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Humour, épigrammes, dizain et poésie de cour renaissante avec Melin Saint-Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  ouvrage ancien. poésie satirique, humour médiéval, épigrammes, grivoiseries, poésie de cour.
Période : moyen-âge tardif, renaissance, XVIe
Auteurs : Mellin Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons à nouveau à la découverte de la poésie de cour du XVIe, qui est en France et sans conteste le siècle de la transition vers la renaissance. A cette occasion, nous revenons sur le poète Melin Saint-Gelais en vous donnant sur lui des éléments de biographie mais en partageant aussi quelques unes de ses pièces entre humour et poésie courtes.

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Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.

Folie, Melin Saint-Gelais (1574)

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N_lettrine_moyen_age_passionatif d’Angoulème, issu de famille noble, fils peut-être ou même neveu, pense-t-on, sans en avoir la certitude du rhétoriqueur Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême, Melin Saint-Gelais a bénéficié dans sa jeunesse, d’une solide éducation littéraire acquise, semble-t-il, à Potiers mais aussi à Bologne et à Padoue, au coeur de l’Italie renaissante. C’est d’ailleurs là où il put acquérir la maîtrise de la langue italienne. Plus tard, aumônier du dauphin, puis bibliothécaire du roi François Ier, il fut un des favoris à la cour. Encore plus loin dans le temps et suivant sa carrière religieuse, il se fit abbé et fut aussi clerc du diocèse d’Angoulême. A sa mort, en 1558, à Paris, il était encore dans les ordres.

Joueur de Luth, chanteur et poète de cour, contemporain et peut-être même un peu rival tout en étant ami de Clément Marot, l’histoire littéraire n’a pourtant pas retenu Melin Saint-Gelais autant qu’elle le fit de son illustre homologue, même si on s’entend bien, en général, sur le fait que sa renommée auprès de ses contemporains, n’avait rien à envier à celle de Marot, au moins de son vivant.

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Tu te plains, ami, grandement ,
Qu’en mes vers j’ay loüé Clement,
Et que je n’ay rien dit de toy.
Comment veux tu que je m’amuse
A louer ny toy, ny ta muse ?
Tu le fais cent fois mieux que moy.

A un importum, Melin Saint-Gelais (1574)

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Q_lettrine_moyen_age_passionuelques furent les détours pris par l’Histoire ou la postérité, pour juger de sa poésie, Melin Saint-Gelais fut, s’il faut le comparer à Clément Marot, pratiquement oublié et il ne resta bientôt plus, pour se souvenir de lui que la querelle qui l’opposa à Ronsard et à la Pléiade.

A une période où la poésie était perçue comme un enjeu de survie à la cour puisque les places s’y trouvaient comptées, les rivalités ne se voilaient qu’à peine. Les auteurs de la pléiade naissante ne cachaient alors pas leur ambition de faire table rase du passé médiéval, mais aussi du plus immédiat et, avec lui, d’une certaine poésie de cour légère, telle que la pratiquait justement Clément Marot ou Saint-Gelais. Il était question de renouer avec l’Antiquité et de porter le français plus haut dans des envolées qui, dans l’ensemble, semblaient peu souffrir l’usage que certains faisaient alors de l’humour, de la légèreté et même de la satire; en bref, la poésie et son usage devaient être une affaire hautement sérieuse.

Dans ce contexte, pas totalement exempt de rivalités et d’enjeux, Saint-Gelais s’était gaussé à la cour des écrits de Ronsard, en lisant des passages de ce dernier à voix haute et sur un ton pompeux, faisant même rire le roi avec ses facéties. Bien que le conflit fut atermoyé avec l’intéressé, plus tard, les auteurs de la Pléiade poursuivirent Saint-Gelais encore de leur diatribe, et cet épisode aura finalement plus survécu au temps que l’oeuvre poétique du poète d’Angoulême.

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O Luth, plus estimé present
Que chose que j’aye à present,
Luth de l’honneste lieu venu
Où mon coeur est pris & tenu :
Luth qui respons à mes pensées
Si tost qu’elles sont commencées :
Luth que j’ay faićt assez de nuits
Juge & tesmoin de mes ennuis,
Ne pouvant voir au près de moy
Celle qui t’eust au près de soy.
Je te suppli’ fay moy entendre
Comme touchant à la main tendre
Ton bois s’est garenti du feu* ,
Qui si bien esprendre ma seu :
Et s’il se pourroit bien esteindre
Par souvent chanter, & me plaindre:
Que pleust à dieu, Luth, que ta voix
Peust aller où de-coeur je vois,
Tant que mon torment bien oui
En peust rapporter un ouy :
Lors tu me serois plus de grace ,
Qu’onc n’en fist la harpe de Thraces
Qui faisoit les montaignes suyvre :
Car tu ferois un mort revivre.

