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« Baros de mon dan covit » l’amour courtois et la grandiloquence de Peire Vidal

peire_vidal_troubadour_toulousain_occitan_chanson_medievale_sirvantes_servantois_moyen-age_central_XIIeSujet  : musique, poésie, chanson médiévale, troubadours, occitan, langue d’oc, amour courtois, fine amor, fine amant, chansonnier provençal E
Période  : Moyen Âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur  : Peire Vidal (? 1150- ?1210)
Titre :  Baros de mon dan covit
Interprète  :  Musica Historica
Evénement : concert pour les 20 ans de l’ensemble  à Budapest (2008)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous retournons aux siècles des premiers troubadours du pays d’Oc avec Peire Vidal. Grandiloquent, tonitruant, claironnant presque,   le poète provençal se pose, une fois encore, en chevalier émérite, « fine » amant d’exception,  et même grand séducteur fatal et renommé. Pour un peu,  il serait presque l’égal des  rois si ceux-là ne finissaient par l’envier.  Quant  à ceux qui le raillent et le critiquent, la couleur est annoncée d’emblée, notre troubadour les salue de son mépris. Là  encore, le fameux thème des « déloyaux » et « médisants », récurrent dans la courtoisie, refait surface (voir autre article sur ce sujet).

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La chanson de Peire vidal dans le Chansonnier Provençal E de la BnF (1270-1350) Manuscrit  Français 1749 – Consulter ce manuscrit médiéval ici

Pour le reste, faut-il prendre Peire Vidal  au sérieux dans ses grandes envolées lyriques et « superlatives » ? Le ton finit par devenir humoristique et on serait presque tenter d’y voir, par endroits, une sorte de Don Quichotte avant l’heure ? A l’évidence, le troubadour ne craint pas non plus d’enchaîner les contradictions. Ainsi, les dames sont à ses pieds. Il folâtre même avec toutes, nous dit-il, tout en s’affirmant, dans le même temps, comme amant parfait au service d’une seule.  Quoiqu’il en soit, par son style, son  ton libre et cette façon unique de   se mettre en avant, il demeure un troubadour tout à fait particulier (et plaisant), de cette période du Moyen Âge.

Pour finir sur l’approche de cette chanson,  notons qu’on y retrouve également son grand goût du voyage. Il l’exprime même ici comme un des traits qui aurait fait partie intégrante de sa réputation : une forme de nécessité de mouvement qui lui était propre et qui aurait presque pu paraître, à ses propres yeux, comme une fâcheuse habitude,  et peut-être même une « maladie » (malavei).

Pour découvrir cette belle pièce occitane médiévale, nous vous proposons l’interprétation de Musica Historica.

« Baron de mon dan covit » de Peire Vidal avec Musica Historica

L’ensemble Musica Historica

Fondé en 1988 à Budapest, l’ensemble Musica Historica s’est doté d’un répertoire assez large qui part de la période médiévale pour s’étendre jusqu’à des musiques plus folkloriques et populaires des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Du point de vue des aires géographiques, on retrouve, chez eux, des compositions en provenance de l’Europe de l’ouest même si leur terrain de prédilection  se situe plutôt en  Europe de l’est.

Rumen István Csörsz, le fondateur du groupe (au centre de  la photo ci-dessous) est aussi celui qui prête sa voix à la pièce de Peire Vidal que nous présentons aujourd’hui. En plus d’une solide formation en musique classique, ce multi-instrumentiste et directeur a également longuement étudié l’histoire, la poésie et la littérature Hongroise, notamment sa relation avec les musiques folk et populaire des XVIIIe et XIXe siècles. Ceci explique la forte empreinte de ces thématiques sur le répertoire du groupe.

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Discographie et concerts

Musica Historica ne semble quasiment jamais se produire en France. On  retrouve bien plus la formation en Hongrie, Autriche et Slovakie mais encore en Allemagne et Italie.  Sa discographie est riche d’une dizaine d’albums, dont la majeure partie est centrée sur le répertoire hongrois ancien, comme nous le mentionnions plus haut.  Au delà de la scène, les membres du groupes, accompagnés d’autres collaborateurs ont également fondé en 1997, la Musica Historica Cultural Association, dont la vocation s’étend de la promotion d’événements autour de la musique ancienne à son enseignement.

