIIe). Force est pourtant de constater avec Leroux de Lincy et d’autres auteurs et médiévistes du XIXe siècle qui ont édité cette chanson médiévale du XIIIe siècle que la Normandie n’a pas attendu ces deux derniers poètes (sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir bientôt) pour célébrer dignement les plaisirs de la fête et de la table.


« Deu doint à tus icels joie d’amurs »
Une chanson médiévale à boire du XIIIe 

Seignors, ore entendez à nus :
De loinz Sumes venuz à wous
Pur quère* (réclamer, prier, invoquer) Noël,
Car l’em nus dit que en cest hostel
Soleit* (avoir l’habitude, coûtume) tenir sa feste anuel
A hicest jur.

Deu doint à tus icels joie d’amurs
Qui à danz Noël ferunt honors !

Seignors, jo vus di por veir
Ke danz Noël ne velt aveir
Si joie non,
E repleni sa maison
De payn, de char* (viande) et de peison
Por faire honor.

Deu doint à tuz ces joie d’amur, etc.

Seignors, il est crié en l’ost
Qe cil qui despent bien e tost
E largement,
E fet les granz honors sovent,
Deu li duble quanque il despent
Por faire honor.

Deu doint, etc.

Seignors, escriez les malveis* (les mauvais, les méchants),
Car vus me l’troverez jameis
De bone part.
Botun, batun, ferun gruinard, (1)
Car tos dis a le quer cuuard
Por feire honor.

Deu doint, etc.

Noël beyt bien le vin engleis,
E li Gascoin et li Franceys
E l’Angevin ;
Noël fait beivere son veisin
Si qu’il se dort le chief enclin ,
Sovent le jor.

Deu doint, etc.
Seignors, jo vus di par Noël
E par li sires de cest hostel,
Car bevez ben ;
E jo primes* (en premier) beverai le men,
E pois après chescon le soen
Par mon conseli ;
Si jo vus dis trestoz : Wesseyl,* (Wes Heil, « portez vous bien »)
Dehaiz* (malheur à celui) eit qui ne dira Drincheyl* (« Drinc Heil » Buvez et profitez bien).

(1) S’il faut en croire  Charles Nisard (Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français, 1867, Volume 1), ce  « Botun, batun, ferun gruinard » pourrait être un « appel à bâton contre les braillards ». De son côté, et  même s’il s’adresse à un période généralement plus tardive, le Dictionnaire Coltgrave nous rappelle que « Gruiner » en vieux français, évoque la même racine que l’anglais to Gruntle or to grunt : grogner, gronder. Autrement dit plutôt que braillards et pour le moderniser, il s’agirait plutôt ici des grincheux ou des grognons à qui il faudrait donner du bâton ou de la trique.


En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Pour moyenagepassion.com
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La Cantiga 189 : dragon, poison et guérison miraculeuse pour un courageux pélerin

musique_espagne_medievale_cantigas_santa_maria_alphonse_de_castille_moyen-age_centralSujet :  musique médiévale, chanson, cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracles, Sainte-Marie, Dragon, Vierge, lèpre.
Epoque : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur :  Alphonse X  (1221-1284)
Titre : Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon
Interprète : Eduardo Panigua
Album : Remedios Curativos  (1997)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionotre exploration du culte marial du moyen-âge central se poursuit, aujourd’hui, à travers l’étude des Cantigas de Santa Maria du roi de Castille Alphonse X. Est-il un miracle que la Sainte ne puisse accomplir pour l’homme médiéval doté de foi véritable ? Il semble que non et cette Cantiga 189 va encore nous le démontrer.

Le récit d’une guérison miraculeuse

cantiga-santa-maria-189_dragon_miracle_culte_marial_enluminures_manuscrit-ancien_moyen-age_XIIIe-siecle_sOn croise bien des dangers sur les chemins de pèlerinage, a fortiori quand l’on décide de les arpenter seul, mais l’égaré, guidé par sa foi en la Sainte mère du Christ, peut compter sur la protection de cette dernière ou sur son intervention pour réparer et effacer les plus terribles des disgrâces et des incidents de parcours. Sur les rives les plus fantastiques de ces chants dévots du XIIIe siècle, il est ici question, tout à la fois, de dragon, de poison, de lèpre (on se souviendra que ce dernier terme désignait alors un grand ensemble d’affections) et de guérison miraculeuse.