D’un Luth, Melin Saint-Gelais

* Ton bois qui s’est préservé du feu

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our le reste, Melin de Saint-Gelais se situe bien souvent dans cette poésie légère de cour qui, dans les débuts de la renaissance et dans le courant de ce XVIe siècle,  pratique, dans sa recherche du bon mot et de la bonne chute, une satire et un humour qui s’épanchent quelquefois sans complexe du côté des grivoiseries.

Et s’il ne serait sans doute pas justice de ne retenir du poète renaissant que l’humour incisif et les épigrammes ou dizains « badins » ou grivois, il faut avouer que ce sont des pièces dans lesquelles il excelle. On en retrouvera certaines dans la Fleur de Poésie Françoyse mais pour mieux découvrir l’ensemble de son legs, on pourra encore valablement consulter la réédition de ses oeuvres poétiques datant de 1719 sur une édition originale datant de 1574. Tout n’y est pas parfaitement lisible et la digitalisation souffre de quelques imperfections mais c’est, en tout cas, l’ouvrage dont nous avons extrait les poésies présentes au fil de cet article.

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Un jour que Madame dormoit
Monsieur bransloit sa chambriere
Et elle qui la danse aymoit
Remuoit bien fort le derriere :
Enfin la garce toute fierre,
Luy dist Monsieur par votre foy
Qui le fait mieux, Madame, ou moy ?
C’est toy ( dist-il) sans contredit.
– Sainct Jean (dit-elle), je le croy,
Car tout le monde me le dit.

Dixain, Melin Saint-Gelais (1574)

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Ajoutons avant d’en conclure sur Melin Saint-Gelais, qu’au titre de son héritage plus sérieux, on lui prête encore d’avoir importé à la cour française l’art du sonnet italien dont François Pétrarque s’était fait quelques siècles auparavant, un illustre représentant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Marcabru, la poésie satirique et bucolique d’un des premiers troubadours du moyen-âge central

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_occitan_oc_occitanie_MarcabruSujet : troubadours, poésie satirique, poésie morale, chanson, musique médiévale,  pastourelle. occitan.
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Marcabru  (1110-1150)
Titre :  « L’autrier jost’ una sebissa »
Album : Bestiarium (1997)
Interprète : La Reverdie

Bonjour à tous,

Nous partons aujourd’hui à la découverte des origines de l’art des troubadours occitans et provençaux avec  l’un des premiers d’entre eux, à tout le moins  un parmi les plus anciens connus à ce jour, pour  nous avoir légué  une oeuvre écrite, soit Marcabru  ou Marcabrun quand on francise son nom.

Marcabru: éléments de biographie

L_lettrine_moyen_age_passion‘histoire et la biographie de Marcabru sont à mettre au conditionnel car on n’en sait peu de lui. Enfant illégitime, « jeté à la porte d’un homme puissant »* élevé sans doute par  le noble Audric del Vilar, seigneur d’Auvillar dans l’Occitanie du XIIe siècle, celui qui se fait aussi surnommer Pain Perdu est d’origine apparemment Gasconne. Son nom est-il un pseudonyme, fils de dame brune nous dit-il ou faut-il plutôt y voir un clin d’oeil occitan à un bouc, un mâle caprin ? Difficile de l’affirmer. On sait encore de lui qu’il côtoya un troubadour du nom de Cercamon (cherche-monde) dont il fut vraisemblablement l’ami  et, peut-être même l’élève, quand on n’en fait pas plutôt, à l’inverse, le maître.

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_satirique_occitan_oc_occitanie_MarcabruIl y a, concernant Marcabru, tant de zones d’ombre que certains spécialistes de littérature médiévale et notamment la professeur Laura Kendrick  ont même formé l’hypothèse que les quelques quarante trois ou quarante quatre poésies  qu’on lui attribue  pourrait être, en réalité, un corpus plus qu’un auteur. Ajoutons que  cette hypothèse semble,  à ce jour, peu suivie et qu’on s’accorde encore tout de même bien plus souvent sur l’idée que Marcabru fut une personne réelle.