Site web du groupe –   Page Facebook


« Baros de mon dan covit »
De l’occitan au français moderne

Note sur la traduction : nous suivons encore de près , ici,  les travaux du philologue et romaniste   Joseph Anglade  (1868-1930) dans son ouvrage les  poésies de Peire Vidal   (1913).

I
Baros de mon dan covit,
Fals lauzengiers desleials,
Qu’en tal domna ai chauzit,
On es fis pretz naturals.
Et eu am la de fin cor, ses bauzia,
E sui totz seus, quora qu’ilh sia mia,
Quar sa beutatz e sa valors pareis,
Qu’en leis amar fora honratz us reis,
Per qu’eu sui rics sol que’m denh dire d’oc.

Je méprise les seigneurs
qui sont de faux et déloyaux médisants, (1 !)
car j’ai choisi une dame
où la distinction parfaite est une qualité innée.
Et je l’aime d’amour parfait, sans fausseté,
et je suis tout à elle, quel que soit le moment où elle voudra être mienne ;
car sa beauté et sa valeur sont si manifestes
Qu’en l’aimant un roi serait honoré ;
aussi, suis-je riche pourvu qu’elle daigne me dire oui.

II
Que res tan no m’abelit
Com sos adreitz cors leials,
On son tug bon aip complit
E tug ben senes totz mals.
Pos tot i es quan tanh a drudaria,
Ben sui astrucs, sol que mos cors lai sia ;
E si merces, per que totz bos aips creis
Mi val ab leis, bems pose dir ses tot neis,
Qu’anc ab amor tant ajudar no’m poc.

Car rien ne me charme plus
Que son cœur  droit et loyal
Dans lequel sont réunis toutes les vertus 
Et tout le bien sans aucune trace de mal.
Puisqu’elle a tout ce qui convient à l’amour,
Je serai heureux, pourvu que je sois à ses côtés ;
Et si la pitié, en laquelle résident toutes les bonnes qualités,
M’est de quelque  valeur  auprès d’elle, je puis bien vous dire  encore (2)
Que jamais  en amour, elle ne pourra  m’être  d’un  plus grand secours.

III
Chant e solatz vei falhit,
Cortz e dos e bels hostals,
E domnei no vei grazit,
Si’lh domn’ e-l drutz non es fals.
Aquel n’a mais que plus soven galia.
Non dirai plus, mas com si volha sia.
Mas peza me quar ades non esteis
premiers fals que comenset anceis :
E fora dreitz, qu’avol eissemple moc.

Je vois les chants et les divertissements faire défaut  (3)
Les réunions, la bonne hospitalité et la libéralité;
La courtoisie (Anglade : galanterie) n’est plus honorée,
A  moins que dame et amant ne soient faux (Anglade : fourbes).
Celui-là a la plus belle récompense qui trompe le plus ;
Je n’en dirai pas plus, mais qu’il en soit ainsi (4).
Mais ce qui me chagrine c’est qu’il n’ait pas disparu sur le champ :
Le premier fourbe qui débuta cela (5)
Ce serait juste, car il montra un bien mauvais exemple.

IV 
Mon cor sent alegrezit,
Quar me cobrara’N    Barrals.
Ben aja cel que’m noirit
E Deus ! quar eu sui aitals;
Que mil salutz me venon cascun dia
De Catalonha e de Lombardia,
Quar a totz jorns poja mos pretz e creis.
Quar per un pauc no mor d’enveja’l reis,
Quar ab domnas fauc mon trep e mon joc.

Je sens mon cœur  réjoui,
Car Barral (6) m’aura de nouveau.
Heureux celui qui m’a élevé
Et que Dieu le protège ! Car je suis si connu
Que mille salutations  m’arrivent  chaque jour
De Catalogne et de Lombardie ;
Car tous les jours montent et grandit ma renommée.
Au point que, pour un  peu, le roi en mourrait d’envie,
Car je fais mes folâtreries et mes jeux avec les dames.

V
Ben es proat et auzit
Com eu sui pros e cabals,
E pos Deus m’a enriquit,
No-s tanh qu’eu sia venals.
Cen domnas sai que cascuna’m volria
Tener ab se, si aver me podia.
Mas eu sui cel qu’anc no-m gabei ni-m feis
Ni volgui trop parlar de mi mezeis,
Mas domnas bais e cavaliers desroc.