La Cantiga de Santa Maria 189 par Eduardo Paniagua

« Remedios Curativos », les remèdes curatifs
dans les Cantigas de Santa Maria

Comme nous l’avions déjà indiqué, en présentant dans un article précédent Eduardo Paniagua, on doit à ce grand musicien espagnol, passionné de répertoire médiéval, l’enregistrement de l’ensemble des Cantigas d’Alphonse X de Castille. Il y a ainsi consacré un grand nombre d’albums en cantigas_santa-maria_miracle_culte_marial_moyen-age_musique_chanson_medievale_eduardo_paniagua_alphonse-Xopérant souvent, pour se faire, des regroupements thématiques particuliers au sein de ce vaste corpus.

En 1997, sous le titre Remedios curativos, avec sa formation spécialisée dans les musiques anciennes et médiévales, il proposait ainsi un bel album regroupant onze Cantigas de Santa Maria (dont trois en version instrumentale) sur le thème de la guérison miraculeuse.  L’album est toujours édité et vous trouverez ici un lien permettant de le pré-écouter ou de l’acquérir au format CD ou MP3 :  Remedios Curativos – Cantigas de Santa Maria

L’ermitage de Sainte-Marie de Salas

Le pèlerinage dont il est question dans cette chanson est celui de Sainte-Marie de Salas, à Huesca, au Nord de l’Espagne et dans l’Aragonais. Un ermitage y fut construit au début du XIIIe qui fit l’objet de nombreux récits de miracles.  Comme dans nombre d’autres cas, certains d’entre eux furent sans doute forgés, au départ,  autour des lieux Saints par ceux-là même qui y officiaient afin d’attirer plus de pèlerins. De fait, le lieu connut une grande popularité et vit affluer de nombreux croyants dans le courant du moyen-âge central.


Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison

Note : cette traduction du galaïco-portugais vers le français moderne a été effectuée, comme à l’habitude, par votre serviteur, à l’aide de sources et recherches diverses. Elle n’a pas la prétention de la perfection mais simplement de s’approcher, au plus près, du sens général du texte.

Esta é como un ome que ya a Santa Maria de Salas achou un dragon na carreira e mató-o, e el ficou gafo de poçon, e pois sãou-o Santa Maria.

Celle-ci conte comment un homme qui allait  à Sainte-Marie de Salas, croisa un dragon en chemin et le tua, et il en devint lépreux et, suite à cela, Sainte Marie le guérit.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon,
pois madr’ é do que trillou o basilisqu’ e o dragon.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison
Puisqu’elle est la mère de celui qui terrassa le basilic* et le dragon.

(* bête légendaire, symbole biblique de Satan)

Dest’ avo un miragre a un ome de Valença que ya en romaria
a Salas soo senlleiro, ca muit’ ele confiava na Virgen Santa Maria;
mas foi errar o camynno, e anoiteceu-ll’ enton
per u ya en un monte, e viu d’estranna faiçon

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

De là, un miracle survint à un homme de Valence allé en pèlerinage
à Salas, seul et sans compagnie, car il avait une grande confiance en la Vierge Sainte-Marie;

Mais il se trompa de chemin et la nuit le surprit
tandis qu’il se trouvait sur une montagne,  et il vit une étrange face

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A ssi vir ha bescha come dragon toda feita, de que foi muit’espantado;
pero non fugiu ant’ ela, ca med’ ouve se fogisse que seria acalçado;
e aa Virgen beita fez logo ssa oraçon
que o guardasse de morte e de dan’ e d’ ocajon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Venir jusqu’à lui, toute semblable à un dragon, dont il fut très effrayé:
Mais il ne s’enfuit pas face à elle, de crainte qu’elle ne le poursuive;
Et à la Vierge bénite, il fit alors sa prière,
Pour qu’elle le garde de la mort, des dommages et des disgrâces.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

