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Constance de Castille l’histoire et la destinée d’une princesse captive, prise dans les tourments de son siècle

armoirie_castille_europe_medievale_espagne_moyen-ageSujet : auteur médiéval, biographie, portrait, Espagne Médiévale, Europe médiévale, Alphonse XI, conflits nobiliaires, princesse captive, donjon
Période : Moyen-âge central (XIIIe & XIVe siècle)
Personnage :  Constance de Castille (1316-1345)
Ouvrage : « Le conte de Lucanor » par Adolphe-Louis de Puibusque (1854)

Bonjour à tous,

E_lettrine_moyen_age_passionnfermée dans le donjon de quelque forteresse ou forcée à la retraite, au fond d’un austère couvent, l’image de la princesse captive au moyen-âge trouve, sans nul doute, son fondement dans une certaine réalité historique. Sans même y ajouter l’archétype littéraire du chevalier courtois venu la délivrer, on peut ainsi compter un certain nombre de nobles dames ou damoiselles de bonne lignée, promises aux plus prestigieuses épousailles et qui, une fois les noces célébrées, connurent de tragiques destinées, en se retrouvant éloignées du pouvoir et même répudiées ou retenues prisonnières ou cloîtrées,

Les raisons derrière les remises en cause de ces alliances sont diverses, quelquefois mystérieuses et le résultat de quelque mésentente ou même de quelque susceptibilité royale (on se souvient de l’étrange et douloureux destin de la princesse Ingerburge du Danemark sous Philippe-Auguste), quelquefois bousculées à la faveur de nouvelles stratégies géo-politiques des puissants, et d’autres fois encore, un peu des deux. Il faut peut être encore y deco_medieval_espagne_moyen-ageajouter que certains mariages arrangés, très jeunes, entre les grandes familles nobiliaires et sans l’accord des intéressés, ont quelquefois contribué à faire virer ces unions en eau de boudin, quand, passant au dessus des devoir de la fonction, quelques puissants décidèrent de ne pas s’y conformer ou même quand leur âge n’a pas permis de consommer l’union.

Si tous ces cas ne semblent pas, non plus, être légions, on en connaît tout de même quelques exemples documentés. Eloignées de la cour et de ses enjeux, mises à l’écart dans quelques palais ou châteaux plus ou moins dorées ou dans quelque établissement religieux, ces princesses ou reines, déchues avant que d’avoir régné (ou si peu) et souvent même, avant d’avoir conçu des héritiers, ont pu rester ainsi, de longues années, sous la main des rois et de leur bon vouloir, recouvrant ou non, plus tard, des rôles secondaires.

Depuis le début du XIIIe siècle, Rome entend bien promouvoir la nature sacrée du mariage et avoir son mot à dire sur les unions et les désunions entre chrétiens. Aussi, il faut le dire, ces revirements d’alliance et ces répudiations après mariage n’ont pas toujours été du goût de l’Eglise qui les a souvent réprouvées, sanctionnant les souverains avec plus ou moins de succès, et plus ou moins de véhémence aussi, en fonction des exigences de son propre échiquier.

Quoiqu’il en soit, pour que la légende de la princesse captive retrouve un peu de sa réalité historique, nous voulons aujourd’hui aborder la destinée de Constance de Castille, fille de Don Juan Manuel et de Constance d’Aragon, qui fut princesse et même reine consort de Castille dans l’Espagne du moyen-âge central. C’est aussi l’occasion de produire un document intéressant puisqu’il s’agit d’une lettre  qu’elle est supposée avoir écrite au roi Alphonse XI, à l’âge de sa maturité  et alors qu’elle était encore captive de ce dernier.

Otage de conflits nobiliaires dans
l’Espagne médiévale agitée d’Alphonse XI

N_lettrine_moyen_age_passionous avons déjà abordé largement ici la biographie de l’auteur, grand seigneur et  chevalier espagnol Don Juan Manuel, aussi nous n’y reviendrons pas dans le détail. A cette occasion, nous avions aussi parlé de sa fille Constance qui fait l’objet de cet article et qui fut, pense-t-on, instrumentalisée par Alphonse XI pour tenter de faire plier le genou au grand et puissant vassal. L’histoire est peu claire, mais les faits le demeurent et il nous faut ici les rappeler brièvement.

Peu après s’être promis à la fille de notre chevalier, sans doute pour contrecarrer un mariage prévu et annoncé de cette dernière avec Juan de Haro dit Jean le Borgne, autre puissant vassal d’Espagne, nouvellement allié de Don Juan Manuel, le roi Alphonse XI, alors âgé de 16 ans (et, dit-on, sous la pression de quelques conseillers perfides), fit une autre promesse au même Jean le borgne. En contrepartie de l’union qui venait de passer sous le nez de ce dernier, deco_medieval_espagne_moyen-agele roi promit, en effet, au noble de lui accorder la main de sa propre soeur. Las !, on découvrit bientôt que l’affaire était un vil stratagème puisqu’elle servit au monarque à attirer Jean le Borgne dans un piège et à le faire occire froidement. Devant l’assassinat de son allié et voyant que le roi avait usé d’une fausse promesse de mariage pour le défaire mortellement, Don Juan Manuel en déduisit sans doute, de son côté, que l’engagement du roi envers sa propre fille pouvait être de même nature et cacher quelque tortueux complot. Il quitta donc l’armée royale, aux côtés de laquelle il s’était mis à guerroyer de nouveau suite à la célébration de l’alliance du roi avec sa fille, et il rentra en ses terres pour se mettre à l’abri.

On ne peut affirmer que le roi avait ourdi les deux plans, en même temps, pour se débarrasser des deux nobles gênants; il n’avait pas, alors, encore tenté de tuer Don Juan Manuel, comme il le fera par la suite. Si ses intentions n’étaient pas telles, il s’est montré, en tout cas, bien maladroit dans la gestion de sa relation avec le très puissant vassal, pour éveiller, de la sorte, sa méfiance. Suite aux événements, Alphonse XI usa de l’attitude méfiante du vassal et de son départ pour répudier la princesse, avec laquelle il n’avait encore pu consommer l’union pour des raisons de différence d’âge, et la fit enfermer ; au moment du mariage, en 1325, le roi venait tout juste d’être couronné et n’avait que 16 ans. Constanza en avait 9. L’union avait duré à peine deux ans et quelque temps après avoir fait cloîtrer sa jeune épouse, il prenait pour épouse Marie-Contance du Portugal.

La liberté recouvrée

A_lettrine_moyen_age_passionutant que le conflit dura entre le monarque et son vassal dura, la princesse fut tenue ainsi, soit de l’âge de 10-11 ans (1326-1327) à celui de 20-25 ans (1335-1340). Quand les deux hommes finirent à nouveau par s’entendre, le roi ne la libéra pourtant pas. Quand ils guerroyèrent à nouveau, côte à côte, pour lutter contre les sarrasins, il ne le fit toujours pas. Avait-il conçu pour elle un étrange sentiment dont il ne pouvait se défaire tout en ne pouvant le consommer ? Il est bien difficile, là encore, de l’affirmer.

deco_medieval_espagne_moyen-ageIl fallut, en tout cas, le besoin logistique qu’il avait du Portugal dans sa lutte contre l’invasion sarrasine pour qu’il consente à la libérer. L’histoire dit que le souverain du Portugal qui entendait bien voir Pierre 1er, l’héritier du royaume épouser Constance dut en effet s’y prendre à deux fois avant que le monarque espagnol accepte de s’exécuter. Sans les exigences stratégiques on peut d’ailleurs se demander s’il l’aurait fait.

Triste sort, après sa longue réclusion et ayant conquis le droit de commencer une nouvelle vie au Portugal, Constance connut encore quelques déboires. Après lui avoir donné quelques héritiers, Pierre 1er se tourna, en effet, bien vite vers une autre maîtresse, Inés de Castro, dame de compagnie de la même Constance. Il alla même jusqu’à l’épouser en secret, semble-t-il. Un peu plus tard, la favorite en question se fera assassinée ce qui n’empêchera pas le souverain portugais de déclarer publiquement vouloir la faire reconnaître  officiellement reine du Portugal, créant ainsi rien moins qu’un scandale public et jetant quelque peu, au passage, une nouvelle salve d’opprobre sur la pauvre Constance, achevant de sceller son étrange et malheureux destin. D’entre les trois enfants conçus de ce second mariage, elle aura, tout de même, pour consolation, d’avoir donné naissance au futur roi  Ferdinand 1er du Portugal.

Sur la Lettre de Constance
de Castille au roi Alphonse XI

L_lettrine_moyen_age_passiona lettre qu’écrivit Contance à Alphonse XI se situe au moment ou le Portugal demande sa libération en vue du mariage. Empressons-nous d’ajouter, avant d’aller plus loin que les événements narrés ici, ainsi que le document, nous sont connus par une chronique datant du milieu du XVIIe siècle : Chronica de el Rey dom Alfonso o quarto do nome e settimo dos Reys de Portugal, assi com a deixou escrita, Ruy de Pina (1653).

Si le récit est admis comme authentique dans ses grandes lignes, deux siècles après cet ouvrage, dans le courant du XIXe siècle, l’historien Ferdinand Denis souleva quelques doutes sur l’authenticité de la lettre (Chroniques chevaleresques de  l’Espagne et du Portugal, 1839). Elle pouvait, selon lui,  être « sujette à caution » et il affirma même que si ce n’était le cas, elle avait été, de toute façon, remaniée ou retouchée ici ou là, par quelques historiens de ce même XVIIe siècle. Pour information toujours, il semble que les documents originaux ayant servi de base au chroniqueur Ruy de Pina et auxquels il avait véritablement accès, avaient, disparu entre temps.  L’histoire emportera donc avec elle ce secret, autant que les doutes de l’historien.

deco_medieval_espagne_moyen-ageCes réserves étant émises, d’après les Chroniques de Ruy de Pina, le roi Alphonse XI avait adressé, par voie épistolaire, un premier refus formel en direction de la cour portugaise en s’opposant au remariage de Constance et en y exposant comme motif principal, les anciens conflits qui l’avaient opposés avec Don Juan Manuel. Bien que l’eau avait coulé sous les ponts et que le conflit avec le Prince de Villena semblait être résolu depuis, le monarque déclarait, peu ou prou, qu’il lui était impossible, au vue de ce passé, de libérer la dame.  Dans le même temps, il faisait adresser (« secrètement ») à Constance une autre lettre, dans laquelle il lui affirmait que seuls ses conseillers avaient été la cause de leur désunion passée et qu’il comptait bien plus tard faire annuler son mariage actuel pour pouvoir réparer ses erreurs. Autrement dit, restituer son ancienne épouse dans son statut, dans ses fonctions et à ses côtés. En conséquence, il demandait aussi à la jeune fille de lui demeurer fidèle et de ne pas se donner à un autre. Tout cela donc 10 ans après l’avoir, « mis au placard ». Il faut quand même, pour utiliser une autre expression et pour plaisanter toujours, « en avoir sous le pied ».

Etait-il sincère ? Qui pourrait le dire ? Son jeu apparaît si trouble qu’on se prend à en douter. On sait, par ailleurs, qu’à la même période, il accordait largement ses faveurs à sa maîtresse Eleonora de Guzman contre la reine Marie-Contance du Portugal dont il s’était détourné (la lettre en fera état).  Après une attente de plus d’une décennie, la noble fille de Don Juan Manuel, étant quelque peu vaccinée des manipulations du roi, de sa nature tortueuse et de ses fantaisies, lui adressa donc une lettre en réponse dont voici la teneur, encore une fois réserves prises sur les doutes mentionnés plus haut (au passage, et pour faire un appel du pied à d’éventuels historiens spécialistes des ces questions, après les objections et doutes soulevés par Ferdinand Denis sur ce document et sur son sérieux, on aimerait vraiment pouvoir retrouver la trace d’un original afin de le comparer avec la version ci-dessous, et si possible rétablir un peu de vérité historique… ).