Une pastourelle de Marcabru par le groupe italien La Reverdie

Une poésie lyrique, satirique et morale

 « Marcabru, fils de dame Brune, fut engendré sous une étoile telle qu’il sait comme Amour se déroule, écoutez car jamais il n’aima nulle femme, et d’aucune ne fut aimé. »
Le chant de Marcabru.

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa poésie satirique et morale, son langage quelquefois « vert », avec encore ses critiques du « fin ‘amor », cet amour courtois qu’affectionneront tant d’autres poètes et chanteurs occitans après lui, Marcabru n’apparaît pas comme  l’archétype du troubadour, mais plutôt comme un être en marge. Poète de cour, chassé lit-on, par endroits, pour avoir convoité la dame d’un seigneur, il serait passé de la cour du Duc d’Aquitaine à celle de Castille et aurait vécu nombre d’années en Espagne. Au vue de la morale qu’il défend et de sa misanthropie qu’on a quelquefois pris pour de la misogynie tant il s’en prend aux femmes légères et volages, cela paraît un peu étonnant. Luxure, prostitution, infidélités, adultères multiples,  entre les lignes de sa satire qui ne pastourelle_medievale_marcabrun_et_bergere_peinture_XIXe_William_Bouguereaus’en tient pas qu’aux moeurs de son temps qu’il juge dépravés, mais s’aventure aussi sur des terrains plus politiques, sa poésie prendra souvent un tour moral, mais on y retrouvera également de belles envolées lyriques et bucoliques avec de nombreux vers chantant la nature, ses animaux et ses saisons.

(Ci-contre La bergère William Bouguereau, XIXe siècle.)

Pour le reste, ce troubadour occitan des débuts du XIIe siècle  demeure l’auteur de la plus ancienne  pastourelle connue, ce genre dont nous avons déjà parlé ici et qui met en scène une bergère mignonnette qu’un noble seigneur ou chevalier tente en vain de séduire mais qui ne se laisse pas tourner la tête par la condition sociale, ni les richesses  de ce  passant bien empressé.  Ajoutons enfin qu’on trouve aussi  dans la poésie de  Marcabru  des mentions faites du Roi Arthur de Bretagne et de ses chevaliers ce qui en fait encore l’un des premiers troubadours à avoir abordé le sujet des légendes arthuriennes dans  ses chansons.

Les interprètes  du jour : « La reverdie »

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons la version de cette pastourelle par l’ensemble  italien La Reverdie dans l’album Bestarium qu’il dédiait en 1997 aux  animaux  et à la présence de la nature dans la musique du moyen-âge.

Formé originellement en 1986 par  quatre chanteuses, musiciennes et instrumentistes,  qui se trouvent être aussi deux couples de soeur, l’ensemble La Reverdie s’est bientôt entouré de nouveaux collaborateurs dont le chanteur et instrumentiste  Doron David Sherwin qui accompagne la formation dans ses aventures artistiques et musicales depuis le début de années quatre-vingt dix. A titre anecdotique, on retrouvera même une collaboration avec Gérard Depardieu à l’occasion d’un festival à la Basilique de Saint Vital, à Ravenne, autour  de lectures de Saint Augustin.

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En vingt ans de production artistique,  on doit  au très actif ensemble italien, près de vingt-cinq albums, dans un répertoire purement médiéval qui couvre les  XIIIe et XIVe  siècles.  Leur champ d’investigation  va de la musique sacrée à la musique profane et inclut encore des prestations autour de chants de noël. Le registre est souvent composé de chants polyphoniques ou monophoniques à capela mais les instruments viennent aussi soutenir les voix des artistes sur certaines pièces, quand le besoin s’en fait sentir.

 Leur site web  est en italien  mais tout y est et il n’y manque rien des concerts aux festivals et actualités de la formation. Le groupe dispose également de sa propre chaîne youtube  sur laquelle vous pourrez encore trouver quelques vidéos  supplémentaires de leurs prestations.

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La très belle version de cette pastourelle du troubadour occitan  interprétée ici par les artistes de La reverdie est sans doute un peu éloignée de sa version originale, en terme de tessiture de voix, puisqu’on apprend dans une autre des poésies de Marcabru que ce dernier qu’il avait la voix plutôt « rude » et « rauque », mais la virtuosité et la pureté dans l’exécution nous le font bien vite oublier. Il en existe d’autres versions à la ronde que le futur nous donnera assurément l’occasion de vous faire partager, mais nous ne résistions pas  au plaisir de vous parler, aujourd’hui, de cette  excellente et très solide formation italienne.