Ma vaillance et ma supériorité 
Sont choses connues et prouvées (7);
Puisque Dieu m’a enrichi,
Il ne convient pas que je sois vénal.
Je connais cent femmes dont chacune voudrait
Me   tenir auprès d’elle, si elle le pouvait m’avoir.
Mais je suis celui qui, jamais, ne parle pour ne rien dire, ni n’affabule (ni n’est   vaniteux)      
(8)
Je n’ai jamais trop voulu parler de moi-même,
Mais j’embrasse les dames et met à terre les cavaliers. (Anglade : renverse)

VI 
Maint bon tornei ai partit
Pels colps qu’eu fier tan mortals,
Qu’en loc no vau qu’om no crit :
 »    So es En Peire Vidais,
 »  Cel qui mante domnei e drudaria
 » E fa que pros per amor de s’amia,
 » Et ama mais batalhas e torneis
  » Que monges patz, e sembla-l malaveis
 »  Trop sojornar et estar en un loc. »

J’ai mis fin à maints bons tournois
Par les coups mortels que j’ai porté ;
De sorte qu’il n’est d’endroits où j’aille où on ne s’écrit : 
« Voilà messire Peire Vidal,
Celui qui maintient courtoisie et galanterie,
Qui agit en vaillant homme (avec mérite) pour l’amour de sa mie,
Et aime mieux batailles et tournois
Qu’un moine n’aime la paix et  pour qui semble une maladie
De séjourner et de rester trop longtemps dans un même lieu. »

VII
Plus que no pot ses aiga viure-l peis,
No pot esser ses lauzengier domneis,
Per qu’amador compron trop car lor joc.

Pas plus que le poisson ne peut vivre sans eau,
La Courtoisie ne peut vivre sans médisants :
C’est pourquoi    les amants payent bien cher leur joie.  

Notes

(1)   Peire Vidal a-t-il vraiment donné, dans cette chanson, le visage des puissants aux médisants  comme l’a traduit   Joseph Langlade  en son temps ?  « Baros de mon dan covit » : « je méprise les seigneurs faux et desloyaux ».   Ou faut-il plutôt y  voir une adresse, une virgule absente et traduire   « Seigneurs, Barons,  je méprise les  médisants et les déloyaux » ? Cela semblerait plus plausible et, en tout cas, largement moins provocateur comme entrée en matière.
(2) Anglade :  « je puis bien vous dire  sans hésitation, sans mensonge »
(3) Anglade : « je vois la poésie en décadence, ainsi que les joyeux entretiens »
(4) Anglade :  « que les choses aillent comme elles voudront »
(5) Anglade : « celui qui commença à être fourbe »
(6) Barral : Raymond Geoffrey, Vicomte de Marseille, un des protecteurs de  Peire Vidal
(7)  Cette fois,  je laisse la version d’Anglade mais je mets ici une alternative de notre cru parce que les adjectifs « pros » et « cabals » sont tout de même  à tiroirs :  il est bien connu et établi combien je suis valeureux (méritant, bon)  et puissant (excellent, juste, loyal).
(8)  Anglade :  « Mais je suis d’un naturel à ne jamais faire le fanfaron »


Au sujet de la courtoisie, vous pouvez également consulter cet article   :   réflexions sur l’amour courtois au Moyen Âge.

En vous souhaitant une belle  journée.

Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.

Goblin Feet : en 1915, une belle poésie de JRR Tolkien dans la revue Oxford Poetry

jrr-tolkien-poesie-oxford-gobelin-monde-medieval-fantastiqueSujet  : poésie,  oxford, gobelins,  magie, féerie,   littérature anglaise,   fantaisie, fantasy.
Période  : XXe siècle, Angleterre victorienne,
Auteur : JRR Tolkien (1892 -1973)
Titre : Goblin Feet – Les pieds de Gobelins
Sources :   Oxford Poetry   (1915)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionn 1915, paraissait, dans la revue Oxford Poetry, une poésie de JRR Tolkien qui en disait déjà long  sur son intérêt pour le monde des légendes et de la féerie et son talent à les décrire. Il avait alors 23 ans. Un peu plus tard, en 1920, on retrouverait ce texte  dans The Book of Fairy Poetry  (le  livre de la poésie des fées),  édité par  Dora Owen et illustré par Warwick Goble. Ceci marquerait même l’entrée de Tolkien dans le monde de la littérature pour enfants. A la suite de cette parution et tout au long du XXe siècle, le Goblin feet réapparaîtrait dans des ouvrages du même type ou même des anthologies poétiques. Il serait également mentionné dans une biographie de Tolkien datée de 1977 et, plus récemment encore, dans The Annotaded Hobbit de  Douglas A. Anderson (1988).