La lettre dépeint, en tout cas, Constance à son avantage et on peut y lire la relation complexe entre position obligée d’allégeance et obligations, mais aussi le courage et la force de la jeune femme qui « claque le bec » à son roi (ça fera trois).

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T_lettrine_vert_moyen_age_passionrès-puissant et excellent prince, que Dieu a pourvu si honorablement de grandes vertus, et que la fortune a doté si largement de ses faveurs et de ses bienfaits, don Alphonse, roi de Castille et de Léon, la personne qui vous écrit est Constanza Manuel , celle que vos manques de foi ont si souvent rendue triste, tandis que vos offenses non méritées en ont mis d’autres en un périlleux désespoir. Quoique j’aie raison et désir de souhaiter vengeance, je n’oublie pas l’obéissance naturelle que je vous dois, et je me recommande à votre courtoisie. Très-haut et très-puissant seigneur, sachez une chose : Bien qu’il soit malheureux, le véritable amour garde en soi un tel attachement, que la nature avec tout son pouvoir ne le saurait effacer.

Vous ne l’ignorez pas, seigneur, je ne connaissais pas vos anciennes tendresses, quand, avec des paroles pleines de tromperie et mille raisons feintes, la vérité qui m’était due fut par vous mise à dédain. Vous m’avez trompée en mon très jeune âge, me laissant vous aimer de cette pure affection que m’enseignait l’honnêteté; et parce que les choses qui arrivent en la première jeunesse durent toujours au fond de la mémoire, pour se faire sentir dans les autres temps de la vie, je garde et garderai jusqu’à ma dernière heure le souvenir de vos fausses paroles ; et toutefois, je ne saurais le dire autrement, elles ont été dommageables à votre gloire, réprouvées par Dieu, condamnées par la sainteté de l’Église ces paroles-là ; car vous avez épousé une autre femme ; vous avez demandé et révoqué les dispenses, et le malheur en est retombé sur moi, qui vous portais cet amour fidèle que je croyais un devoir.

La haine est arrivée, l’amertume l’a suivie, et la vérité de tout ce que je dis ici s’est vue en vos œuvres. La source du mal était dans votre cœur, et pourtant vous me parlez d’amour. Non, la même âme ne saurait contenir ce qui est et ce que vous dites. Renoncez, la courtoisie le commande, à tenir un langage inutile à vos fins, qui fait tort à votre sincérité, et qui peut nuire à votre honneur royal, ce qu’en aucune circonstance vous ne devez souffrir. Votre lettre n’a eu pour effet que de me donner un soupçon que j’ai encore, c’est qu’il vous était désagréable de voir quelque chose d’heureux m’ arriver; car vous ne vouliez pas sans doute qu’on pût dire que, malgré votre abandon, j’avais trouvé, pour s’unir à ma destinée, un prince de race royale et digne de porter la couronne.

Il y en a qui m’assurent que ce n’est pas à moi que s’adressent vos rigueurs, mais à don Juan Manuel, et sur cela voilà ce que je réponds : c’est que mon père et seigneur est un ami plus loyal et un meilleur serviteur que tous ces gens qui sont riches de vos deniers et qui possèdent sans foi vos forteresses. Tels que je les connais et qu’ils sont, ils ne méritent pas de vivre avec les moindres de son lignage, et cependant, vous avez suivi leurs conseils, vous avez parlé et agi comme il leur a convenu. Ce n’est pas en une seule occasion que vous avez été contre nous; vous l’avez été en mainte circonstance, et surtout en m’écrivant des choses que vous n’aviez pas l’intention de remplir. Donc, ne me blâmez pas si je refuse de vous croire, ma raison me le défend ; je ne puis tenir pour vraies que les choses dont mes yeux sont témoins, car je sais les mauvais traitements qu’a reçus de vous la bonne princesse qui est votre femme; oui, je sais comment vous agissez avec la reine dona Maria.

Et qui est cause de ces indignités? n’est-ce pas Éléonora Nuñez de Guzman, qui, sept ans avant que vous fussiez né, faisait déjà parler de ses charmes? Vous l’avez prise aux fêtes de Léon, à une époque où, dit-on, sa mère se plaignait amèrement de sa conduite ; il n’était bruit que de Martin de Lara, le bâtard; encore n’était-ce pas, sans doute, le premier qui lui eût donné de l’amour. Personne n’avait oublié Fernand Gonzalez de Ayala. Quand je vins à connaître toutes ces choses, je ne ressentis aucune jalousie, mais je gardai une loyale confiance que vous n’avez jamais méritée; puis, je me sentis plus forte. peut-être parce qu’il s’agissait des peines d’une autre, quand je sus que de plus grands serments et des promesses plus solennelles avaient été faites à la reine et que vous les aviez rompues.

Je ne suis pas seule à souffrir nous allons deux de compagnie, nous sommes deux que vos paroles ont trompées. Dieu soit loué, néanmoins, puisqu’il n’a pas fait tomber sur moi le dur esclavage qui pèse sur l’innocence de la reine ! justice du Ciel, à laquelle rien n’échappe, sévira tôt ou tard; c’est elle qui nous donnera protection et vengeance. Qu’il ne soit donc plus mot de rien entre nous, et lors même, qu’au mépris de tout droit, vous prétendriez exercer quelque violence sur ma personne, sachez bien que mon âme restera toujours libre de votre sujétion. 

Doña Constanza Manual

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En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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« La misérable vie d’un tyran », une poésie médiévale de Pierre d’Ailly et un portrait de cet étonnant érudit et religieux des XIVe, XVe siècles

poesie_medievale_satirique_morale_pierre_d-ailly_moyen-ageSujet : poésie médiévale, auteur médiéval, poète, moyen-français, poésie satirique, poésie morale, vie curiale, tyrannie,
Période : moyen-âge tardif, XIVe, XVe siècle.
Auteur : Pierre d’Ailly (ou d’Ailliac),
Petrus de Alliarco (1351-1420)
Titre : « Combien est misérable la vie du tyran » ou « Les dits de Franc-Gontier »

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionans un article précédent nous avions mentionné les premiers Contre-dicts de Franc-Gontier sous la plume de Pierre d’Ailly. Quelques temps après le texte de Philippe de Vitry mettant en exergue les charmes, la liberté et la paix de la vie rupestre contre la vie de cour, cet auteur rédigeait, en effet, une courte poésie qui y faisait référence,

Cette belle pièce d’un peu plus de trente vers est connue sous le double nom de « Combien est misérable le vie du tyran » ou « les contredicts de Franc-Gontier » (avant ceux de François Villon donc) et nous la publions donc aujourd’hui dans son entier.  Poésie satirique, poésie morale, comme son titre l’indique elle dépeint la vie tragique citation_avidite_convoitise_tyran_eric_frommet, il faut bien le dire, terriblement ennuyeuse d’un tyran avide  qui ne vit que pour la convoitise et la gloutonnerie.

Cette poésie est d’une certaine rareté puisque c’est une des seules poésie en « langue vulgaire » qu’on connaisse à cet auteur du moyen-âge tardif. Pierre d’Ailly s’est signalé et est entré dans la postérité pour bien des raisons sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir dans cet article mais pas pour ses talents de versificateur. Au vue des qualités de ce texte, on peut regretter avec un de ses biographes, le bibliophile et historien du XIXe siècle Arthur Dinoux  (qui nous a permis de la mettre à jour), que plus de poésies de l’auteur ne nous soient parvenues.

Après cela, nous en profitons pour faire le portrait de cet auteur qui fut aussi un personnage de grande importance au XIVe siècle. Sa renommée  et son influence sur son temps furent, en effet, telles que certains de ses biographes n’hésitent pas affirmer qu’on peut pratiquement faire l’Histoire de l’Eglise sous Pierre d’Ailly à travers l’oeuvre et l’influence que ce dernier eut sur elle.

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Combien est misérable la vie du tyran
ou les contredicts de Franc-Gontier

Ung chasteau sçay, sur roche espouvantable,
En lieu venteux, sur rive périlleuse,
Là vis tyran, séant à haute table,
En grand palais, en sale plantureuse,
Environné de famille nombreuse,
Pleine de fraud, d’envie et de murmure;
Vuide de foi, d’amour, de paix joyeuse,
Serve, subjecte en convoiteuse ardure.

Viandes, vins, avait-il sans mesure,
Chairs et poissons occis en mainte guise,
Sausses, brouëts, de diverse teincture:
Et entremets faicts part art et diverse.
Le mal Glouton partout guette et advise,
Pour appetit trouver; et quiert manière
Comment sa bouch’, de lescherie esprise,
Son ventre emplit en bourse pautonière.

Mais, sac-à-fien, patente cimetière,
Sepulchre-à-vin, corps bouffi, crasse panse,
Pour sous ses biens en soy n’a lie chère;
Car, ventre saoul n’a eu saveur plaisance,
Ne le delit jeu, ris, ne bal, ne danse;
Car, tant convoit, tant quiert, et tant desire,
Qu’en rien qu’il ays n’a vraye suffisance.

Acquirer veult, ou royaume, ou empire;
Pour avarice sent douloureux martyre.
Trahison doute, en nully ne se fye,
Coeur a félon, enflé d’orgueil et d’ire,
Triste, pensif, plein de mélancolie.
Las ! Trop mieulx vaut de Franc-Gontier la vie,
Sobre liesse, et nette povreté,
Que poursuivir, par orde gloutonnie,
Cour de tyran, riche malheureté.

Pierre d’Ailly (1351-1411), Notice historique et littéraire sur le Cardinal Pierre d’Ailly, Eveque de Cambray au XVe siècle, M Arthur Dinaux (1824)

Note : les scissions en paragraphe sont de notre fait et sont destinés à fluidifier la lecture. La version originale est compact et sans saut de lignes.

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Pierre d’Ailly, acteur de son temps

N_lettrine_moyen_age_passionatif de Compiegne, Pierre d’Ailly fut un esprit actif et impliqué de son temps, doublé d’un intellectuel curieux de toutes les sciences. Théologien, philosophe, astrologue, astronome, il fut également un haut dignitaire de l’Eglise et le nombre des fonctions qu’il occupa au sein de cette dernière, au long de son existence, demeure rien moins qu’impressionnante : évêque de Cambray, de Limoges, d’Orange, du Puy-en-Velay, de Noyon, il fut encore attaché à de nombreuses paroisses en tant que chanoine ou trésorier et occupa aussi la haute charge de Cardinal. On ajoutera à cette longue liste pierre_Aylli_biographie_portrait_contredits_franc-gonthier_gontier_poesie_medievale_satirique_moyen-age_tardif(non exhaustive) le fait qu’il fut encore chancelier de l’église Notre-Dame de Paris et de l’université de Paris ainsi qu’aumônier et confesseur du roi.

Du point de vue intellectuel, il a légué nombre de traités autour des sciences, géographie et astronomie notamment, ainsi que quantité d’autres ouvrages philosophiques et  théologiques, auxquels il faut encore ajouter des sermons. La majeure partie de son oeuvre latine a traversé le temps et il a aussi écrit en français,  mais une partie de ses écrits dans cette dernière langue s’est, semble-t-il, perdue en chemin.