Les paroles de la chanson et pastourelle
de Marcabru en occitan avec adaptation

O_lettrine_moyen_age_passionn notera qu’il s’agit  ici d’une version raccourcie de la pastourelle originale de Marcabru qui  contient en réalité  treize strophes. L’adaptation en français moderne  est tirée des Poésies Complètes du Troubadour Marcabru par J M Dejeanne  (1909).

Ajoutons que la dernière strophe est traduite très « début de XXe siècle » tout de même et avec un rien de pudibonderie. La version originale est nettement plus rude, mais en puisant dans les racines latines communes de l’occitan et  du français,  je suis certain que vous trouverez vous-même une traduction plus conforme.

L’autrier jost’ una sebissa
trobei pastora mestissa,
de joi e de sen massissa.
Si cum filla de vilana,
cap’ e gonel’ e pelissa
vest e camiza treslissa,
sotlars e caussas de lana.

L’autre jour, près d’une haie,
je trouvai une pastoure métisse (de moyenne condition),
pleine de gaieté et de sens;
elle était fille de vilaine;
vêtue d’une cape, d’une gonelle
et d’une pelisse, avec une chemise maillée,
des souliers et des chausses de laine. »

Ves lieis vinc per la planissa:
— »Toza », fi·m ieu, « res faitissa,
dol ai car lo freitz vos fissa ».
— »Merce Dieu e ma noirissa,
pauc m’o pretz si·l vens m’erissa,
pauc m’o pretz si·l vens m’erissa,
qu’alegreta sui e sana ».

Vers elle je vins par la plaine
« Jouvencelle, lui dis-je, être enchanteur,
j’ai grand deuil que le froid vous pique. »
« Sire, dit la vilaine, grâce à Dieu et ma nourrice,
peu me chaut que le vent m’échevèle,
car je suis joyeuse et saine. »

— »Bela », fi·m ieu, « cauza pia,
destors me sui de la via
per far a vos compaignia;
quar aitals toza vilana
no deu ses pareill paria
pastorgar tanta bestia
en aital terra, soldana ».

« Jouvencelle, lui dis-je, objet charmant,
je me suis détourné du chemin
pour vous tenir compagnie
car une jeune vilaine telle que vous
ne doit pas, sans un compagnon assorti,
paître tant de bétail
dans un tel lieu, seulette. »

— »Don, tot mon ling e mon aire
vei revertir e retraire
al vezoig et a l’araire,
Seigner », so·m dis la vilana;
« Mas tals se fai cavalgaire
c’atrestal deuria faire
los seis jorns de la setmana ».

« Sire, tout mon lignage et toute ma famille,
je les vois retourner et revenir
à la bêche et à la charrue,
Seigneur, dit la vilaine;
mais tel se dit chevalier
qui devrait faire le même métier
durant six jours de la semaine. »

— »Bela », fi·m ieu, « gentils fada,
Vos adastret, quam fos nada,
d’una beutat esmerada
sobre tot’ autra vilana;
e seria·us ben doblada
si·m vezi’ una vegada,
sobeira e vos sotrana ».

«Jouvencelle, dis-je, gentille fée
vous dota, quand vous naquîtes,
d’une beauté suprême
sur toute autre vilaine
et vous seriez doublement belle
si je vous voyais une fois
Moi dessus et vous sous moi.

— »Don, hom coitatz de follatge
jur’ e plieu e promet gatge:
Si·m fariatz homenatge,
Seigner », so·m dis la vilana;
« non vuoil ges mon piucellatge,
non vuoil ges mon piucellatge
camjar per nom de putana ».

« Sire, homme pressé de folie
jure, garantit et promet gage;
ainsi vous me feriez hommage,
Seigneur, dit la vilaine;
mais, en échange d’une légère récompense,
je ne veux pas laisser mon bien le plus cher
pour être perdue de réputation. »

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

*  Les biographies des troubadours en langue Provençale, Camille Chabaneau,  1885.