A oraçon acabada, colleu en ssi grand’ esforço e foi aa bescha logo
e deu-ll’ ha espadada con seu espadarron vello, que a tallou per meogo,
assi que en duas partes lle fendeu o coraçon;
mas ficou enpoçõado dela des essa sazon.
Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

La prière finie, il prit sur lui et, dans un grand effort, s’approcha de la bête
Et il lui donna un coup  avec sa vieille épée qui la trancha en deux moitiés
De sorte qu’il lui fendit le cœur en deux
Mais à partir de là, il fut empoisonné

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Ca o poçon saltou dela e feriu-o eno rosto, e outrossi fez o bafo
que lle saya da boca, assi que a poucos dias tornou atal come gafo;
e pos en ssa voontade de non fazer al senon
yr log’ a Santa Maria romeiro con seu bordon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Car le poison surgit et le toucha au visage, ainsi que la vapeur
Qui sortait de la bouche de la bête, de sorte que quelques jours après, il devint comme un lépreux;
Et il mis toute sa volonté à ne faire rien d’autres, sinon
de se rendre  avec son bâton de pèlerin, jusqu’à Sainte Marie.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…

Aquesto fez el muy cedo e meteu-ss’ ao camo con seu bordon ena mão;
e des que chegou a Salas chorou ant’ o altar muito, e tan toste tornou são.
E logo os da eigreja loaron con procisson
a Virgen, que aquel ome guariu de tan gran lijon.

Ben pode Santa Maria guarir de toda poçon…

Ainsi, fit-il cela sans délai, et il se mit en chemin, son bâton à la main;
Et dès qu’il arriva à Salas, il se mit à beaucoup pleurer en face de l’autel, et, aussitôt, il se trouva soigné.
Et après cela ceux de l’église ont loué, en procession,
La vierge qui avait guéri cet homme d’une si grande blessure.

Sainte-Marie peut bien nous guérir de tout poison…


Pour les plus mélomanes  d’entre vous, n’hésitez pas à consulter le site suivant  : Cantigas de Santa Maria. Animé par un expert du sujet, il est en anglais, mais vous y trouverez de nombreuses indications musicales et rythmiques sur les Cantigas d’Alphonse le Sage.

Nous vous invitons également à consulter ici l’index des Cantigas, présentées, analysées et traduites en français moderne, par nos soins.

En vous souhaitant une belle écoute et une excellente journée!

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Une chanson médiévale satirique du troubadour Peire Vidal sur les maux de son siècle

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, langue d’oc, poésie satirique, servantois, sirvantès, amour courtois, viole de gambe.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Interprète : Jordi Savall, Hespèrion XXI, Capella Reial de Catalunya
AlbumLe Royaume Oublié / La Croisade Contre Les Albegeois / La Tragédie Cathare (2009)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionprès avoir fourni quelques éléments sur la biographie et l’oeuvre du  troubadour Peire Vidal, nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir une de ses chansons médiévales. C’est un texte satirique, un servantois (sirventès) dans la pure tradition des poètes du Sud de la France. L’auteur toulousain y passe en revue, d’un oeil critique, les maux de son temps pour finir, tout de même, sur une note plus distanciée et plus joyeuse.

L’interprétation que nous vous en proposons nous fournit le grand plaisir de retrouver la direction du du maître de musique Jordi Savall, sa viole de gambe  et son incomparable talent.

Jordi Savall et la tragédie cathare – Le royaume oublié

Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya à la recherche du royaume oublié

En 2009, à la faveur du 800e anniversaire de la croisade albigeoise, Jordi  Savall, accompagné de Montserrat Figueras, et de leur deux formations, Hespèrion XXI et la Capella Reial de Catalunya partait, en direction de la Provence médiévale, sur les traces des Cathares.