De Rome en Avignon,
interventions dans la résolution du schisme

Grand acteur de la conciliation et de la résolution du schisme qui, en plein coeur du moyen-âge, avait déchiré l’Eglise, pour donner naissance à deux papes, il se battit pendant de longues années pour y mettre un terme. Voyageant en Italie, il intervint aussi directement auprès des papes en Avignon pour tenter de surseoir à leurs velléités séparatistes. Son activisme et ses vues sur l’unification de l’église et sur la supériorité décisionnelle des conciles lui valurent quelques sérieux déboires, mais finirent à force de persévérance par aboutir. Pris dans les enjeux de son temps, on le vit encore prêcher avec zèle en faveur des croisades ce qui lui valut le surnom de « Marteaux des hérétiques ». Il n’est alors pas le seul à les défendre Pétrarque, Jeanne d’Arc et d’autres encore y sont favorables. Autant de choses qui feront dire à son biographe Louis Salembier :

« Toutes les idées vraies ou contestables de cette époque si troublée parurent se donner rendez-vous dans la tête encyclopédique et si puissamment organisée de l’évêque de Cambrai. »
Pierre d’Ailly et la découverte de l’Amérique, Revue d’histoire de l’Église de France, Persée, Louis Salembier (1912)

De la fête de la trinité
à la conquête des Amériques.

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant sa marque, on notera que la fête de la Sainte Trinité fut instituée par le pape Benoit XIII sous son initiative. Son Projet de calendrier destiné notamment à harmoniser les célébrations religieuses avec le calendrier civil fut à l’origine de celui adopté par Grégoire XIII près de 150 ans plus tard. Il impulsa même encore quelques corrections au livre des révélations divines qui furent également entérinées par les papes, à deux siècles de là.

La postérité a également retenu de lui qu’il fut, avec Christophe Colomb et au moins en esprit, un des découvreurs de l’Amérique. Le grand voyageur ne se séparait, en effet, jamais du célèbre Imago Mundi (ou Ymago Mundi): Le tableau du monde de Pierre d’Ailly et c’est sans doute grâce à son aide qu’il fut motivé dans son voyage et pu découvrir les nouvelles terres. Le savant religieux avait, en effet, affirmé dans son traité que les Indes pouvaient être atteintes en pierre_d-ailly_auteur_philosophe_theologien_medieval_portrait_biographie_poesies_moyen-agequelques jours, en faisant route vers l’Ouest. Qu’on vienne nous expliquer encore après cela que les hommes du moyen-âge et notamment l’Eglise pensaient que la terre était plate…

Ci-contre portrait de Pierre d’Ailly, A Lefebvre, Eglise Saint-Antoine, Compiègne, tiré de Ymago Mundi, édition de 1930, par Edmond Buron, BnF, Gallica.

Nous ne rentrerons pas, dans cet article, dans le détail des théories philosophiques de Pierre d’Ailly, mais on retiendra qu’il eut sous sa houlette quelques disciples qui allaient se signer à leur tour par leurs oeuvres et même dépasser, voire éclipser la sienne. On retiendra entre autres noms Nicolas de Clamanges, et  Jean de Gerson.

Visionnaire ? D’étonnantes prophéties

P_lettrine_moyen_age_passion copialus étonnamment, on doit au religieux féru d’astrologie quelques surprenantes prédictions sur les temps qui restaient à venir et qui feront dire à son  biographe Louis Salembier, au début du XXe siècle :

« Non seulement D’Ailly fut le fidèle miroir des opinions et même des erreurs de son temps,mais encore il eut parfois sur les âges futurs des vues prophétique qui nous étonnent et que nous rapportons sans les expliquer. Pareil à certain dieu de la fable, il regarde à la fois le passé et le présent. Il résume l’un et il prophétise l’autre. D’une part c’est un compilateur clairvoyant; de l’autre, c’est presque un voyant. »
 Louis Salembier (opus cité)

pierre_ailly_auteur_medieval_savant_philosophe_astrologie_medievale_propheties_moyen-age_chretien_XIVe_siecleJugez plutôt :

« … Puis aprés dix révolutions saturnales, viendra l’année 1789. Si le monde dure jusqu’à ces temps, ce que Dieul seul connaît, il y aura alors des nombreuses et grandes altérations et de remarquables changement, principalement dans les lois et dans les religions. »
Concordia Astronimias cum historica narratione. Pierre d’Ailly. 1414.

Dans un autre ouvrage, quatre ans après, il écrivait encore :

« … Avant 1789, il y aura un autre grand bouleversement religieux. Dans un siècle à partir du moment où j’écris, il y aura bien des changements dans le christianisme et bien des troubles dans l’Eglise, magna fiet alteracio circa leges et sectas ».
De persectutionibus Ecclesiae, Pierre d’Ailly, 1418

En 1517 et 1518, naissait le protestantisme. Nous vous laisserons juge de la nature prophétique, anecdotique ou fortuite de tout cela.

Pour aller plus loin sur cet étonnant personnage et auteur des XIVe et XVe siècle et si vous en avez la curiosité, nous ne pouvons que vous recommander l’ouvrage de la docteur en philosophe et agrégée de lettres classique Alice Lamy, qui s’est fait une spécialité des questions de philosophie latine médiévale et de scolastique.  Sorti, en 2013, chez Honoré Champion, il a pour titre : La Pensée de Pierre d’Ailly. Un philosophe engagé du Moyen Âge

En vous souhaitant une excellente journée!
Fred
Pour moyenagepassion.com
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Sources

Pierre d’Ailly et la découverte de l’Amérique, Revue d’histoire de l’Église de France, Persée, Louis Salembier (1912)

Notice historique et littéraire sur le Cardinal Pierre d’Ailly, Eveque de Cambray au XVe siècleArthur Dinaux (1824)

Conon de Bethune, chevalier, trouvère et noble seigneur d’Artois

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, oil, biographie, portrait, chants de croisades, lyrique courtoise.
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Auteur :  Conon de Béthune ( ?1170 – 1219/20)
Biographe :  Axel Wallenskôld
Livre : Les chansons de Conon de Béthune
Bonjour à tous,

N_lettrine_moyen_age_passionous poursuivons aujourd’hui notre découverte des trouvères champenois et artésiens des débuts du XIIIe siècle. Après avoir parlé de Gace Brûlé et Blondel de Nesle, nous nous penchons ici sur un autre de leur contemporain :  Conon de Bethune.

Eléments de biographie

Les origines de Conon de Bethune sont un plus claires ou certaines que celles des deux sus-nommés. Si sa date de naissance deco_medievale_enluminures_trouvere_n’est pas connue avec précision – on la situe autour de 1150 -il fait partie du lignage des seigneurs de Bethune, puissante famille artésienne avouée d’Arras depuis les débuts du XIe siècle et qui s’illustra notamment à plusieurs reprises aux croisades.

Conon est ainsi le cinquième fils de Robert V de Bethune, lui-même sixième seigneur de ce lignage. Concernant l’exercice de son art, il se réclame lui-même disciple de Hue de Coicy (Huon III d’Oisi), châtelain de Cambrai, qu’il désigne comme son « maître à trouver ».

« Or vos ai dit des barons ma sanblance;
Si lor an poise de ceu que je di,
Si s’an praingnent a mon mastre d’Oissi,
Qui m’at apris a chanter très m’anfance. »

On rencontrera encore le nom de notre trouvère dans des poésies tierces (sous les formes de Quesnes, Quenes) et notamment sous la plume de Gace Brûlé. Il semble donc qu’il ait côtoyé au moins quelques temps ce dernier ainsi que Blondel de Nesle.

Des traits « d’artois » dans le « françois »

D’après une de ses chansons, Conon de Bethune séjourna à la cour de France au moins une fois. Il y eut même l’opportunité (cuisante) d’y pousser quelques chansons. A cette occasion, il se fit en effet « remballer » par la reine en personne  pour les traits d’Artois tintant son François, tout cela en présence de Philippe-Auguste et semble-t-il de Marie de Champagne (ce qui l’a, au passage, le plus affecté). Voici un large extrait de la chanson dans laquelle il  témoigne de cette déconvenue.

deco_medievale_enluminures_trouvere_« Mout me semont Amors ke je m’envoise,
Quant je plus doi de chanter estre cois;
Mais j’ai plus grant talent ke je me coise,
Por çou s’ai mis mon chanter en defois;
Ke mon langaige ont blasmé li François
Et mes cançons, oiant les Champenois
Et la Contesse encoir, dont plus me poise.

La Roïne n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieus, li Rois.
Encoir ne soit ma parole franchoise,
Si la puet on bien entendre en franchois;
Ne chil ne sont bien apris ne cortois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,
Car je ne fui pas norris a Pontoise. »

Maladresse diplomatique ou signe de temps, la langue d’oil de la cour de France de cette fin de XIIe siècle s’imposerait-elle déjà sous le ton qu’on devine narquois de la reine, comme le parler qu’il convient de maîtriser pour prétendre se produire devant la couronne et surtout la séduire ? Si Conon De Bethune, piqué dans son amour propre et laissé à son desarroi, relèvera ici la scène avec une pointe d’ironie, on se souvient qu’un peu plus tard dans le temps et dans le courant du XIIIe siècle, Jean de Meung (Clopinel) confirmera en quelque sorte cette tendance, en s’exprimant sur le même sujet en préambule du roman de la rose et en prenant les devants (peut-être même en forçant un peu le trait?): « Si m’excuse de mon langage – Rude, malotru et sauvage, – Car né ne suis pas de Paris. »

Les croisades

Pour le reste et dans les événements marquants de son parcours, Conon de Bethune se croisa, semble-t-il, deux fois. La première lui valut de se faire railler par ses contemporains poètes. A l’occasion des préparatifs de Philippe Auguste pour la 3ème croisade et devant la tiédeur manifeste de l’entreprise autant que la lenteur des uns et des autres à engager le départ, le trouvère composa, avec grande conviction deux chants de croisades pour ajouter un brin d’allant à cette cause. Las!, une fois parti pour l’Orient, son ardeur fut de courte mèche puisqu’il finit par rentrer de manière anticipée. A son retour, celui que le poète avait reconnu comme son maître dans l’art de trouver, lui servira sur un plateau deco_medievale_enluminures_trouvere_un sirventes acerbe dans lequel il se gaussera de lui autant que de son  roi  « failli » (Philippe Auguste).

Pour la deuxième expédition, la quatrième croisade, le noble artésien aura l’occasion de mieux illustrer ses qualités et d’écarter tout doute sur ses motivations. Sur le terrain, il sera, en effet à plusieurs reprises le porte-parole des barons croisés à Constantinople et jouera par la suite un rôle politique et militaire important dans la tenue de l’empire latin d’Orient. On trouve notamment dans les Chroniques de la prise de Constantinople par les Francs, de Geoffroi de Ville-hardouin de nombreuses mentions de ses actions sur le terrain.  Avant sa mort que l’on situe autour de l’année 1219 ou 1220, Conon de Bethune fut encore nommé sénéchal sous l’impératrice Yolande de Flandre, puis régent de l’Empire.

Oeuvre, chansons et legs

L_lettrine_moyen_age_passione trouvère nous a laissé un peu moins de quinze chansons. Une fois passée au filtre de l’analyse, dix d’entre elles demeurent certaines, les autres sont d’attribution plus contestable. L’ensemble de ce legs se trouve réparti dans dix-sept manuscrits.

A ce jour, un des plus sérieux biographes du trouvère demeure encore Axel Wallenskôld (1864-1933) romaniste, linguiste et philologue finlandais passionné de français médiéval et ancien.  Son ouvrage sur les chansons de Conon de Bethune qui, en 1921, faisait deco_medievale_enluminures_trouvere_suite à la thèse qu’il avait publiée quelques années auparavant (1891), a d’ailleurs été réédité jusque dans les années 1981, chez Honoré Champion.