Une pièce désavouée par Tolkien lui-même

En France, cette poésie compte parmi les textes publiés les moins connus du  grand écrivain,   aussi nous avons  pensé qu’il pourrait être intéressant de vous la faire découvrir.  En 1971, cinquante ans après sa première parution, JRR  désavouerait cette pièce, en signifiant même à  un éditeur qui souhaitait la réimprimer qu’il regrettait  de l’avoir écrite ou publiée. Voici ses propres mots à ce sujet : « Je souhaiterais que cette petite chose malencontreuse, qui représente tout ce que je serais  amené, si peu de temps après, à  détester avec ferveur, puisse être enterrée à jamais. » (I wish the unhappy little thing, representing all that I came (so soon after) to fervently dislike, could be buried for ever).

Quelques pistes

Difficile d’interpréter cela. Certaines sources indiquent qu’il aurait écrit ce poème pour  sa  fiancée  d’alors (Tolkien : A Biography,    Humphrey Carpenter, 1977) « qui aimait le printemps, les fleurs et les arbres et le petit peuple des elfes« . A en juger par la qualité du texte et la richesse des éléments que  Tolkien y a mis, il n’avait pourtant pas boudé son plaisir à l’écrire.

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Illustration de la poésie Goblin  Feet de Tolkien dans the  Book of Fairy Poetry (1920)

Réaction d’un auteur devenu mature face à une oeuvre de jeunesse ? Certains auteurs soutiennent que  la phrase  de Tolkien ne devait pas être trop prise au sérieux. Il avait pu s’agir en partie d’une pointe d’auto-dérision, voire peut-être de  coquetterie de sa part. Il semble  bien, pourtant, que le texte ne lui plaisait plus.

D’autres y ont vu l’expression possible d’une certaine frustration ou grogne de Tolkien devant les maisons d’édition. N’ayant pu faire paraître son Silmarillion en même temps que le Seigneur des anneaux, malgré de longues tractations avec ses éditeurs,  il aurait pu   se lasser de voir ses « pieds de gobelins » de la première heure,  s’inscrire dans la postérité et ne plus en finir d’être republiés (cf  Jason Fisher – Early Responses to Goblin Feet).   Il est vrai qu’il était   passé, depuis, à un tout autre stade dans son processus de création.

Univers  de contes de fées victoriens

Pour abonder dans ce sens, on notera encore, avec  la spécialiste de littérature fantastique et de Tolkien Dimitri Fimi, que le vocabulaire  et l’ambiance de Goblin feet rattachent la poésie à l’imaginaire victorien en matière de contes de fées et d’êtres fantastiques : gnomes, Leprechauns, petites fées volantes telles la fée clochette de Peter Pan (voir  Dimitri  Fimi « Come sing ye light fairy things tripping so gay”: Victorian Fairies and the Early Work of J.R.R. Tolkien  » – lien alternatif pdf).  Plus tard,  Tolkien allait créer son propre bestiaire et son propre univers, en s’affranchissant largement de ces codes et de ces références. Face à ces petits pieds de gobelins qui semblaient alors l’enchanter,  il allait faire des pieds de ses hobbits une de leur plus curieuse caractéristique.  De son côté, Gollum garderait ce pas furtif des êtres décrits ici, mais les histoires de JRR allaient s’ancrer bien plus résolument dans le monde médiéval.

Retenir la magie

Quoiqu’il en soit, que Tolkien ne nous en veuille pas de republier ici  cette poésie. En accord avec de nombreux éditeurs, nous continuons de la trouver excellente. Comme nous le disions plus haut, elle présente également l’intérêt de nous montrer la fascination précoce  de l’auteur anglais pour les mondes féeriques et  magiques, autant que son aptitude à  en retraduire les ambiances. Sous les émotions   soulevées chez le poète par  cette vision nocturne,  il nous semble aussi lire une   parabole  de ce qu’il aura tenté de faire tout au long de sa vie d’écrivain    :  le merveilleux est là, quelque part dans sa vaste imagination. Il en  est le témoin fasciné et il n’a de cesse de le suivre, pour le graver de sa plume, de crainte qu’il ne disparaisse à jamais. Au fond, tout Tolkien semble déjà contenu dans cette intention :  retenir la magie  et faire en sorte que notre monde  ne réussisse jamais tout à fait à l’anéantir