Sur le concept du livre album, il proposait ainsi un véritable opéra en 3 actes réparti sur 3 CD différents. Avec un total de 61 pièces, le triple album suivait l’épopée cathare de son émergence dans l’Occitanie de la fin du Xe siècle jusqu’à sa diaspora et sa disparition tardive au moyen-âge tardif, en passant bien sûr par sa répression. Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, ce tragique épisode de la croisade des albigeois qui divise encore quelquefois aujourd’hui les experts, les historiens et les occitans de coeur, jeta les seigneurs de la France médiévale les uns contre les autres, ceux du Nord contre ceux du Sud.

L’appel de l’Eglise jordi_savall_royaume-oublie_tragedie-cathare_croisade-albigeois-moyen-age-central_musique-chanson-medievale_sRomaine fut long et insistant et s’il tarda à se faire entendre, cette croisade déborda largement la seule répression de l’hérésie et ne manqua pas de servir les ambitions des uns et des autres. Au bout du compte, la couronne de France qui avait tardé à l’entendre en ressortit comme une des grandes gagnantes.

Pour revenir à ce livre-album d’exception, on y retrouve,  au titre de contributions vocales, Montserrat  Figueras aux cotés de Pascal Bertin, Lluís Vilamajó, Furio Zanasi, et encore Marc Mauillon.  Il fut, à juste titre, largement salué sur les scènes dédiées aux Musiques Anciennes d’Europe. Pour prendre un peu de hauteur, il faut dire que, là encore et comme pour tous les sujets qu’il touche, Jordi Savall se situait au delà de la simple évocation musicale, dans une réflexion profonde et spirituelle sur l’histoire des hommes, et toujours empreinte d’un grand humanisme.

Cette production est encore éditée et vous pourrez la retrouver facilement à l’achat, en ligne. Distribuée par Alia-vox, la maison d’édition de Jordi Savall, elle est disponible au format original livre-CD mais vous pourrez aussi y butiner quelques pièces au format digital MP3 avant de vous décider. Voici un lien utile pour la pré-écouter ou l’acquérir : The Forgotten Kingdom

« A per pauc de Chantar no’m lais »
Il s’en faut peu que je renonce à chanter

A l’hiver du XIIe siècle,
une chanson satirique teintée d’amour courtois

Au vue des thèmes abordés, cette chanson a dû être composée entre 1192 et 1194 date de l’emprisonnement de Richard Coeur de Lion au retour de la troisième croisade. Critique directe du roi de France, mentions des conflits nobiliaires en Espagne, et encore dénonciation du Pape et du Clergé qu’il désigne comme seul responsable d’avoir favorisé la propagation de l’hérésie Cathare (la croisade n’interviendra que quelques 10 années plus tard), notre troubadour balaye tous ses sujets sans mâcher ces mots. Il s’en dit si affligé que pour peu il renoncerait à son art, mais malgré tout, dans la dernière partie du texte, il prend ses distances pour nous conter ses états d’âme et sa joie dans un belle élan de courtoisie et de fine amor pour sa dame de Carcassonne.

De l’Occitan au français moderne

Précisons que la traduction en français moderne que nous vous proposons de ce texte occitan colle fortement de celle de Joseph Anglade (Les Poésies de Peire Vidal, chez Honoré Champion, 1913) même si nous l’avons quelque peu revisitée. Nous avons en effet changer quelques tournures mais également quelques vocables à la lumière de recherches personnelles sur l’Occitan ancien et tâchant aussi de croiser un peu la version de Anglade, pour la mettre en perspective avec celle de Veronica Mary Fraser dans son ouvrage The Songs of Peire Vidal: Translation & Commentary (Peter Lang Publishing, 2006). Grande spécialiste de littérature médiévale,  cette dernière est professeur(e) de littérature, ainsi que de vieux Français et d’occitan ancien à l’université américaine de Windsor dans l’Ontario.