Voilà la liste courte que ce biographe a établi des chansons de Conon Bethune. D’autres médiévistes ou spécialistes de littérature médiévale seront peut-être encore tentés de l’élargir, en en ajoutant quelques-unes supplémentaires, mais l’essentiel est là :

Chançon legiere a entendre – Si voiremant con celé don je chant – Moût me semont Amors que je m’envoise – Ahil Amors, com dure départie – Bien me défisse targier – Se raige et derverie – Belle doce Dame chiere – Tant ai amé c’or me convient haïr – L’autrier un jor après la Saint Denise. – L’autrier avint en cel autre pais.

Les thèmes abordés oscillent entre l’amour courtois et le contexte de la croisade (ralliement, dénonciation, pesance du chevalier tenu de quitter sa dame pour les terres lointaines). Nous aurons dans de futurs articles l’occasion de vous en présenter quelques unes, par le menu.

En vous souhaitant une excellente journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen-Age sous toutes ses formes.

L’amour courtois d’Oc en Oil, Blondel de Nesle, trouvère, poète, adepte et fine amant devenu « légendaire »

musique_danse_moyen-age_ductia_estampie_nota_artefactumSujet : musique, poésie, chanson médiévale, amour courtois, trouvère, oil, biographie, portrait, historiographie, fine amor, troubadours
Période :  XIIe,  XIIIe, moyen-âge central
Auteur :  Blondel de Nesle
Biographe :  Yvan G Lepage
Livre : L’oeuvre lyrique de Blondel de Nesle

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue littéraire et artistique, le XIIe et les débuts du XIIIe siècle sont des temps florissants pour l’art des troubadours, mais c’est aussi une période qui voit leur influence s’étendre au delà de leur berceau linguistique, méditerranéen, provençal et languedocien pour atteindre le Nord de la France. Plusieurs cours en Aquitaine et à Poitiers, en Champagne et même en Bretagne favorisent une deco_medievale_enluminures_trouvere_effervescence créatrice certaine par leur mécénat et leur goût de l’art poétique. Des rencontres entre chanteurs et artistes du sud et âmes poètes du nord s’y sont peut-être même tenues. Du point de vue des échanges culturels, la poésie de certains trouvères se trouve alors largement influencée par l’art, la musique autant que les thèmes et les manières des troubadours.

Une poésie « provincialisante » va ainsi naître dans les formes variées de la langue d’oil et au sein des cours seigneuriales du Nord.  Dans cette « école » ou peut-être pourrait-on parler plutôt de mouvement ou d’élan, on trouve le trouvère Gace Brûlé dont nous avons déjà parlé ici et sa grande popularité d’alors. Contemporain de ce dernier, on croise encore des noms comme Pierre de Molins, Conon de Bethune, le Châtelain de Couci et encore Biondel de Nesle qui fait l’objet de cet article. Trouvère loué et populaire en cette fin de XIIe siècle, il entrera même un peu plus tard dans la légende.

Blondel de Nesle, « Eléments » de Biographie

Historiographie quand tu nous tiens

A_lettrine_moyen_age_passionu delà des poésies ou chansons attribuées par les manuscrits à certains des artistes d’Oc ou d’Oil du moyen-âge central, les débats demeurent bon train et ont été incessants chez les médiévistes, romanistes et historiens, autour du peu d’éléments que nous possédons sur nombre de poètes, troubadours ou trouvères médiévaux. Quand les informations ne sortent pas des sources officielles (archives, chartes et documents administratifs, juridiques ou « factuels ») et qu’elles nous proviennent des chroniqueurs – très souvent postérieurs à ceux dont ils « narrent » les faits ou les exploits – le sens critique et encore le fait qu’ils « arrangent » l’histoire à leurs vues ou à celles de leurs commanditaires quand ils en ont, deco_medievale_enluminures_trouvere_obligent légitimement les historiens à les considérer avec recul. L’expérience et les recoupements ont, par ailleurs déjà largement prouvé que le genre de la « chronique » ou du « récit » médiéval doivent être plus valablement considérées comme des oeuvres littéraires que comme des récits fiables; la vérité est donc souvent entre les deux quand elle n’est pas tout simplement ailleurs. Du reste, même pour ce qui est des manuscrits anciens ou « chansonniers », dans une période ou la notion « d’auteur » ne veut pas dire grand chose et corollaire en partie de cela, où la rigueur des copistes est également en cause, ces dernières sources se retrouvent elles-aussi passées au crible par les chercheurs et demeurent quelquefois sujet à caution au moment d’attester de l’attribution d’une oeuvre ou de démêler l’auteur du « corpus » qu’on lui prête.

Concernant le trouvère d’aujourd’hui, la connaissance  que nous en avons, n’échappe pas à la règle et reflète un mouvement qui a suivi les avancées méthodologiques de l’Histoire. Dans les siècles précédent le XIXe et même dans une certaine mesure, jusqu’à lui inclus, on voyait, en effet, souvent le moindre texte d’époque pris pratiquement au pied de la lettre, pour finalement, dans le courant de ce même XIXe et plus encore résolument au XXe, revenir à des constats plus mesurés. On peut en retirer quelquefois l’impression moins confortable que plus rien n’est certain mais elle a au  moins le mérite d’être largement plus objective et salutaire. Sur la question des poètes et artistes du moyen-âge central, on peut observer ce même phénomène à propos des troubadours et des vidas qui furent écrites deco_medievale_enluminures_trouvere_près de cent ans après eux. On sait aujourd’hui qu’elles doivent être considérées sans doute plus comme des « paraboles » littéraires que comme des « faits » relatés, Michel Zink nous y a aidé. On pourra pourtant trouver encore de nombreux cas où ces récits sont pris pour argent comptant et même affirmés ou repris sans qu’aucun guillemet ne vienne les nuancer ou les sourcer.

Au XXe et XXIe siècle, l’Histoire sérieuse de son côté, a fait la place à sa grande soeur :  l’historiographie et a gagné ainsi largement en recul et en sagesse. Les détours qu’elle prend désormais sont toujours utiles parce qu’ils permettent de déjouer les « certitudes » (qui vont quelquefois jusqu’aux âneries) qui continuent quelquefois de courir alors que les historiens les ont depuis longtemps déconstruites.  Pour revenir au sujet de Blondel de Nesle, afin de démêler l’historique du spéculé, l’hypothétique du certain et finalement le vrai du faux, nous faisons appel ici à un grand connaisseur de littérature médiévale et plus précisément du trouvère : le médiéviste canadien Yvan G Lepage (1941-2005). Il avait notamment fait paraître en 1994, un ouvrage autour de « L’œuvre lyrique de Blondel de Nesle » (Paris, Champion, 1994).

Des origines nobles et picardes  ?

B_lettrine_moyen_age_passioneau chevalier, blond ?, musicien, poète, amant d’entre les « fine » amants, « compagnon » ou poète proche de Richard Coeur de Lion s’étant croisé héroïquement à ses côtés et l’ayant peut-être même à demi secouru alors qu’il se tenait prisonnier  dans ses geôles autrichiennes, Blondel de Nesle est entré dans la légende sur la foi d’un récit considéré de nos jours comme tout de même plus littéraire qu’historique (Récits d’un ménestrel de Reims 1260).  Comme toute légende reprise au fil du temps, il est venu s’y ajouter encore d’autres « faits » qui, s’ils en sont, sont pour la plupart, plus littéraires qu’avérés.

deco_medievale_enluminures_trouvere_Biondel de Nesle est contemporain de Gace Brûlé et de Conon de Bethune,  nous le savons d’après ses poésies puisqu’il les cite tous deux et les traite en « compaignon ». Se sont-ils rencontrés à la cour de Marie de Champagne ou de Geoffroy de Bretagne ? Nous ne le savons pas.  Etait-il chevalier, seigneur, noble à tout le moins ? Aucun document ne l’atteste. Certains historiens ont même longtemps pensé qu’il ne devait pas l’être puisque les manuscrits ne lui donnaient pas du « Messire », contrairement à d’autres de ses contemporains.

Le fait qu’il nomme des homologues en poésie avec quelque familiarité semble pourtant suggérer  que le trouvère faisait partie d’une certaine noblesse. Pour des raisons d’étiquette et sauf à invoquer une exception à l’intérieur d’une sorte de « confrérie » de poètes, il aurait difficilement pu sans cela les nommer de la sorte. C’est en tout cas l’avis du Médiéviste Holger Petersen Dyggve (Trouvères et protecteurs de trouvères dans les cours seigneuriales de France, 1942). Sur la foi de cette assertion, ce dernier a même établi des rapprochements « possibles » entre « Blondel » qui serait alors un « surnom » et le lignage des seigneurs de Nesle. L’un deux pourrait peut-être se cacher derrière le nom du trouvère : Jehan II ou Jehan I de Nesle ? Le premier,  fidèle de Philippe-Auguste, participa à la bataille de Bouvines et se croisa pour la quatrième croisade. Le deuxième, Jehan 1er prit la croix lui aussi (troisième croisade) mais aux côtés de Richard de Lion auquel il était attaché. Pour des raisons de datation et en songeant aux légendes qui firent plus tard d’un certain Blondel un fidèle du roi d’Angleterre, il pourrait donc s’agir de notre poète, selon Yvan G Lepage,  même si rien n’est certain. Hors de cette hypothèse, le mystère demeure donc autour des origines du trouvère, mais en songeant à l’opposition farouche qui se noua entre Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion, il semble toutefois raisonnable d’écarter l’hypothèse qu’il ait pu s’agir de Jehan II de Nesle.

Naissance d’une légende

O_lettrine_moyen_age_passionn mesure d’autant plus la différence entre notre approche moderne de la notion d’auteur et notre foisonnement documentaire actuel quand on sait que la notoriété de Blondel de Nesle ne faisait pas de doute en son temps. On lui prête en effet les plus belles qualités : artistiques, esthétiques. Adepte authentique du fine amour, certains auteurs en feront même l’égal du légendaire Tristan dans cette matière. La dizaine de manuscrits dans lesquels on retrouve ses chansons est encore là pour témoigner de sa popularité et son art poétique passera même les frontières de la France pour être imité  jusqu’en Allemagne. Il en fallait peu pour que notre trouvère entre bientôt dans la légende. En 1260, l’ouvrage anonyme d’un ménestrel de Reims se chargea, sur cette question, de lui donner un sérieux coup de pouce.

deco_medievale_enluminures_trouvere_De belle écriture, l’ouvrage, écrit plus d’un demi-siècle après les faits, se situe entre la chronique et le récit inventé ou remanié, allant même, par endroits, jusqu’au fantasque. Les exploits respectifs de Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste durant la croisade y sont notamment et largement revisités à l’avantage de la couronne française. Quoiqu’il en soit, suite à l’emprisonnement de Richard en Autriche, un certain ménestrel, « né devers Artois » et dénommé « Blondiaus«  se serait mis à la recherche de l’infortuné. L’ayant retrouvé grâce à une chanson connue d’eux-seuls et qu’ils avaient tous deux composée, le trouvère se serait alors empressé d’aller alerter les gens d’Angleterre de la captivité de leur roi. La légende était née et allait perdurer et même connaître quelques ajouts dans les courants des siècles suivants.

Ce Blondiaus pouvait-il être le trouvère ? S’il était Jehan Ier il avait pu en effet participer à la croisade, être peut-être proche de Richard Coeur de Lion et si, en plus, on le désignait là comme ménestrel, il pouvait s’agir du même homme que Blondel de Nesle ? Au gré des auteurs, la légende fusionna pour en faire une seule et même deco_medievale_enluminures_trouvere_personne ou s’en dissocia pour prendre son autonomie littéraire, laissant libre cours aux imaginations : beau chevalier, parfait fine amant, fidèle et loyal ménestrel et sujet du non moins légendaire Roi anglais, duc de Normandie et d’Aquitaine, et comte de Poitiers.