Vers une traduction française  de Goblin  feet

Nous n’avons pas trouvé de traduction française de cette belle poésie et s’il en existe une, elle nous a, pour l’instant, échappé.  Aussi, nous  avons décidé  de nous y atteler. Une fois de plus, ce n’est pas une adaptation ; nous suivons presque à la lettre le fil littéral de la langue d’origine. La musicalité, le rythme   et le nombre de pieds   sont  perdus  au passage : traduire c’est trahir. Il faut s’y résoudre en poésie plus qu’en toute autre matière. L’exercice n’a d’autres prétentions que de mettre à portée des lecteurs non anglophones   le sens général de ce texte du grand Tolkien.


The Goblin feet de Tolkien
ou les pieds de gobelins

I am off down the road
Where the fairy lanterns glowed
And the little pretty flittermice are flying :
A slender band of grey
It runs creepily away
And the hedges and the grasses are a-sighing.
The air is full of wings,
And of blundering beetle-things
That warn you with their whirring and their humming.
O ! I hear the tiny horns
Of enchanted leprechauns
And the padding feet (1) of many gnomes a-coming !

Je suis au bas de la route,
Où brillaient les lanternes des fées
Et les jolies petites chauve-souris volent :
Une fine bande de gris
Qui s’enfuit de manière terrifiante
Et les haies et les herbes soupirent.
L’air est rempli d’ailes
Et de coléoptères empotés 
Qui vous mettent en garde avec leurs sifflements et bourdonnements
ô ! j’entends les petites cornes
De lutins enchantés
Et les pieds  furtifs de nombreux gnomes qui s’approchent.

O ! the lights : O ! the gleams : O ! the little tinkly sounds
O ! the rustle of their noiseless little robes :
O ! the echo of their feet—of their little happy feet :
O ! their swinging lamps in little starlit globes.

ô ! les lumières : ô ! les lueurs : ô ! les petits tintements
ô ! le bruissement de leurs petites robes silencieuses :
ô ! l’écho de leurs pieds —  de leurs petits pieds joyeux :
ô ! leurs lampes qui se balancent dans leurs petits globes étoilés.

I must follow in their train
Down the crooked fairy lane
Where the coney-rabbits long ago have gone,
And where silverly they sing
In a moving moonlit ring
All a-twinkle with the jewels they have on.
They are fading round the turn
Where the glow-worms palely burn
And the echo of their padding feet is dying !
O ! it’s knocking at my heart—
Let me go ! O ! let me start !
For the little magic hours are all a-flying.

Je dois suivre leur sillage
Jusqu’au bas de la rue de la fée tordue
où les lapins sont allés depuis longtemps déjà.
Et où ils chantent et dansent
En un cercle argenté sous la lune
Tout scintillants des joyaux  qu’ils portent.
Ils disparaissent au détour du chemin
Là où les vers luisants pâlement se consument,
Et l’écho de leurs pieds    furtifs  s’évanouit  (meurt)    maintenant !
ô ! Cela fait battre mon cœur    — 
Laissez moi partir ! ô ! laissez moi m’en aller !
Car les petites heures magiques sont sur le point de s’envoler.

O ! the warmth ! O ! the hum ! O ! the colours in the dark !
O ! the gauzy wings of golden honey-flies !
O ! the music of their feet—of their dancing goblin feet !
O ! the magic ! O ! the sorrow when it dies.

ô ! la chaleur ! ô ! le bourdonnement ! ô ! les couleurs dans l’obscurité
ô ! les ailes translucides  des mouches-à-miel    (abeilles) dorées!
ô ! la musique de leurs pieds  —  de leurs pieds dansants de gobelins
ô ! la magie ! ô ! la tristesse quand tout cela s’arrête. (cela meurt)


(1) Concernant ces padding feet.  Au sens propre  et dans le domaine textile, le mot padding  renvoie   à la notion de matelassage, de rembourrage. To pad peut encore signifier marcher à pied  mais la piste ne semble pas la bonne. En creusant un peu, on  trouve « padding feet »  utilisé dans  le sens de pieds  dont le son   est doux et étouffé. Nous avons donc opté pour « pieds furtifs »  qui ne nous satisfait qu’à moitié. De fait, nous serions  heureux d’avoir l’avis de spécialiste de langue anglaise sur la question.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Au Moyen Âge tardif, une ballade désabusée d’Eustache Deschamps sur le temps passé

poesie_ballade_morale_moralite_medievale_Eustache_deschamps_moyen-age_avidite_gloutonnerieSujet : poésie médiévale, littérature,  ballade médiévale,  moyen-français, poésie , satirique, satire,
Période : Moyen Âge tardif,  XIVe siècle
Auteur :   Eustache Deschamps  (1346-1406)
Titre :  « Que m’est il mieulx de quanque je vi onques?.»
Ouvrage :    Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps,  Marquis de Queux Saint-Hilaire, Gaston Raynaud (1893)