A per pauc de Chantar no’m lais

I

A per pauc de chantar nom’lais,
Quar vei mort joven e valor
E pretz, que non trob’on s’apais,
Qu’usquecs l’empenh e.l gita por;
E vei tan renhar malvestat
Que.l segle a vencut e sobrat,
Si qu’apenas trop nulh paes
Que.l cap non aj’en son latz près.

Il s’en faut peu pour que je renonce  à chanter
Car je vois morts, jeunesse et valeur
Et mérite,  qui ne trouvent plus refuge où s’apaiser
Quand tous les repoussent et rejettent;
Et je vois  régner partout la vilenie,
Qui a soumise et vaincu le monde
Tellement que je ne trouve nul pays
Qui n’ait la tête prise dans son lacet

II

Qu’a Rom’ an vout en tal pantais
L’apostolis e.lh fais doctor
Sancta Gleiza, don Deus s’irais;
Que tan son fol e peccador,
Per que l’eretge son levat.
E quar ilh commenso.l peccat,
Greu es qui als far en pogues;
Mas ja no volh esser plages.

A Rome, le pape et les faux docteurs,
ont mis dans un tel trouble (agitation)
La Saint Eglise, mettant Dieu en colère;
Ils sont si fous et si pécheurs
Qu’ils ont fait se lever les hérétiques.
Et comme ce sont eux qui ont commencé à pécher (Rome)
Il est difficile pour les autres de réagir autrement
Mais je ne veux prêcher à leur place.

III
E mou de Fransa totz l’esglais,
D’els qui solon esser melhor,
Que.l reis non es fis ni verais
Vas pretz ni vas Nostre Senhor.
Que.l Sépulcre a dezamparat
E compr’e vent e fai mercat
Atressi coin sers o borges:
Per que son aunit sei Frances.

Et c’est beaucoup de France que vient tout l’effroi
De ceux qui d’habitude étaient les meilleurs
Car le roi n’est ni fiable ni sincère
envers l’honneur, ni envers notre Seigneur.
Puisqu’il a abandonné le Saint-Sépulcre
Et qu’il achète, vend et fait commerce
Tel un serf ou un bourgeois;
Pour cela ses sujets français sont honnis.

IV

Totz lo mons es en tal biais
Qu’ier lo vim mal et oi pejor ;
Et anc pos lo guitz de Deu frais,
Non auzim pois l’Emperador
Creisser de pretz ni de barnat.
Mas pero s’oimais laiss’ en fat
Richart, pos en sa preizon es,
Lor esquern en faran Engles.

Le monde est pris dans un tel biais
Que hier nous le trouvions mauvais et aujourd’hui c’est pire :
Et depuis qu’il a renoncé à  la guidance de Dieu,
Nous n’avons pas appris que l’Empereur
Ait accru son honneur, ni sa réputation.
Mais pourtant si désormais, il abandonne sottement
Richard* (*coeur de Lion), qui est dans sa prison
Les anglais montreront leur  mécontentement (raillerie)

V

Dels reis d’Espanha.m tenh a fais,
Quar tan volon guerra mest lor,
E quar destriers ferrans ni bais
Trameton als Mors per paor:
Que lor orgolh lor an doblat,
Don ilh son vencut e sobrat;
E fora melhs, s’a lor plagues,
Qu’entr’els fos patz e leis e fes.

Quant aux rois d’Espagne, ils m’affligent
Parce qu’ils veulent tant se faire la guerre entre eux.
Et parce que destriers gris et bais
Ils envoient aux maures, par peur.
En doublant l’orgueil de ces derniers
Qui les ont vaincus et surpassés
Il serait meilleur, s’il leur plait,
Qu’entre eux  se maintiennent paix, loi et foi.

VI

Mas ja no.s cug hom qu’eu m’abais
Pels rics, si’s tornon sordejor ;
Qu’us fis jois me capdela e.m nais
Que.m te jauzent en gran doussort;
E.m sojorn’ en fin’ amistat
De leis qui plus mi ven en grat :
E si voletz saber quais es
Demandatz la en Carcasses.