L’exercice de la bonté selon Saadi, sage et poète persan du XIIIe siècle

poesie_medievale_satirique_eugene_deschamps_moyen_age Sujet : poésie médiévale, sagesse persane, biographie, citation médiévale, poète, conteur moyen-oriental, perse, arabe.
Période : moyen-âge central
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
citations_medievales_sagesse_persane_saadi_gulistan_jardin_des_roses_moyen-age_central

Un berger dit à son père : « ô homme prudent, enseigne-moi une maxime digne d’un vieillard. » Il répondit: « Exerce la bonté, mais non de telle sorte que le loup aux dents acérées devienne audacieux. »

Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Poète, sage persan du moyen-âge central
Citation extraite du Gulistan ou le jardin des roses.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous faisons partager un bel extrait de sagesse persane à méditer sur l’exercice difficile de la bonté. Nous en profitons également pour donner, comme nous l’avions promis par le passé, quelques éléments de biographie sur Saadi  auquel nous devons cet extrait du jour et dont la célébrité dans le monde perse et arabe de l’époque médiévale a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Saadi,élements de biographie:
poète, voyageur et conseiller des puissants

I_lettrine_moyen_age_passion copiammense poète, on sait de Saadi qu’il a beaucoup voyagé ce dont ses écrits témoignent. Pour le reste, comme de nombreuses choses de sa vie nous sont connus de sa main même, mais qu’il est lui-même conteurgulistan_saadi_miniature_persane_XVI_siecle_moyen-age_tardif, il peut être, quelquefois, un peu difficile de faire le tri du vécu et du fictionnel dans ses écrits.

(Miniature du Gulistan, manuscrit persan du XVIe siècle)

De tout cela, il résulte qu’un certain nombre d’éléments reconnus comme faisant partie de sa biographie, sont à mettre en guillemets. Né à Shirâz, (Chiraz), ville du Sud-ouest de l’Iran, il est le fils d’un éminent religieux, conseiller de l’émir. Devenu orphelin assez tôt, il sera élevé par son grand-père maternel. Après des études dans une des plus prestigieuses universités de Bagdad, il entreprendra un voyage qui durera plus de trente-cinq ans. Ce périple couvrira le monde arabe actuel de l’Irak jusqu’à l’Afrique du nord et au Maghreb, en passant par l’Arabie et la Palestine et l’on suppose même qu’il ira jusqu’en Inde, même si cette partie là de son aventure semble sujette à caution. Il fera également pendant toute cette période plusieurs pèlerinages.

saadi_grand_poete_perse_du_moyen-age_central_poesie_medievaleEn 1256, il reviendra vers sa ville natale où il deviendra un proche de l’émir Saad ibn Zangui. Il n’est pas alors, dit-on, poète de cour, mais bien plutôt un conseiller qui parle ouvertement, se comportant en homme libre et exerçant sans contrainte tout son sens et son esprit critique. C’est à cette période qu’il aurait composé ses oeuvres et il est également possible qu’il ait enseigné et tenu la chaire de sermon de la ville de Chiraz, durant ces mêmes années.  De confession musulmane, c’est un grand pratiquant et croyant et on lui prête plus de quinze pèlerinages dans les lieux saints de l’Islam, au long de son existence dont un à la Mecque, après le retour de son long voyage.

Le legs de Saadi et son oeuvre

L_lettrine_moyen_age_passiona poésie de Saadi est à la fois morale et teintée de philosophie, mais également à d’autres endroits plus religieuse, comme c’est le lot des poésies de l’Europe médiévale à la même période.  En voici encore quelques lignes célèbres, entrées dans la postérité:

« Les enfants d’Adam font partie d’un corps
Ils sont créés tous d’une même essence
Si une peine arrive à un membre du corps
Les autres aussi, perdent leur aisance
Si, pour la peine des autres, tu n’as pas de souffrance
Tu ne mériteras pas d’être dans ce corps »
Mocharrafoddin Saadi

On les retrouve en effet au frontispice de l’ONU à New York sous une traduction un peu différente:

« Of one Essence is the human race,
Thusly has Creation put the Base;
One Limb impacted is sufficient,
For all Others to feel the Mace.

The Unconcerned with Others’ Plight,

Are but Brutes with Human Face. »

« D’une même essence est faite la race humaine,
Ainsi furent posées les bases de la Création ;
Il suffit qu’un membre soit affecté,
Pour que tous les autres en ressentent le poids.
Ceux qui ne se sentent pas concernés par les difficultés des autres,
Ne sont que brutes (bêtes?) avec un visage humain. »

Le mausolée du poète Saadi à Chiraz, Iran.
Le mausolée du poète Saadi à Chiraz, Iran.