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous repartons au Moyen Âge tardif avec une autre ballade d’Eustache Deschamps.    Elle est également tirée du Manuscrit français   840, conservé à la BnF  et consultable en ligne au lien suivant  (voir également photo ci-dessous).

eustache-deschamps-ballade-francais-840-manuscrit-medieval-moyen-age-tardif_002_sSi le ton de cette poésie demeure satirique par endroits, au sujet des puissants, c’est sous un jour plus désabusé que l’auteur médiéval se présente ici.  Interrogé sur un passé « riche en faits et glorieux », Eustache Deschamps fait le constat de la fuite du temps. A quoi lui sert tout ce qu’il a fait et vu à présent ? Tout s’en est allé et il n’est guère plus avancé.

On pourra faire de cette ballade  une double lecture. S’il nie l’incidence sur le présent de tout ce qu’il a accompli ou de tout ce dont il a été le témoin,  Eustache en profite, en effet, pour surenchérir sur le côté chevaleresque de sa jeunesse et sur ses exploits. Las ! il ne lui reste que le renom, rien des amours nombreuses pour lequel il a pris haut les armes, rien des nombreux pays qu’il a conquis, …  De fait, il en ressort désabusé   mais tout de même un peu grandi et peut-être peut on lire, là,   une  pointe de coquetterie ou même de vanité de sa part.

« Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ? »
du moyen-français au français moderne

Pour cette fois, nous nous sommes attelés à une traduction- adaptation de l’ensemble de cette poésie, du moyen-français vers le français moderne. Dans cet exercice, la question la plus épineuse  est sans doute comment traduire et interpréter ce « Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ? »  qui rythme cette ballade.

Pour respecter les pieds et le sens   « A quoi me sert tout ce que je vis lors ? » serait le plus correct.  « voir » étant  le plus fidèle à la lettre. Comme il est question de choses vues autant que d’exploits accomplis, nous l’avions traduit, au départ et de manière plus extrapolée  comme   : « A quoi me sert tout ce que j’ai vécu ? »    Cela  nous semblait, et nous semble toujours, plus poétique, parce que plus dramatique et plus profond aussi.  Dans la version que nous donnons ici, l’adaptation s’est toutefois effacée devant la traduction et nous avons gardé le « voir » contre le vécu.

On pourrait même encore dire « A quoi m’a servi ? » ou « Que m’a rapporté  tout ce que je vis lors ».  « En quoi est-ce que je m’en trouve mieux ?  »  Au delà du constat de  la vacuité des choses passées, la question adresse aussi la dimension matérielle. Eustache Deschamps se demande  en quoi tout cela l’a « avancé ». Le double sens est presque contenu dans l’expression.   Il est question de temps qui passe, de l’arrivée de l’âge aussi,  mais encore  d’apports ou de bénéfices concrets.   « Je n’y ai rien gagné », ce n’est pas la première fois que  le poète médiéval   se plaint  dans ses vers, de sa condition mais aussi du manque de reconnaissance reçue pour ses services. Il le fait sans doute, une nouvelle fois ici, de manière plus voilée.

Que m’est il mieulx de quanque je vi onques?

Chascun me dit: “Tu te doiz bien amer
Qui cerchié as honeur en mainte terre
Deca les mons ou pays d’oultre mer
Et en tous lieus que noble cuer doit querre,
Qui as veu mainte dure et fors guerre
Et qui amas bien par amours adonques.”
Lors respons je: “Ce m’a fait po acquerre;
Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ?

Chacun me dit « Tu dois être bien fier (de toi)
Toi qui chercha l’honneur en maintes terres
Deçà    les monts et pays d’outre-mer
Et en tout lieu que noble cœur  recherche
Qui a vu maintes et très  cruelles guerres
Et qui (servit ) aima bien par amour alors « 
Et j’y réponds : « Je n’y ai rien gagné
A quoi me sert tout ce que je vis lors ? »

“II est certain que j’ay veu caroler
Et pour amours maint fait d’armes requerre,
En temps de paix tournoier et jouster,
Faire chancons et maint pais conquerre,
Oiseaulx voler, chiens chacer a grant erre
Et tous deduit; or court uns autres mondes;
Dire puis bien de quoy le cuer me serre,
Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ?