Mais ne laissez jamais qu’un homme pense que je m’abaisse
Pour les riches, s’ils se mettent à s’avilir (à empirer):
Car une joie pure en moi me guide
Qui me réjouit en grande douceur
Et je me tiens dans la fine amitié (amor)
De celle qui me plait le plus:
Et si vous voulez savoir qui elle est
Demandez-le dans la province de Carcassonne.

VII

Et anc no galiet ni trais
Son amie ni.s pauzet color,
Ni.l cal, quar cela qu’en leis nais
Es fresca com roz’ en pascor.
Bel’es sobre tota beutat
Et a sen ab joven mesclat :
Per que.s n’agrado’l plus cortes
E’n dizon laus ab honratz bes.

Elle n’a jamais déçu, ni trahi
Son ami, ni ne s’est fardé devant lui
Elle n’en a pas besoin car son teint naturel
Est frais comme une rose de Pâques
Elle est belle, au dessus de toute beauté
Et elle a sens (raison, intelligence) et jeunesse à la fois,
Qui la rendent agréable aux plus courtois
Qui en font l’éloge avec une honnêteté (honneur?) bienveillante.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes

Peire Vidal : itinéraire d’un troubadour voyageur du moyen-âge central

peire_vidal_troubadour_moyen-age_occitan_poesie_chanson_musique_medievaleSujet : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue occitane, amour courtois, fine amor, langue d’oc, poésie satirique,  biographie, oeuvres. manuscrits anciens, servantois, sirvantès.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous continuons aujourd’hui d’explorer le moyen-âge des troubadours avec l’un d’entre eux qui fut particulièrement remuant et voyage beaucoup : Peire Vidal (ou Pierre).  Outre ses aventures dans les cours des puissants, ce poète et chanteur médiéval, grandiloquent et plein de fantaisie est également resté célèbre pour avoir laissé une oeuvre particulièrement abondante. Son activité artistique commence autour de 1180. Nous sommes entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe, et il s’inscrit donc dans la deuxième, voir la troisième génération de troubadours, héritière de la poésie d’Oc et de ses codes.

Eléments de Biographie

peire_vidal_troubadours_manuscrit_ancien_enluminure_vidas_chanson_poesie_medievale_ms-fr-854_moyen-age_sMême si l’on retrouve un certain nombre de documents rattachés au comté de Toulouse qui mentionne un certain Petrus Vitalis (voir A propos de Peire Vidal, Joseph  Anglade, Romania 193 , 1923)  et qui pourrait se référer, sans qu’on en soit certain, à notre troubadour du jour, comme de nombreux autres poètes et compositeurs occitans de cette période, les informations que nous possédons sur lui proviennent des vidas ou encore de ce que l’on peut déduire entre les lignes de ses poésies.

Concernant les Vidas des troubadours, rappelons, une fois de plus, que ces récits « biographiques » sont largement postérieurs à la vie des intéressés. Si on les a quelquefois pris un peu trop au pied de la lettre, du point de vue des romanistes et médiévistes contemporains, on s’entend généralement bien sur le fait qu’ils sont plus à mettre au compte d’une littérature provençale romancée, qu’à prendre comme des chroniques précises et factuelles. De fait, ces vidas sont elles-mêmes largement basées sur l’extrapolation des faits, à partir des vers des poètes dont elles traitent. Avec toutes les réserves que tout cela impose et considérant tout de même qu’on peut prêter un peu de foi aux dires de Peire Vidal, voici donc quelques éléments de biographie le concernant, entre faits (à ce jour, invérifiables) et possibles inexactitudes.


« Drogoman senher, s’agues bon destrier,
En fol plag foran intrat mei guerrier :
C’aqui mezeis cant hom lor me mentau
Mi temon plus que caillas esparvier,
E non preson lor vida un denier,
Tan mi sabon fer e salvatg’ebrau. »

Seigneur Drogoman, si j’avais un bon destrier,
Mes ennemis se trouveraient en mauvaise passe ;
Car à peine ont-ils entendu mon nom,
Qu’ils me craignent plus que les cailles l’épervier,
Et ils n’estiment pas leur vie un denier,
Tant ils me savent fier, sauvage et féroce !