De Picardie où Holger Petersen Dyggve le fera naître quelques siècles plus tard sous la foi de ses conclusions, avant lui, on fera même naître le trouvère en Normandie et s’appeler Jehan Blondel (Chronique de Flandre, XIVe siècle). Origine différente donc sous l’influence lointaine des Récits de Reims et de la prosimité de Richard Coeur de Lion? , mais rapprochement troublant toutefois sur le prénom « Jehan » ( même s’il est commun à l’époque)  avec le Jehan Ier de Nesle mentionné plus haut.

Mais alors quoi ?

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour conclure sur tous ces éléments, les médiévistes tendent à se ranger préférablement sur la théorie de Holger Petersen Dyggve à propos des origines picardes du trouvère. C’est en tout cas ce que fait avec quelques réserves prudentes, Yvan G Lepage,  le dernier biographe en date de Blondel de Nesle, même s’il s’incline plutôt à penser que le poète médiéval et Jehan 1er de Nesle, croisé lui-même aux côtés de Richard coeur de Lion (plutôt que Jehan II), ont peut-être pu être un seul et même homme. Cela expliquerait en tout cas le fond des « légendes » attribuées au trouvère et pourrait à peu près mettre ensemble les pièces du puzzle.

deco_medievale_enluminures_trouvere_Au passage, du XVIIIe au XXe, entre légendes et créations littéraires, on continuera de trouver sur le compte de Blondel les assertions les plus fantaisistes, y compris dans des ouvrages de vulgarisation (au mauvais sens du terme puisque erronée…). Si vous voulez en avoir le détail, nous vous invitons à consulter directement l’excellent article et les contributions du médiéviste indiquées en pied d’article. Redisons-le, ce grand détour que nous lui devons entièrement, vaut sans doute  autant par sa déconstruction que pour ses affirmations, mais avoir une vision claire de ce que nous ne savons pas mérite quelquefois qu’on l’examine de près et peut s’avérer utile au moment de faire la différence entre une production littéraire et le moyen-âge factuel, ou même pire entre une information « vulgarisée » et une information erronée.

L’oeuvre de Biondel de Nesle

I_lettrine_moyen_age_passion copianspirée  des troubadours d’Oc,  l’oeuvre de Biondel de Nesle est tout entière dédiée à la lyrique courtoise.  Les pièces vont de vingt-trois (certaines) à un peu plus d’une trentaine suivant les critères retenus par les auteurs.

On les trouve, nous le disions plus haut dans un nombre « important » de manuscrits. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans de futurs articles, ainsi que de publier et commenter pour vous des chansons et poésies de cet auteur.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.


Sources

Blondel De Nesle. L’oeuvre lyrique (1994) de Yvan G. Lepage

Blondel de Nesle et Richard Coeur de Lion, Histoire d’une légende, article de Yvan G. Lepage, Florigelium (1985).

Récits d’un ménestrel de Reims (1260) sur Gallica

En ligne :   les oeuvres de Blondel de Néele. Prosper Tarbé (1962)

Colin Muset, portrait et une chanson médiévale sur les déboires du trouvère du XIIIe siècle

poesie_litterature_medievale_realiste_satirique_moral_moyen-ageSujet : musique, chanson médiévale, poésie médiévale, humour,  trouvère, biographie, ménestrel, jongleur, auteur médiéval, vieux-français
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle.
Auteur ; Colin Muset (1210-?)
Titre :  « Sire Cuens, j’ai viélé »
Interprètes : Les productions Perceval (livre MM Le moyen-âge la renaissance, Editions J. M. Fuzeau, 1989

Bonjour à tous,

Nous partons aujourd’hui aux abords du XIIIe siècle pour parler d’un trouvère célèbre du nom de Colin Muset: portrait, détails sur l’homme et sur l’oeuvre donc et, bien sûr, présentation d’une de ses chansons pour compléter le tableau.

Eléments (flous) de biographie

A_lettrine_moyen_age_passionl’image de nombreux autres trouvères ou troubadours de son temps, quand ils n’étaient pas eux-même des seigneurs suffisamment notables pour entrer dans l’histoire,  on sait peu de chose de la vie de Colin Muset. Originaire de Lorraine ou de Champagne, il serait né au début du XIIIe siècle, autour de 1210. On ne connait pas non plus la date de son trépas mais on sait qu’entre les deux, il aurait été poète, musicien et joueur de Viole (vièle à archet).

Si l’on se fie au contenu de ses poésies, il allait de cour en cour pour proposer son art et pour subsister. Pour autant, nous ne sommes pas là face à un artiste miséreux puisque, à l’en croire toujours, il avait  une servante pour assister sa famille et il avait colin_muset_trouvere_XIIIe_poesie_chanson_musique_medievale_XIIIe_siecle_moyen-agemême encore une valet pour s’occuper de sa monture.

De fait, en son temps et sur la base des poésies du Ménestrel, Gaston Paris nous a dépeint Colin Muset comme un bon vivant, menant somme toute, une existence assez bourgeoise. Marié avec au moins un enfant, il aurait été sédentaire l’hiver et plus itinérant durant l’été. « Poète, amoureux et parasite » ainsi qu’il se voyait lui-même, sa poésie oscille entre légèreté, images bucoliques, amourettes et encore des aspirations à une vie confortable et jouisseuse, entourée de bons vins et de bonne chère.  On retrouvera sans peine quelques uns de ces traits dans la chanson que nous vous présentons aujourd’hui pour accompagner ce portrait et qui est une de ses plus célèbres.

Contemporain de Thibaut de Champagne, roi de Navarre, Colin Muset a-t-il fini par entrer au service et sous la protection de ce dernier ? Si on le trouve affirmé ça ou là, cela ne semble pas faire l’unanimité chez les nombreux auteurs  qui se sont penchés sur lui.

« Sire cuens, j’ai viélé », Ensemble Perceval

Le legs de Colin Muset : comptages, débats d’experts, corpus, etc…

S_lettrine_moyen_age_passionigne d’une certaine reconnaissance et popularité de cet artiste médiéval en son temps, on peut trouver les oeuvres de Colin Muset  dans de nombreux manuscrits anciens qui s’échelonnent entre le milieu du XIIIe et le début du XIVe siècle. Deux d’entre eux en contiennent le plus grand nombre, le MS  389 ou Le Chansonnier français de la Burgerbibliothek de Berne, et encore le Chansonnier U connu encore sous le nom de Manuscrit de Saint-Germain des près. Véritable mine d’or de la chanson française (et provençale) du moyen-âge central, ce dernier est en tout cas le plus ancien dans lequel on puisse trouver des pièces de Colin Muset aux côtés de 304 autres trouvères, 333 chansons et encore 29 compositions provenant de troubadours. La chanson du jour se trouve, quant à elle, dans quatre autres manuscrits  dont le manuscrit MS 5198 de l’Arsenal et encore dans le MS Français 845 dont est tirée l’image ci-dessous.

sire_cuens_manuscrit_ancien_colin_muset_chanson_poesie_medievale_trouveres_moyen-ageQuoiqu’il en soit, du XIXe siècle jusqu’à des dates encore très récentes (2007), entre poésies non signées, simplement émargées après coup par un « rubriqueur » ou un copiste, mais aussi entre approches déductives, comptage de pieds ou longues analyses stylistiques et métriques, le nombre exact de pièces attribuées à notre trouvère du jour a oscillé d’une douzaine à un peu plus d’une vingtaine. Les débats n’étant toujours pas clos sur le sujet,  au delà de la douzaine, on se retrouve en face d’un corpus aux contours flottant différemment en fonction des experts.

Au demeurant, cela reste une production plutôt chiche, si on la compare avec celle d’autres trouvères ou jongleurs contemporains du XIIIe siècle comme un Adam de la Halle ou un Rutebeuf. En dehors du fait que certaines de ses oeuvres se sont peut-être perdues, sans doute  Colin Muset chantait-il, en plus de ses propres pièces, des oeuvres empruntées à d’autres. Comme nous le montrent les manuscrits d’époque, il n’aurait eu, dans cette hypothèse, que l’embarras du choix dans le large répertoire des trouvères dont il était contemporain.

Sire Cuens, j’ai viélé

O_lettrine_moyen_age_passionn ne peut pas s’empêcher de trouver, dans cette chanson de Colin Muset sur les déboires de l’activité de trouvère,  quelques similitudes avec certaines complaintes de Rutebeuf, sur le fond au moins en tout cas. L’humour est à l’évidence présent, et il faut bien avouer que l’interprétation de la pièce du jour le renforce encore, mais au delà, le texte met en scène ce fameux « je » poétique dont nous avions déjà parlé avec Rutebeuf (voir article)  et que nous avions ré-abordé en parlant de la poésie de Michault Taillevent. (voir article sur le passe-temps de Michault).

Entre poésie goliardique, fabliaux et notes satiriques, le XIIIe se signe aussi par une forme d’émancipation de certains de ses auteurs d’avec la lyrique courtoise.  Colin Musset reste un de ceux là.

Benureau_Kaamelott_Alexandre_Astier_trouvere_moyen-age_colin_muset_complainte_chanson_medievale_XIIIe_siecle« L’ami Barde n’eut point ripaille
Parti sans pain et sans fruit
Quand chanta pour les funérailles
Du roi Loth mort dans son lit.
Niah, niah, niah, niah! »
Le Barde ( Didier Bénureau) –
Kaamelott,
Alexandre Astier

Sans parler du clin d’oeil fait par Alexandre Astier dans Kaamelott au sujet du barde mal reçu, que cette chanson de Colin Muset ne peut manquer d’évoquer pour ceux qui connaissent la série, on trouvera cette complainte sur les mauvais donneurs, reprise par d’autres chanteurs et artistes du moyen-âge. Il faut bien dire qu’un certain idéal de pauvreté, synonyme peut-être d’une forme authenticité pour certains artistes ou auteurs romantiques du XIXe n’a rien de médiéval. Les trouvères ou troubadours du moyen-âge ne se cachent pas, en effet, de vouloir gagner quelques deniers bien mérités et un bon traitement en échange de leur art.

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Les paroles de « Sire Cuens, j’ai viélé »
dans le vieux-français de Colin Muset

Sire Cuens* (Comte), j’ai viélé
Devant vos, en vostre ostel :
Si ne m’avez rien doné,
Ne me gages acquités ;
C’est vilanie !
Foi que doi Sainte Marie,
Ensi ne vos sieuré je mie ;
M’aumoniere est mal garnie
Et, ma borse mal farcie !

Sire Cuens, car commandez
De moi vostre volenté ;
Sire, s’il vos vient à gré,
Un biau don car me donez
Par cortoisie !
Car talent ai, n’en dotez mie
De raler a ma mesnie* : (retourner en ma maison)
Quant g’i vois borse d’esgarnie,
Ma fame ne me rit mie,

Ainz me dit : « Sire Engelé,
En quel terre avez esté
Qui n’avez riens conquesté ?
Trop vos estes deporté 
Aval la vile !
Vez con vostre male plie :
El est bien de vant farsie !
Honi soit qui a envie
D’estre en vostre compaignie ! »

Quand je vieng a mon ostel.
Et ma fame a regardé
Derrier moi le sac enflé
Et ge, qui sui bien paré
De robe grise.
Sachiez qu’elle a tost jus mise
La quenoille ; sanz faintise
Ele me rit ; par franchise,
Ses deux braz au col me lie.