Certes, j’ai vu danser ou bien chanter
Et pour amour, accompli maints faits d’armes,
En temps de paix, fait tournois et jouté,
Et fait chansons et maints pays conquis
Vu vols d’oiseaux et dogues en grande chasse,
Et tout aimé  (pris plaisir  à tout  cela) mais ce monde n’est plus,
Et je puis dire, ce qui me serre le   cœur
A quoi me sert tout ce que    je vis lors ?

“J’ay veu les roys aux sacres couronner
Et leurs grans cours dont l’en doit po enquerre,
Les chevaliers sur riches draps broder,
Leurs grans tresors de joiaulx mis soubz serre;
Sui les ay; pour ce pas ne me terre;
Rien n’ay acquis et ne puis durer longues
Fors que renom; c’est le vent de soulerre;
Que m’est il mieulx de quanque je vi onques ?

J’ai vu les rois aux sacres couronner
Et leurs grandes cours qu’il vaut mieux ignorer (dont il faut peu attendre,   desquelles il vaut mieux se détourner)
Les chevaliers sur de beaux draps brodés
Leurs grands trésors et joyaux mis sous clef (bien cachés),
Je les ais vu, je ne veux m’en cacher;
Rien n’ait acquis et rien ne dure toujours,
Sauf le renom : le vent d’été ne dure.
A quoi me sert tout ce que  je vis lors ? »

L’envoy

“Prince, le temps ne puet gaires durer ;
II fault chascun a son aage finer,
Jeusnes et vieulz, vielles et blondes,
Fors et hardiz, couars au parler,
C’est tout neant; pour ce vueil demander:
Que m’est il mieulx de quanque je vi onques?”

Prince, le temps ne peut guère  durer :
Chacun doit bien mourir quand son temps vient (finir avec son âge)
Jeunes et vieux, comme vieilles et blondes
Forts et hardis ou couards en parole
Tout ça n’est rien. Pour ce  je vous demande (veux demander)
A quoi me sert tout ce que  je vis lors ?

En vous souhaitant une excellente journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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En Octobre, Bréchéliant ou les chants de troubadours de Bretagne, au Théâtre du Nord-Ouest

brecheliant-roman-Annick-Le-Scoezec-troubadours-moyen-age-broceliandeSujet : Brocéliande, légendes bretonnes,  lyrique courtoise, lecture poétique, spectacle.
Période : Moyen-âge central (XIIe, XIIIe siècle)
Evénement :  Bréchéliant ou les chants de troubadours de Bretagne
Auteur : Annick Le Scoëzec Masson
Date : le dimanche 13 octobre 2019, à 14h30
Lieu ; Théâtre du Nord-Ouest
13, Rue du Faubourg Montmartre, Paris 9e

« Au cœur du Moyen Âge, en lisière de la forêt de Brocéliande, l’arrivée d’un insolite poète pèlerin bouleverse l’équilibre précaire de la vie au château… »  

Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous avions déjà dédié un article à ce spectacle basé sur l’ouvrage Bréchéliant de Annick Le Scoëzec Masson et il sera de retour au Théâtre du Nord-Ouest, à Paris, le 13 octobre prochain.

brecheliant-spectacle-lecture-poesie-medievale-broceliande-moyen-age-centralA l’image du roman, l’univers de cette lecture à plusieurs voix, avec chants et accompagnement musical, est celui d’un château fort imaginaire, au cœur de la célèbre forêt. Dans ce  voyage au temps du moyen-âge des légendes bretonnes et des troubadours, il est question de mystère, d’attente, de désir et, plus que tout, de poésie, entre évocation des lais de Marie de France et l’Amour de loin de Jauffre Raudel.

Distribution : avec Anne Langlois, Caroline Duchenne, Claire Patoyt, Yannick Barne, Annick Le Scoëzec, Frédéric Ligier (arrangements musicaux) et Antoine Desmard  (violoncelle).

Facebook Théâtre du Nord-Ouest –  Téléchargez le programme
Voir notre article précédent sur ce spectacle

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Au sujet de la forêt de Brocéliande, voir également l’article suivant.