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).


Entre les lignes de Peire Vidal et des vidas

peire_vidal_troubadour_poesie-medievale_manuscrit_francais_ms-854_chansons_moyen-age_sOriginaire de Toulouse, Peire Vidal  était fils d’un marchand de fourrure « fils fo d’un pelissier. ». Sous la protection de Raymond V et œuvrant à la cour de ce dernier, on le retrouve ensuite à Marseille, auprès du vicomte Barral de Baux, suite à quoi il voyage vers l’Espagne pour rejoindre la cour de Alphonse II d’Aragon. Après un nouveau passage par la France provençale, il sera en partance pour l’Italie et l’Orient. Du côté de Chypre, il aurait pris en épousailles une Grecque pour revenir ensuite à la cour de Marseille.

Son itinéraire voyageur et sa fréquentation des cours d’Europe ne s’arrêtent pas là puisqu’on le retrouve encore dans le Piémont, à la cour de Boniface de Montferrat, puis à celle d’Aimeric de Hongrie, en Espagne, auprès d’Alphonse VIII de Castille, et même à Malte. Entre ses nombreux protecteurs (successifs ou occasionnels), on dit qu’il a aussi compté le roi Richard Coeur de Lion, dont il prit même la défense contre Philippe-Auguste. Pour finir, il est possible que dans toutes ses pérégrinations à donner le vertige à plus d’un troubadour de son temps, il ait participé à la quatrième Croisade, mais rien ne permet de l’attester.

Pour n’être pas lui-même issu de la grande noblesse, la qualité de son art lui a, en tout cas, indéniablement ouvert les portes de la cour d’un certain nombre de Grands de l’Europe médiévale et il semble même qu’il fit office de conseiller (occasionnel là encore et avec réserve), auprès de certains d’entre eux.

Démêlés politiques, excès de « courtoisie »
ou âme vagabonde ?

Inconstance, goût insatiable pour les voyages, courtoisie un peu trop enflammée et douloureuse déception amoureuse, est-il poussé au dehors des cours ou en part-il de lui-même? Peut-être, y a-t-il un peu de tout cela. Même s’il reste indéniablement attaché par le coeur à sa Provence natale, il confesse lui-même que séjourner longtemps en un même lieu ne lui sied pas.

« So es En Peire Vidais, 
Cel qui mante domnei e drudaria
E fa que pros per amor de s’amia,
Et ama mais batalhas e torneis
Que monges patz, e sembla – I malaveis ,
Trop sojornar et estar en un loc. « 

 » Voilà Messire Peire Vidal,
Celui qui maintient courtoisie et galanterie,
Qui agit en vaillant homme pour l’amour de sa mie,
Qui aime mieux batailles et tournois
Qu’un moine n’aime la paix et pour qui c’est une maladie
de séjourner et de rester dans le même lieu. »

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).

Quand on fréquente les cours médiévales sauf à être totalement ingénu, se mêler de trop près de politique impose forcément que l’on soit prêt à subir les revirements des puissants. Peut-être cette dimension est-elle aussi présente puisque Peire Vidal ne s’est pas toujours contenté de critiquer uniquement les ennemis de ses protecteurs et de brosser ses derniers dans le sens du poil. Quoiqu’il en soit, il semble bien qu’il se soit fait peire_vidal_pierre_vidal_troubadour_manuscrits_biographie_ms_12473_smallbannir et chasser de certaines cours (Le troubadour Peire Vidal : sa vie et son oeuvre Ernest Hoepffner, 1961).