Ma fame va destrousser
Ma male sans demorer* (sans attendre) ;
Mon garçon va abuvrer
Mon cheval, et conreer* (en prendre soin, le nourrir) ;
Ma pucele* (servante, jeune fille) va tuer
Il chapons, por deporter* (célébrer)
A la janse aillie* (sauce à l’ail)
Ma fille m’aporte un pigne* (peigne)
En sa main par cortoisie…
Lors sui de mon ostel sire
A meolt grant joie, sanz ire,
Plus que nus ne porroit dire.

deco_frise

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com.
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Une chanson médiévale de Pistoleta, troubadour provençal du XIIIe siècle

troubadour_provence_chanson_poesie_medievale_moyen-ageSujet : musique, chanson et poésie médiévale, troubadours, servantois, sirventes. chanson de voeux, portrait, éléments biographiques, vidas.
Titre : Ar’ agues eu mil marcs de fin argen, Puisse-je avoir mil marcs d’argent fin
Auteur : Pistoleta, troubadour provençal, aquitaine et languedoc
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle

Bonjour à tous,

D_lettrine_moyen_age_passionu troubadour Pistoleta, les vidas ou le parnasse occitan nous apprennent qu’il fut lui-même le chanteur du troubadour et conteur Arnaud de Mareuil. Clerc d’assez pauvre condition, ce dernier colporta son art dans l’entourage de Raymond V de Toulouse et notamment de la soeur de ce dernier la contesse de Burlats. Il est d’ailleurs entré plus largement dans la postérité que l’artiste qui nous intéresse aujourd’hui mais il faut dire qu’à la période contemporaine de Pistoleta et au vue de leur nombre, les troubadours qui se tenaient en Provence, en Aquitaine et au delà se trouvaient exposés à une sérieuse concurrence.

pistoleta_troubadour_chanson_poesie_medievale_voeux_trobar_provence_moyen-age_XIIIe

Vida de Pistoleta et parnasse occitanien

« Pistoleta si fo cantaire d’en Arnaut de Maruoill e fo de Proensa; e pois venc trobaire e fez cansos con avinens sons. E fo ben grazitz entre la bona gen ; mais hom fo de pauc solatz, e de paubra enduta, e de pauc vaillimen. E tolc moiller à Marseilla ; e fes se mercadier e venc rics ; e laisset d’anar per cortz. » Le parnasse occitanien. Edtion de 1819.

Le peu d’informations biographiques que l’on trouve concernant Pistoleta puise, de manière plus ou moins explicite, à la même source : les Vidas. Nous l’avons déjà dit par ailleurs mais il est sans doute bon de le répéter ici : issues vraisemblablement de la tradition orale provençale colportée sur les troubadours, ces « biographies »  furent rédigées près d’un siècle plus tard et se présentent toutes sous une forme plus ou moins anecdotique et romancée. Leur nature littéraire a été largement soulignée par Michel Zink qui recommande de prendre, à leur égard, un certain recul critique, en privilégiant plutôt l’analyse littéraire justement, la véritable valeur historique des faits rapportés ne pouvant, dans bien des cas, pas être corroborée par d’autres sources. Nous mettons donc quelques guillemets à ces éléments biographiques mais comme ils sont à peu près les seuls en notre possession, il nous faut bien au moins les citer ici.

pistoleta_troubadour_chanson_poesie_medievale_chansonnier_provencal_manuscrit_ancien_bnd_ms_12473_moyen-age_central_XIIIe

Ci-contre représentation de Pistoleta, Chansonnier provençal dit chansonnier K,   manuscrit ancien, ms 12473 Bnf, milieu du XIIIe siècle)

En activité de la fin du XIIe siècle au début du XIIIe (1230), il semble donc qu’à force de colporter et de chanter les oeuvres d’Arnaud de Mareuil, Pistoleta fut lui-même tenté de s’essayer à la composition et à la rédaction de ses propres chansons. Homme de pauvre apparence et peu de moyens (toujours d’après les vidas), il se serait fait plus tard marchand en la ville de Marseille ce qui lui aurait réussi plutôt bien . Il aurait alors laisser de côté l’art de trobar et ses errances de cour en cour pour se consacrer entièrement à cette nouvelle activité.

Histoire générale de Provence

E_lettrine_moyen_age_passionn fouillant un peu plus loin dans les sources, nous trouvons encore les lignes suivantes (plutôt lapidaires) concernant notre troubadour. L’ouvrage est une Histoire générale de Provence, rédigée vers la fin du XVIIIe siècle :

« Pistoleta, après avoir longtems chanté les chansons des autres, voulut en faire ; mais il n’eut point de succès : on n’en aima que les airs qui furent trouvé agréables. Il nous reste de lui cinq chansons triviales, sur l’amour qu’il avoît pour une dame d*un haut rang, qui ne pouvoit le souffrir. C’est lui-même qui nous apprend cette circonstance dans une pièce, où il dit, que le tems qu’il passe avec elle, « lui paroit si court y que l’adieu touche presqu’au bon jour ». La dame ne devoit pas le trouver de même, s’il est vrai, comme le dit l’historien provençal, qu’il fut peu amusant, qu’il eût peu de mérite et peu d’usage du monde.

Dans ce cas-là, il fit très-bien de renoncer à la poésie, & de se faire marchand à Marseille, où il s’enrichit ; ce qu’il n’auroit pas fait dans la carrière du bel esprit, ingrate même pour les talens & où l’on se couvre de ridicules, quand on n’y porte que des pistoleta_partition_chanson_troubadour_medievale_moyen-central_XIIIe_siecleprétentions. Pistoleta avoit été dans plusieurs cours : nous avons de lui une chanson dont l’envoi est au comte de Savoie, ( probablement Amédée IV), prince sage, dit-il, doué de toutes les belles qualités, aimant le mérite et se faisant aimer. »
Histoire générale de Provence T2, page 414. (1778)

Pistoleta connut-il un succès relatif ou pas du tout ? Suivant qu’ils se fient ou non aux Vidas, Les auteurs semblent plutôt mitigés sur cette question même si le changement d’orientation dans la carrière de l’infortuné troubadour semble plutôt plaider en défaveur de son art. Quoiqu’il en soit, la chanson que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui est joliment tournée et on devine bien, à travers ses lignes, la vie de misère et les difficultés que l’artiste dut traverser, du temps où il s’exerçait à la poésie et au chant.  Sans être très caustique, ni d’une satire manifeste, elle est sans doute à ranger dans les « sirventes » pour sa dimension sociale puisqu’elle compte les misères du poète et ce même si elle comprend aussi des éléments courtois.

Sirvante ou chanson de voeux adaptée
Ar agues eu mil marcs de fin argen

C_lettrine_moyen_age_passionontre l’Histoire générale de Provence citée plus haut, dans un ouvrage de 1893, intitulé La poésie lyrique et satirique au moyen-âge, le philologue et chartiste lyonnais Léon Clédat se rangeait lui-même, implicitement (et même mot pour mot, mais sans les citer), du côté des Vidas pour nous parler de Pistoleta :  « Il se fit troubadour à son tour, et il eut beaucoup de succès parmi les bonnes gens ». ( « E fo ben grazitz entre la bona gen ») . 

Dans la foulée, il faisait encore remarquer que la chanson du troubadour que nous vous présentons aujourd’hui avait due connaître un succès suffisamment  important pour se voir traduite chansonnier_gange_manuscrit_ancien_troubadour_chanson_medievale_moyen-age_pistoletaen français et nous fournissait même l’adaptation de deux de ses paragraphes (hélas sans en citer la source, ni l’auteur précis).De son titre  provençal qui est, en général, la reprise de la première ligne de la chanson « Ar agues eu mil marcs de fin argen », le titre de la version française était alors devenu  « Chanson  de Voeux ».  

Pistoleta dans le Chansonnier Cangé, XIIIe siècle, Bnf.

Pour le reste de la traduction, hormis ses deux paragraphes livrés « clefs en main » par Leon Clédat (voir image en tête d’article) nous nous sommes basés pour « adapter » le reste de la chanson sur une traduction de Cyril Heshon, paru en 2003, dans la revue des langues romanes (la partition moderne que nous livrons plus haut provient du même article).  Pour être honnête,  nous n’avons pas cherché la rime et cette adaptation mériterait franchement que l’on y revienne à un moment ou à un autre. Pour le moment, elle aura au moins le mérite de rendre un peu plus intelligible l’Oc original de Pistoleta.

deco_frise

Ar agues eu mil marcs de fin argen
et atrestan de bon aur e de ros,
et agues pro civada e formen,
bos e vacas e fedas e moutos,
e cascun jorn .c. liuras per despendre,
e fort chastel en que·m pogues defendre,
tal que nuls hom no m’en pogues forsar,
et agues port d’aiga dousa e de mar.

Puissé-je avoir mil marcs de fin argent
Et tout autant de bon or et de roux,
Et quantité d’avoine et de froment.
Boeufs et vaches et brebis et moutons,
Et chaque jour cent livres à répandre,
Et fort château où me pusse défendre,
Tel que nul homme y forcer ne me pût ;
Puissé-je avoir port d’eau douce et de mer !…

Et eu agues atrestan de bon sen
et de mesura com ac Salamos,
e no·m pogues far ni dir faillimen,
e·m trobes hom leial totas sasos,
larc e meten, prometen ab atendre,
gent acesmat d’esmendar e de rendre,
et que de mi no·s poguesson blasmar
e ma colpa cavallier ni joglar.

Et si j’avais suffisamment de sens
Et de mesure comme en eut Salomon,
Ne me trompant jamais, ni en faits, ni en dits,
Et si j’étais loyal en toutes circonstances,
Large et généreux, fidèle à mes promesses,
bien prompt à m’amender et à payer mes dettes,
Et que de moi jamais on ne puisse blâmer
Ni critiquer mes faits, jongleurs ou chevaliers.

Et eu agues bella domna plazen,
coinda e gaia ab avinens faissos,
e cascun jorn .c. cavallier valen
que·m seguisson on qu’eu anes ni fos
ben arnescat, si com eu sai entendre;
e trobes hom a comprar et a vendre,
e grans avers no me pogues sobrar
ni res faillir qu’om saubes atriar.

Et si j’avais aussi une dame plaisante
aimable, belle et gaie, aux manières avenantes,
Et chacun jour pour moi des chevaliers vaillants
qui me suivent où que j’aille et où que je me tienne
Bien harnaché, comme je sais m’y entendre;
Et si j’avais assez pour acheter et vendre,
Et que grands avoirs ne me manquent jamais
Ni ne me manque rien que l’on puisse acquérir.

Car enueis es qui tot an vai queren
menutz percatz, paubres ni vergoinos,
perqu’eu volgra estar suau e gen
dinz mon ostal et acuillir los pros
et albergar cui que volgues deissendre,
e volgra lor donar senes car vendre.
Aissi fera eu, si pogues, mon afar,
e car non pois no m’en deu hom blasmar.

Car dur il est tout l’an d’aller chercher
Menus profits comme un pauvre honteux.
Aussi voudrais être heureux et tranquille
Dans mon hôtel et accueillir les preux.
Et héberger qui voudrait y descendre,
Et je voudrais leur donner sans rien vendre.
Si je pouvais, mènerais telle vie :
Quand ne le puis, ne m’en doit-on blàmer.

Domna, mon cor e mon castel vos ren
e tot quant ai, car etz bella e pros;
e s’agues mais de que·us fezes presen,
de tot lo mon o fera, si mieus fos,
qu’en totas cortz pois gabar ses contendre
qu’il genser etz en qu’eu pogues entendre.
Aissi·us fes Dieus avinent e ses par
que res no·us faill que·us deia ben estar.

Mon coeur et mon château, Dame,  je vous remets
Et tous les biens que j’ai, car êtes noble et belle;
Si j’avais plus encore, présent je vous ferais,
pour peu qu’il soit mien du monde en son entier
Car en toutes les cours je vante sans ambages 
que plus belle que vous, on ne puisse trouver.
Ainsi comme Dieu vous fit, charmante et sans egale
que jamais rien ne manque qui puisse vous contenter.