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant le legs de Saadi, on lui doit deux ouvrages très connus, un en vers, le Boustan ou Bustan (le verger) et un en prose le Gulistan (le jardin ou l’empire des roses), et encore deux autres recueils moins célèbres composés à l’attention d’un vizir, dont l’un deux « Khabissât » (les méchancetés) est satirique. Il faut encore ajouter à cela plus de sept-cents distiques rédigés en arabe. Il écrit , en effet, indifféremment en perse ou en arabe avec le même degré de maîtrise.

S’il demeure des zones d’ombre sur sa vie pour les raisons évoquées plus haut et parce que sont venues encore s’y mêler des légendes racontées sur lui, on sait, de source sûre, qu’il a côtoyé de nombreux puissants qu’il a régalé de ses contes, de ses sermons ou de ses conseils.  Il était aussi célèbre et reconnu de son vivant et sa poésie, autant que les enseignements qu’elle contient, ont largement débordé le berceau iranien et même le monde arabe pour s’étendre saadi_poesie_medievale_persane_biographie_manuscrit_ancien_boustan_moyen-age_centraljusqu’en Asie mineure et en Inde. En Iran, il est, bien sûr, encore grandement admiré et un jour national lui est même consacré.

(Le Boustan ou le verger, de Saadi, miniature tirée d’un manuscrit persan du XVIIIe siècle).

Il demeure difficile d’apprécier toutes les qualités de la poésie de Saadi, parce qu’elle souffre indéniablement de la traduction, mais de nombreux auteurs perses et arabes contemporains considèrent encore sa maîtrise du langage et son art de manier les mots comme exceptionnels. On dit son style simple et épuré mais inimitable et il semble que tous les auteurs qui s’y sont essayés ou qui se sont réclamés de son inspiration ne soient, à ce jour, parvenus à l’égaler. N’étant pas malheureusement en situation de lire sa prose comme sa poésie dans le texte original, il nous faut, quant à nous, nous contenter de ses traductions mais la sagesse qui la traverse parvient tout de même jusqu’à nous et c’est un vrai plaisir que de vous la faire partager.

En vous souhaitant une très belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Fabliau médiéval et conte satirique : un vilain crédule et un prêtre cupide sous la plume de Jean Bodel

humour_medieval_grivoiseries_epigramme_amours_interditesSujet : fabliau, poésie médiévale, conte populaire satirique, cupidité, vieux français, trouvères d’Arras
Période : moyen-âge central, XIIe,XIIIe siècles
Auteur : Jean (ou Jehan) Bodel (1167-1210)
Titre : de Brunain, la vache du prêtre
Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons de partir pour la fin du XIIe siècle avec un fabliau champêtre qui nous conte l’histoire d’un prêtre cupide et d’un Vilain crédule. Nous le devons à Jean Bodel d’Arras, poète et auteur médiéval que l’on considère souvent comme l’un des premiers à avoir écrit des fabliaux en langue française, même si l’origine de ces petites historiettes humoristiques et caustiques date sans doute de bien avant.

Jehan Bodel : éléments de biographie

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Jean Bodel, enluminure, Manuscrit 3142 de la Bibliothèque de l’Arsenal, XIIIe siècle

O_lettrine_moyen_age_passionn ne connait pas précisément la date de naissance de ce jongleur trouvère qui vécut dans la province d’Arras de la fin du XIIe siècle au début du XIIIe. Sa mort est en revanche datée, puisqu’on le retrouve dans le registre de la confrérie des jongleurs d’Arras auxquels il appartenait.

Arras (Pas-de-Calais) est alors une ville en plein développement économique et commercial qui exporte ses produits, ses draps et ses tapisseries jusqu’en Orient. La classe bourgeoisie et marchande y est florissante trouveres_arras_blason_jean_bodel_fabliau_medievalet les trouvères d’Arras y donneront naissance à une forme de poésie bourgeoise dont Jean Bodel est un des premiers à ouvrir le bal.