Dans le courant du XXe siècle, sa fantaisie, son ironie et son style critique conduiront le romaniste et philologue Alfred Jeanroy à  comparer notre poète médiéval à un Clément Marot avant la lettre (La Poésie lyrique des troubadours, T2, 1934). Au delà du style, et en se gardant bien de céder aux rapprochements faciles, il reste amusant de noter qu’à plus de trois siècles de distance, les deux poètes ont voyagé de cour en cour, peut-être, sous l’impulsion de nécessités semblables et, à tout le moins, pour avoir perdu le soutien de leur protecteur. L’un comme l’autre ne seront pas, du reste, les seuls poètes du moyen-âge poussés au dehors des cours, du fait de leur propre « impertinence » ou de leur goût de la prise de risque mais comme Peire Vidal semble tout de même avoir eu l’âme plus aventurière et voyageuse que Marot, la comparaison s’arrête là. Cet article ne nous fournit, de toute façon, pas les moyens d’une étude comparative (délicate et peut-être même hasardeuse) sur une possible parenté de fond qui toucherait certaines formes communes à une « poésie de l’exil » chez nos deux poètes.

Ajoutons que si l’on perçoit chez le troubadour de Toulouse une forme d’arrachement (il s’est sacrifié pour une dame qui ne l’a pas récompensé de son amour, il lui fallait partir, etc…) il ne boude pas non plus son plaisir de voyager et de se trouver en terres lointaines et loue volontiers les seigneurs qui l’accueillent.

« Mout es bona terr’ Espanha,
E’1 rei qui senhor en so’
Dous e car e franc e bo
E de corteza companha ;
E s’i a d’autres baros,
Mout avinens e mout pros,
De sen e de conoissensa
E de faitz e de parvensa. »

L’Espagne est une bonne terre
Et les rois qui y règnent en sont
Polis et aimables, sincères et bons
Et de courtoise compagnie;
Et on y trouve d’autres barons,
Très accueillants et très preux,
Hommes de sens et de savoir,
En apparence et en faits.

Les Poésies Peire Vidal  Joseph Anglade (1913).

Oeuvre, legs et manuscrits

Entre poésie courtoise et satirique, l’oeuvre de Peire Vidal s’inscrit dans la double tradition lyrique et satyrique de ses contemporains. Quand il se lance dans son art, les codes de la courtoisie et de la fine amor sont déjà bien établis pour ne pas dire déjà un peu cristallisés voire « repassés », mais on lui prête d’avoir su leur insuffler un esprit qu’on pourrait qualifier de rafraîchissant. Outre ses qualités de style, son originalité réside dans un sens de la caricature et une forme d’ironie et d’auto-dérision qui le démarquent de ses homologues troubadours. Il se prête également (et on l’en crédite volontiers), un grain de folie qui s’épanche dans la grandiloquence et dans l’exagération et participe de cet humour, même si avec le recul du temps les nuances peuvent s’avérer quelquefois difficiles à percevoir.

Sources historiques

Peire_vidal_troubadour_poesie_chanson_medievale_manuscrit-ancien_MS-12473_moyen-age_central_sSur la foi des manuscrits, plus de soixante pièces lui ont été d’abord attribuées mais, comme souvent, ce nombre a été revu, pour se trouver réduit par les érudits qui s’y sont penchés. Après diverses études, son legs poétique a ainsi été ramené à un peu moins d’une cinquantaine de pièces, ce qui en fait, quoiqu’il en soit, une oeuvre  prolifique, au vue de l’époque et des données comparatives en présence.

Du point de vue des sources, on peut retrouver ses compositions, chansons ou poésies dispersées dans de nombreux manuscrits. On citera ici ceux qui ont servi de base aux illustrations de cet article.  Il s’agit du ms 12473 (Français 12473), dit chansonnier provençal ou chansonnier K et du ms 854 (Français 854) tous deux copiés en Italie et datés du XIIIe siècle. Ils contiennent, chacun, un nombre important de pièces du troubadour médiéval. Vous pouvez  consulter ces deux manuscrits anciens sur le site Gallica de la BnF aux liens suivants. ms 12473ms 854.

En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
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A la découverte du Moyen-âge sous toutes ses formes