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En vous souhaitant une excellente journée.
Fred
pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Guiot de Provins, trouvère et moine du XIIe: sa vie, son oeuvre et sa « bible » satirique

poesie_litterature_medievale_realiste_satirique_moral_moyen-ageSujet : poésie médiévale, satirique,  morale, sociale, réaliste biographie, portrait, trouvère, moine, troisième croisade.
Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle
Auteur : Guiot de Provins (ou Provens) (1150 – 12..)
Manuscrit ancien : MS français 25405 bnf
Ouvrage : Les Oeuvres de Guiot de Provins, poète lyrique et satirique, John Orr (1915)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous allons parler, à nouveau, de poésie satirique et, pour ce faire, embarquer pour les rivages des XIIe et  XIIIe siècles avec le trouvère et puis moine, Guiot de Provins.

Aventures et voyages de cour en cour

Il serait né autour de 1150. En Champagne et à Provins comme son nom semble l’indiquer ? Sans doute. Aucun document ne permet véritablement de l’attester, mais un certain nombre d’auteurs semble s’accorder sur ce point, en recoupant la liste des seigneurs qu’il dit avoir servi et qui sont champenois. Dans la courte « biographie » qu’il en faisait dans son ouvrage « Les Oeuvres de Guiot de Provins, poète lyrique et satirique », John Orr n’était, de son côté, pas si affirmatif, en suivant le poète qui paraissait plutôt indiquer, dans certains des vers, être né en Île de France et donc être plus « français » que « champenois ».

deco_medievale_enluminures_trouvere_Trouvère et poète de cour itinérant, à se fier à ses écrits, Guiot de Provins voyagea beaucoup, de cour en cour, en France (Champagne, Languedoc, Bourgogne, … ) et même au delà jusqu’à Jérusalem. Il se retrouva même à Mayence, en 1184, à la faste cour de l’empereur romain germanique  Frédéric 1er Barberousse.

Dans cette première partie de sa vie, le poète fut, de ses propres dires toujours, extrêmement actif dans ses périples, au point même de pouvoir citer près d’une centaine de seigneurs qu’il dit avoir vu lors de ses pérégrinations et qui l’auraient honoré pour ses dons de trouvère, en deniers trébuchants.

« Je ne vous ai baron nommé
Qui ne m’ait veü et donné;
Por ce sont en mon livre escrit »

Il déplorera même, en parlant de certains de ces hommes de pouvoir défunts, la perte « d’amis », laissant entendre une certaine proximité avec eux, même s’il demeure difficile d’en évaluer le degré. Il reste que la liste qu’il en fournit entre ses « amis » et les autres demeure impressionnante.

De la vie de trouvère à l’ordre monastique

D_lettrine_moyen_age_passionurant la deuxième partie de son existence, le trouvère embrassera la carrière monastique. Contemporain de la troisième croisade, qui, à la fin du XIIe siècle, avait appauvri les seigneurs, leurs richesses et quelquefois même décimés certains d’entre eux, est-il revenu de ses aventures en terres lointaines pour retrouver une France seigneuriale asséchée par l’effort qu’avaient supposé les expéditions guerrières en terre sainte, affaiblie encore par les manoeuvres royales de Philippe-Auguste rentré tôt des croisades pour ébranler la féodalité ? Certains de ses bienfaiteurs avaient-il été également emportés dans les flots meurtriers des batailles croisées, à l’image de Frédéric Barberousse ?

Peut-être, l’histoire ne le dit pas très clairement, mais c’est, en tout cas, l’hypothèse que forme John Orr, l’un de ses biographes, éminent professeur de l’Université du Manchester au début du XXe siècle. Pour lui, Guiot de Provins se serait trouvé, à son retour, face à une période charnière et à la naissance d’une poésie des trouvères qui glissait vers le public bourgeois et citadin, au détriment des cours des seigneurs deco_medievale_enluminures_trouvere_exsangues. Certains poètes surent en tirer leur partie et s’en accommoder, mais toujours selon l’universitaire anglais, Guiot de Provins n’aurait pas alors trouvé les clés pour y entrer. Voilà ce qu’il nous en dit :

« …Tout autre, nous l’avons vu, avait été l’existence de notre poète, qui lui n’eut aucune attache avec les villes, et qui dut se trouver, de retour dans cette France nouvelle, vieilli et singulièrement égaré. Il ne se consola point de l’appauvrissement, du dépérissement des cours seigneuriales. Il ne comprit rien ni à la cause ni à la portée de changements qui ne lui apportaient que d’amers déboires. C’est alors qu’il s’en prend aux seigneurs eux-mêmes, et, les traitant d’avares et de dégénérés, devient, de poète courtois et courtisan,  poète satirique »
Les Oeuvres de Guiot de Provins,  John Orr

De fait, sans le sou et ne trouvant plus les moyens de subsister de son art auprès de cours qui festoyaient largement moins, sinon plus  ( il s’en plaindra explicitement dans ses rimes) Guiot de Provins se fera moine, chez les cisterciens de Clairvaux d’abord, mais il n’y restera pas. Les causes de son départ ne sont pas très précises, mais il fera, plus tard, de l’ordre blanc un portrait caustique et sans appel qui fournit quelques éléments d’explication. Se plaignant de la dureté du travail, il fustigera aussi le manque de fraternité et de compassion des moines blancs entre eux, mais de manière plus acerbe encore il nous dira qu’ils sont passés maîtres « dans l’art de trafiquer et de marchander«  et qu’ils orientent tous leurs efforts  « à agrandir leurs possessions, et à voler les terres des pauvres gens, les obligeant ainsi à mendier leur pain. »

deco_medievale_enluminures_moine_moyen-ageAprès seulement quatre mois, le nouvellement moine et ancien trouvère quittera donc l’abbaye de Clairvaux et se fera « moine noir », autrement dit bénédictin, pour finalement se retrouver à Cluny où il passera vraisemblablement tout le reste de son existence. Après une vie d’errance et un premier « métier » tout entier tourné vers le beau verbe, l’éloquence et le faste (même relatif pour un trouvère) des cours, la vie monastique, ses contraintes, ses privations autant que son voeu de silence lui pèseront pourtant et même s’il donnera le change à l’extérieur quand on l’haranguera sur la mauvaise tenue des abbés et de certains membres du clergé (mal du siècle ?), son indiscipline intra-muros et sa nature restée revêche lui vaudront, semble-t-il, quelques pénitences.

Pour tout dire, à lire certaines de ses lignes et mesurer son inconfort dans cette vie d’ascèse, on en vient même à se demander comment l’homme a fait pour tenir aussi longtemps chez les bénédictins en étant presque si viscéralement opposé, ou du moins si retors à certains aspects de la règle de Saint-Benoit, qui était aux sources même de la vie communautaire à Cluny. Fallait-il qu’il soit laissé à ce point sans choix ? Peut-être le temps passant et l’âge expliquent encore qu’il y soit resté.

L’oeuvre de Guiot de Provins

Q_lettrine_moyen_age_passionue nous reste-t-il de son legs et de ses oeuvres? On les retrouve principalement dans deux manuscrits anciens : le MS français 25405 de la BnF et le Manuscrit 389 de la bibliothèque de Berne.

Lyrisme et amour courtois

Quelques chansons et poésies  lyriques, cinq pour être précis, lui ont été attribuées. Elles se situent dans le registre de l’amour courtois. C’est assez  conventionnel et sans grande surprise pour un trouvère de l’époque,

La Bible Guiot, satire de son temps :
du monde « civil » aux ordres monastiques

deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agePlus intéressant sans doute pour nous ici que ses poésies courtoises et, en tout cas, plus favorablement retenu par l’Histoire, on lui doit un ouvrage qu’il appela « la bible » et qui est une satire de son temps. Il l’aurait achevé entre 1204 et 1206 si nous nous fions à Charles Victor Langlois qui donne de nombreux arguments dans ce sens, dans son ouvrage La vie en France au moyen  âge : de la fin du XIIe au milieu  du XIVe, d’après des moralistes du temps, suivi d’ailleurs dans son raisonnement par John Orr (opus cité)

L’ouvrage ouvre sur une satire du monde « laïque » ou plutôt civil et se poursuit sur une satire du clergé, des prélats aux évêques, jusqu’aux ordres monastiques. Les deux parties ne sont liées que par le style et pourraient même avoir été écrites à deux époques différentes mais il demeure que cette satire de l’église et  des ordres monastiques  (de l’intérieur de surcroît) compte certainement parmi les premiers écrits de ce type en vieux français ou, si l’on préfère, en langue vulgaire.

En langue latine, il y a eu d’autres auteurs avant Guiot de Provins pour le faire et pour critiquer le clergé et ses prélats de ce moyen-âge central, si vite noyés dans les affres de l’opulence,  la convoitise, et encore l’apparat et/ou la vie curiale et mondaine. Du XIIe au XIIIe siècle, ce personnel ecclésiastique qui « s’embourgeoise » ou s’empâte deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agen’en finira pas d’ailleurs d’être montré du doigt par les poètes du temps, à travers les fabliaux entre autres textes. Et si on en trouve de nombreux signes dans la littérature satirique, on se souvient encore que ce qui était en germe dans cette critique sociale, finira par se concrétiser au XIIIe siècle par l’émergence de divers mouvements religieux d’obédience chrétienne, désireux, au moins dans leur préceptes, de revenir à des sources plus proches du christianisme des origines. L’affaire prendra d’ailleurs des tours dramatiques, donnant lieu à de véritables croisades de l’église, sur les terres même de l’Europe occidentale chrétienne (les albigeois, les vaudois, etc…), fait nouveau, et avec elles, naissance de nouvelles définitions de « l’hérésie » et création de l’inquisition.

L’empâtement du clergé et son enrichissement n’expliquent peut-être pas tout, et sans doute y avait-il encore là le contrecoup  d’une réforme grégorienne qui, par son centralisme, avait confisqué une certaine forme de relation directe de l’homme à Dieu. Les intermédiaires, leur probité autant que leur légitimité se retrouvaient d’autant plus en question.

Le succès des ordres mendiants suivrait, intégré cette fois par l’Eglise, et même si ce succès allait être aussi dû à une plus large ouverture de la carrière monastique aux classes bourgeoises et urbaines, ce même constat critique d’un éloignement des sources deco_medievale_enluminures_moine_moyen-agechrétiennes se trouvait déjà sans doute en germe à  l’intérieur même des ordres monastiques et chez certains de ses moines. En son temps, Guiot de Provins n’était certainement pas le seul d’entre eux à regarder autour de lui avec une certain recul satirique, moral et  critique. Du reste, sa « Bible »  satirique  semble avoir été relativement populaire et lue durant le XIIIe siècle. Les références qu’en donnent d’autres auteurs qui l’ont succédé l’attestent, autant que le nombre relatif de manuscrits dont beaucoup se sont perdus ou égarés depuis.

A titre anecdotique, mentionnons encore que l’ouvrage est un des tout premiers à mentionner la boussole et son principe.

Le reste de l’oeuvre

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour clore sur ses oeuvres, une autre poésie morale est généralement attribuée à Guiot de Provins. Elle fut publiée  pour la première fois en 1915 et par John Orr sous le nom de « l’armeüre de chevalier ». Nous aurons l’occasion d’y revenir également.