Fait cocasse ou étrange suivant la foi que l’on veut y préter, au début de ce  même siècle, une légende locale prête à deux trouvères fâchés entre eux d’avoir été réunis par une vision qui les aurait enjoint de se rendre à la cathédrale de la ville. Ils s’y tenaient des malades souffrant du mal des ardents, cette maladie qui surgissait après l’ingestion de seigle contaminé par l’Ergot et qui a frappé, à plusieurs reprises, des villes du moyen-âge. Après moultes trouvere_arras_sainte_chandelle_miracle_jean_bodel_fabliau_medievalhésitations et palabres, les deux jongleurs se seraient réconciliés et la vierge leur aurait alors remis une sainte chandelle avec laquelle ils purent guérir de leur mal tous ceux qui se trouvaient là. Hasard de l’Histoire ou bienveillance de la ville à l’égard des trouvères du fait de cette légende, au XIIe siècle et aux siècles suivants, la province arrageoise donnera naissance à de nombreux poètes et trouvères au nombre desquels on comptera notamment Adam de la Halle.

Jehan Bodel a laissé derrière lui neuf fabliaux, quelques pastourelles, ainsi que diverses pièces poétiques et dramatiques. Passant avec aisance du genre lyrique au drame, avec des incursions dans le genre comique et plus populaire, certains auteurs dont Charles Foulon qui lui a dédié une thèse d’état, en 1958,  n’ont pas hésité à le qualifier de génie. Outre ses oeuvres poétiques, on lui doit encore une chanson de geste de plus de huit mille alexandrins qui conte la guerre de l’Empereur Charlemagne contre les saxons : « La Chanson des Saisnes« . ainsi qu’une  pièce de théâtre dramatique et religieuse: le Jeu de saint Nicolas, un « miracle » inspiré d’un auteur et historiographe carolingien du IXe siècle, Jean Diacre Hymmonide (825-880) et traduite par le poète normand Wace (1100-1174).

Ce Jeu de Saint-Nicolas, sans doute l’écrit le plus étudié de Jean Bodel, conte la conversion de sarrasins au christianisme. Au moment de la rédaction de cette pièce, connue à ce jour comme une des premières pièces de théâtre écrites en français, le poète avait vraisemblablement déjà pris la croix pour la IVe croisade. Engageant ses contemporains à se joindre à l’expédition en terre sainte à travers, il y mit aussi en avant la subtilité d’une conversion au saint_nicolas_miracle_jean_bodelchristianisme pour laquelle les armes ne seraient pas nécessai-rement d’un grand secours; le roi des sarrasins, bien que, vainqueur sur les chrétiens et les ayant décimé, finira, en effet, par se convertir tout de même. En dehors des aspects religieux de la pièce, Jean Bodel y brosse encore des tableaux sociaux et humoristiques de l’époque ayant pour théâtre les tavernes de l’arrageois.

A peine âge de quarante ans et ayant contracté la lèpre, Jehan Bodel fera ses adieux à ses amis et à la sociéte dans « ses congés » avant de se retirer dans une léproserie dans le courant de l’année 1202. Il y mourra quelques huit ans plus tard.

La notion de « satire » dans les fabliaux

O_lettrine_moyen_age_passionpoesie_medieval_auteur_satirique_morale_politique_eustache_morel_deschampsn a pu se poser, quelquefois, la question  de savoir s’il fallait ranger les fabliaux, ceux de Jean Bodel compris, dans le genre satirique. C’est une question à laquelle certains auteurs répondent non, mais encore faut-il bien sûr s’entendre sur ce que l’on range sous le terme de satire ou genre satirique. Nous concernant, c’est toujours dans son sens large que nous l’utilisons et l’appréhendons:  « Écrit dans lequel l’auteur fait ouvertement la critique d’une époque, d’une politique, d’une morale ou attaque certains personnages en s’en moquant. » ou « Œuvre en prose et en vers  attaquant et tournant en ridicule les mœurs de l’époque. »

La notion de « virulence » ou de « violence » n’étant que très relative et sa mesure fortement liée à une époque, il ne semble pas qu’elle puisse véritablement retenue comme pertinente. D’une certaine manière et pour être très clair dans notre définition, la causticité suffit pour faire d’un texte un texte satirique, ce qui n’exclut pas, bien sûr, que la satire puisse avoir des degrés.