Enfin, il existe un débat du coté des spécialistes de littérature médiévale allemande qui n’est toujours pas tranché et qui tendrait à assimiler Guiot de Provins à un autre poète de langue française connu sous le nom de Kyot, Kyot Frage ou encore « le provençal« , auteur d’un Perceval postérieur à celui de Chrétien de Troyes et qui aurait inspiré à son tour, le Parzival du poète Wolfram Von Eschenbach (1170-1220). Ce dernier lança d’ailleurs le débat en clamant ouvertement cette référence, mais l’ouvrage auquel il faisait allusion s’étant perdu depuis, sauf à en trouver une autre copie quelque part, la question est demeurée ouverte.

deco_medievale_enluminures_trouvere_Un moine rieur et bon vivant, franc parleur, fin observateur et critique

« …ennemi du charlatanisme de toute espèce, aimant la bonne chère et riant gros; jouissant de son franc-parler mais sans méchanceté ; juste, bon et sensé.  »
Les Oeuvres de Guiot de Provins,  John Orr

Quoiqu’il en soit, pour en revenir à ce trouvère et moine du moyen-âge central atypique que fut Guiot de Provins, nous aurons dans de prochains articles l’occasion de savourer quelques extraits de sa poésie, empruntés, notamment, à sa bible satirique. A cette occasion, nous goûterons au passage son style direct autant que la distance et le sens de l’auto-dérision dont il savait aussi faire montre.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
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Michault le Caron dit Taillevent, poète bourguignon du XVe

poesie_medievaleSujet : poésie médiévale, auteur, poète médiéval, bourgogne, biographie, portrait,
Période : moyen-âge tardif, XVe
Auteur : Michault (ou Michaut) Le Caron, dit Taillevent ( 1390/1395 – 1448/1458)

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionprès avoir quelque peu raillé les Burgondes à la facon de la série Kaamelott, dans notre article précédent,  nous nous rattrapons, aujourd’hui, en parlant d’un poète bourguignon du moyen-âge tardif et plus précisément du XVe siècle. Il nous est connu sous le nom de Michault Le Caron dit Taillevent, ou même simplement Michault Taillevent et, on s’accorde à dire qu’il inspira à François Villon, certains de ses vers, et au delà poesie_medievale_passe_temps_michault_caron_taillevent_gravure_ancienne_d’autres auteurs de son temps.

Ci contre gravure de  couverture d’une version ancienne du Passe-temps de Michault nouvellement imprimé, qui fut également utilisé pour une édition du testament de Villon

Pendant longtemps, on l’a confondu avec un autre  poète du nom de Pierre Michault. Plus célèbre, ce dernier l’a d’ailleurs quelque peu éclipsé jusque dans le courant du XIXe siècle, mais l’ouvrage de Robert Deschaux, « Un poète bourguignon du XVe siècle, Michault Taillevent« , sorti en 1975 (et qui se trouve être une thèse soutenue en 1973, à la Sorbonne) a dissipé depuis et définitivement tout malentendu à ce sujet, pour le cas où il en aurait encore subsisté. Nous suivons d’ailleurs ici le fil de cet auteur et universitaire, fin connaisseur de la littérature bourguignonne du XVe, pour les éléments biographiques concernant notre poète, en nous empressant d’ajouter qu’avant lui Michel Duchein, archiviste paléographe et historien français chartiste, avait largement balisé le terrain, dans une thèse parue en 1949, ayant pour titre : « Le poète Michault Le Caron, dit Taillevent ».  Et puisque nous en sommes aux sources, ajoutons que nous nous appuyons encore dans cet article ici sur l’approche de Pierre Champion et ses pages consacrées à l’auteur médiéval, dans son Histoire poétique du XVe siècle, datée de 1926.

Portrait & biographie d’un poète de cour

« Ce n’est que vent de la gloire du monde,
A ung hasart tout se change et se cesse… »
Le régime de Fortune – Michault Taillevent

Valet de chambre et joueur de farces

S_lettrine_moyen_age_passioni l’on ne sait pas grand chose de ses origines, ni de son lieu de naissance, que l’on suppose en Artois, autour de Saint-Omer et de Aire-sur-la-Lys dans le Pas-de-Calais, nous sommes mieux loti du côté de la biographie plus tardive de Michault Taillevent, notamment grâce à la richesse des archives de Bourgogne. Voici d’ailleurs une des premières mentions qu’on retrouve le concernant :

« A Michault Taillevent, varlet de chambre de mondit seigneur, que aussi tant pour considération des services qu’il a fais a icelluy seigneur, fait chascun jour et espoire que encore en face en tamps avenir, comme pour recompensacion d’aucuns frais qu’il a faiz en faisant aucuns esbatemens et farses devant mondit seigneur, il lui a donné XVI livres »
Année 1426 – Archives du Nord, Recette générale de finances.

portrait_philippe_III_bourgogne_le_bon_Portrait_Rogier_Van_Der_Weyden_XV_moyen-age_tardifOn sait donc de source sûre et grâce aux archives, que le poète fut attaché au service de Philippe III, Duc de Bourgogne (1396-1467) en tant que « Varlet de chambre » et même « joueur de farces ». Le duché de bourgogne est alors allié de l’Angleterre et de la Bretagne et Philippe le Bon est, sans conteste, un des princes les plus riches et les plus puissants de son temps.

(ci-contre portrait du Duc de Bourgogne par Rogier Van Der Weyden, XVe siècle).

De fait, Michault Taillevent passa la plus grande partie de sa vie dans cette fonction, à partir de 1426 et durant les vingt-trois années qui suivirent, jusqu’au moins l’année 1448. Sur cette période, les mentions faites dans les archives permettent même de retracer le fil des émoluments, dons et gratifications qu’il a perçus pour ses services. Si le détail vous en intéresse, nous vous renvoyons à l’ouvrage de Robert Deschaux qui le donne par le menu  (Pour l’instant, il est  disponible à la vente en ligne, aux éditions Droz et en version brochée : Un Poete Bourguignon du Xve Siecle : Michault Taillevent )

Entre proximité ducale & « menu peuple de cour »

A_lettrine_moyen_age_passioninsi donc, l’homme joue des farces, amuse la cour de Bourgogne et le Duc et organise même des spectacles (c’est même selon Pierre Champion sa fonction principale). Si on le trouve quelquefois immergé dans la cohorte des ménestrels, fous et autres amuseurs de la cour, il jouit indéniablement de plus grands privilèges que ces derniers mais aussi d’une plus grande proximité avec le Duc, par sa fonction même de Valet de Chambre. Il accompagne d’ailleurs le noble dans certains de ses déplacements michault_taillevent_poesie_medievale_la_moralite_povre_commun_moyen-age_tardif_XVeentre la Bourgogne et Bruxelles, et s’est même vu doter de sa propre monture.

Pour être demeuré aussi longtemps au même office, il est en tout cas indéniable que l’homme donna satisfaction dans ses fonctions; les sommes qu’il a pu percevoir à quelques reprises, semblent même confirmer qu’il est apprécié même si, en suivant les pas de Robert Deschaux, il faut aussi constater qu’il est demeuré de simple rang durant sa vie entière et ne sera jamais véritablement élevé ou appelé à remplir d’autres fonctions. Pour paraphraser le biographe, Michault Taillevent fait partie du « menu peuple de la cour ».

michault_caron_taillevent_poésie_medievale_moyen-age_tardif_manuscrit_ancien_valenciennes_776 (Michault Taillevent dans le Manuscrit ancien mS 0776 de Valenciennes, fin du XVe)

Pour mettre quelques bémols sur la notion de privilèges attachés à sa fonction, il faut d’ailleurs ajouter que les émoluments d’un valet de chambre sont alors plutôt chiches. Bien qu’à l’abri de la faim par son statut –  il ne connaîtra pas non plus les affres de la faim ou les misères  d’un Rutebeuf,  d’un Villon, ou d’un troubadour errant -, Michault demeure donc de condition humble. Dans son histoire poétique du XVe siècle, Pierre Champion sera même d’avis un peu plus tranché, puisqu’il ne cessera, de donner du « pauvre Michault » à l’auteur médiéval et décrira même la vie de ce dernier comme « aventureuse et misérable », en faisant notamment référence au poème « la destrousse » dans lequel le poète conte une triste nuit passée à la belle étoile, suivi d’une attaque par des brigands de grand chemin à l’occasion de laquelle il se fera rosser. Suite à ses déboires, il demanda d’ailleurs « humblement » audience auprès de la cour, afin de pouvoir rapporter ses misères et obtenir quelques réparations.

michault_taillevent_poesie_medievale_la_destrousse_moyen-age_tardif_XVePour en finir avec ses élément biographiques et concernant son décès, on ne sait rien de précis. On perd, en effet, la trace du poète bourguignon et de ses gratifications comme valet de chambre, dans les archives après 1448 et il faut ensuite attendre 1458, pour trouver une dernière mention à son sujet, confirmant l’engagement d’un nouveau valet de chambre auprès du Duc, en remplacement de feu Michault Taillevent, entérinant ainsi la mort de ce dernier, sans pour autant fournir de date précise la concernant. Elle est forcément intervenue entre 1448 et 1458, et on peut le supposer peu de temps avant cette dernière mention. Si c’est le cas l’homme avait alors autour de soixante ans.

Les oeuvres de Michault le Caron Taillevent

P_lettrine_moyen_age_passion copiaoète de cour, Michault Taillevent a conté, en observateur et témoin partial plus qu’en chroniqueur objectif (ils demeurent rares, même à l’époque), les espoirs de paix comme les départs en guerre, les fastes ou les vicissitudes de la vie de la cour de Bourgogne de la première moitié du XVe et, bien sûr, les grandeurs de Philippe le bon, son protecteur. On notera aussi dans son legs, quelques traités mettant en exergue les valeurs de la noblesse, dont un, le « Psautier des vilains » fait en michault_taillevent_poesie_medievale_le_passe_temps_moyen-age_tardif_XVeécho au Bréviaire des nobles du poète Alain  Chartier qui l’a d’ailleurs inspiré à plus d’un titre.

On lui doit également des oeuvres plus personnelles qui ont retenu bien plus favorablement l’attention. on pense à la Destrousse, au congé d’Amour mais surtout à son  Passe-temps qui est sans doute le poème qui le fit entrer, de son temps au moins, dans la postérité, avant d’être oublié pour être finalement « un peu » redécouvert. C’est d’ailleurs  ce passe-temps qui inspira peut-être directement Villon au moment de la rédaction des quelques strophes sur le temps perdu et passé de son grand Testament.

michault_caron_taillevent_poésie_medievale_moyen-age_tardif_manuscrit_ancien_stockholm_vu_22Le passe-temps de Michault dans le Manuscrit ancien Vu 22 de  la bibliothèque de Stockholm (fin du XVe)

Une fois le tri fait d’avec Pierre Michault, l’autre auteur et poète du XVe siècle, avec lequel on l’a longtemps confondu, voici la liste des oeuvres léguées, de manière certaine, par Michault Taillevent :

La Destrousse – Dialogue fait par Michault de son voiage de Saint Glaude – Le Songe de la Thoison d’or (1431) – Moralité  faicte par Michault Taillevent (ou Moralité de Povre Commun) (1435) – Le Psautier des Vilains – Le Passe Temps Michault – Les Poèmes sur la prise de Luxembourg (1443) – Le Debat du Cœur et de l’Œil – Le Regime de Fortune – Lai sur la mort de Catherine de France – Congé d’amour – La Bien Allée – L’Edifice de l’hôtel douloureux d’Amour – La Ressource et relèvement du douloureux hôtel.

michault_taillevent_poesie_medievale__passe_temps_extrait_moyen-age_tardif_XVe

Comme à l’habitude, nous émaillons cet article avec quelques extraits mais nous aurons l’occasion de revenir, dans le futur, sur d’autres poésies de cet auteur médiéval.

En vous souhaitant une très belle journée.

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
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