Il semble utile d’ajouter qu’une certaine forme d’anticléricalisme qu’on trouve souvent dans les fabliaux ne doit pas nous tromper. Durant le moyen-âge, même si l’on se gausse des prêtres ou des moines débauchés, cupides, goinfres ou même encore fornicateurs, on le fabliau_humour_medieval_vache_vilain_pretre_jean_bodel_trouvere_arras_moyen-agefait toujours depuis l’intérieur de la religion. On retrouvera cela dans les fabliaux et dans certaines poésies de Rutebeuf ou même de Villon. Pour autant qu’ils peuvent être acides à l’égard de certains membres du corps religieux (leur soif de pouvoir, leur propension à vouloir s’enrichir, la distance qu’ils tiennent entre le contenu de leurs prêches et leurs pratiques réelles, etc…), ces critiques ne visent pas tant, la plupart du temps, à ébranler l’église comme institution, ni à remettre en cause son existence, mais bien plutôt à la nettoyer de ses mauvais « représentants ».  Dans des siècles où le salut de l’âme est une question au centre des préoccupations, on se sent forcément concerné par la probité et la conduite de ceux qui, de la naissance à la mort, sont supposés être les garants de ce salut.

De Brunain, la vache au prestre,
Dans le vieux français de Jean Bodel

L_lettrine_moyen_age_passione fabliau du jour nous met face à l’image du prêtre cupide et accapareur qui ne pense qu’à s’enrichir, que l’on retrouve souvent dans les fabliaux et du vilain quelque peu en manque de second degré mais qui sortira tout de même victorieux de l’histoire.

D’un vilain cont et de sa fame,
C’un jor de feste Nostre Dame
Aloient ourer* â l’yglise. (prier)
Li prestres, devant le servise,
Vint a son proisne* sermoner, (chaire)
Et dist qu’il fesoit bon doner
Por Dieu, qui reson entendoit ;
Que Dieus au double li rendoit
Celui qui le fesoit de cuer.

« Os »*, fet li vilains, « bele suer, (de Oïr)
Que nos prestres a en couvent :
Qui por Dieu done a escient,
Que Dieus li fet mouteploier ;
Mieus ne poons nous emploier
No vache, se bel te doit estre,
Que pour Dieu le dotions le prestre ;
Ausi rent ele petit lait.
« Sire, je vueil bien que il l’ait.
Fet la dame, par tel reson.»

A tant s’en vienent en meson,
Que ne firent plus longue fable.
Li vilains s’en entre en l’est able,
Sa vache prent par le lien,
Presenter le vait au doïen.
Li prestres est sages et cointes.
« Biaus Sire, fet-il a mains jointes,
Por l’amor Dieu Blerain vous doing ».
Le lïen li a mis el poing,
Si jure que plus n’a d’avoir. * (n’est plus à lui)

« Amis, or as tu fet savoir
Fet li provoires dans Constans,
Qui a prendre bee toz tans.
« Va t’en, bien as îet ton message,
Quar fussent or tuit ausi sage
Mi paroiscien come vous estes,
S’averoie plenté* de bestes. »* (J’aurais des quantités de)

Li vilains se part du provoire.
Li prestres comanda en oirre
C’on face por aprivoisier
Blerain avoec Brunain lïer,
La seue grant vache demaine*. (personnelle)
Li clers en lor jardin la maine,
Lor vache trueve, ce me samble.
Andeus les acoupla ensamble:
Atant s’en tome, si les lesse.

La vache le prestre s’ebesse,
Por ce que voloit pasturer,
Mes Blere nel vout endurer,
Ainz sache li lïen si fors ;
Du jardin la traïna fors :
Tant l’a menee par ostez* (maisons)
Par chanevieres* et par prez, (champs de chanvres)
Qu’ele est reperie a son estre
Avoecques la vache le prestre,
Qui mout a mener li grevoit. * (A qui il déplaisait tant d’être menée)

Li vilains garde, si le voit :
Mout en a grant joie en son cuer.
« Ha », tet li vilains, « bele suer,
Voirement est Dieus bon doublere,
Quar li et autre revient Blere ;
Une grant vache amaine brune ;
Or en avons nous deux por une :
Petis sera nostre toitiaus*. » (étable)

Par example dist cis fabliaus
Que fols est qui ne s’abandone* ; (ne se résout pas)
Cil a le bien cui Dieus le done,* (Celui qui a le bien c’est celui à qui Dieu le donne)
Non cil qui le muce et entuet* : (Non celui qui le cache et l’enfouit)
Nus hom mouteploier ne puet
Sanz grant eür*, c’est or dei mains. (chance, sort)
Par grant eür ot li vilains
Deus vaches, et li prestres nule.
Tels cuide avancier qui recule.
Explicit De Brunain la vache au prestre.

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Une très belle journée à tous et longue vie!
Fred
Pour moyenagepassion.com
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