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Humour, épigrammes, dizain et poésie de cour renaissante avec Melin Saint-Gelais

melin_saint_gelais_poesie_cour_XVIe_siecle_epigrammes_dizain_renaissance_moyen-age_tardifSujet : dizain, poésies courtes,  ouvrage ancien. poésie satirique, humour médiéval, épigrammes, grivoiseries, poésie de cour.
Période : moyen-âge tardif, renaissance, XVIe
Auteurs : Mellin Sainct-Gelays  ou Melin Saint- Gelais (1491-1558)
Titre : Oeuvres poétique de Mellin S. Gelais, 1719 sur l’édition de  1574

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous partons à nouveau à la découverte de la poésie de cour du XVIe, qui est en France et sans conteste le siècle de la transition vers la renaissance. A cette occasion, nous revenons sur le poète Melin Saint-Gelais en vous donnant sur lui des éléments de biographie mais en partageant aussi quelques unes de ses pièces entre humour et poésie courtes.

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Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde ;
Si n’y eût nul, tant fût-il empêché,
Qui ne courût pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploie, et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux ! Voyez ! Y a-t-il rien ?
– Non, dit quelqu’un des plus près regardants.
– Et c’est, dit-il, le diable, oyez-vous bien ?
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.

Folie, Melin Saint-Gelais (1574)

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N_lettrine_moyen_age_passionatif d’Angoulème, issu de famille noble, fils peut-être ou même neveu, pense-t-on, sans en avoir la certitude du rhétoriqueur Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême, Melin Saint-Gelais a bénéficié dans sa jeunesse, d’une solide éducation littéraire acquise, semble-t-il, à Potiers mais aussi à Bologne et à Padoue, au coeur de l’Italie renaissante. C’est d’ailleurs là où il put acquérir la maîtrise de la langue italienne. Plus tard, aumônier du dauphin, puis bibliothécaire du roi François Ier, il fut un des favoris à la cour. Encore plus loin dans le temps et suivant sa carrière religieuse, il se fit abbé et fut aussi clerc du diocèse d’Angoulême. A sa mort, en 1558, à Paris, il était encore dans les ordres.

Joueur de Luth, chanteur et poète de cour, contemporain et peut-être même un peu rival tout en étant ami de Clément Marot, l’histoire littéraire n’a pourtant pas retenu Melin Saint-Gelais autant qu’elle le fit de son illustre homologue, même si on s’entend bien, en général, sur le fait que sa renommée auprès de ses contemporains, n’avait rien à envier à celle de Marot, au moins de son vivant.

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Tu te plains, ami, grandement ,
Qu’en mes vers j’ay loüé Clement,
Et que je n’ay rien dit de toy.
Comment veux tu que je m’amuse
A louer ny toy, ny ta muse ?
Tu le fais cent fois mieux que moy.

A un importum, Melin Saint-Gelais (1574)

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Q_lettrine_moyen_age_passionuelques furent les détours pris par l’Histoire ou la postérité, pour juger de sa poésie, Melin Saint-Gelais fut, s’il faut le comparer à Clément Marot, pratiquement oublié et il ne resta bientôt plus, pour se souvenir de lui que la querelle qui l’opposa à Ronsard et à la Pléiade.

A une période où la poésie était perçue comme un enjeu de survie à la cour puisque les places s’y trouvaient comptées, les rivalités ne se voilaient qu’à peine. Les auteurs de la pléiade naissante ne cachaient alors pas leur ambition de faire table rase du passé médiéval, mais aussi du plus immédiat et, avec lui, d’une certaine poésie de cour légère, telle que la pratiquait justement Clément Marot ou Saint-Gelais. Il était question de renouer avec l’Antiquité et de porter le français plus haut dans des envolées qui, dans l’ensemble, semblaient peu souffrir l’usage que certains faisaient alors de l’humour, de la légèreté et même de la satire; en bref, la poésie et son usage devaient être une affaire hautement sérieuse.

Dans ce contexte, pas totalement exempt de rivalités et d’enjeux, Saint-Gelais s’était gaussé à la cour des écrits de Ronsard, en lisant des passages de ce dernier à voix haute et sur un ton pompeux, faisant même rire le roi avec ses facéties. Bien que le conflit fut atermoyé avec l’intéressé, plus tard, les auteurs de la Pléiade poursuivirent Saint-Gelais encore de leur diatribe, et cet épisode aura finalement plus survécu au temps que l’oeuvre poétique du poète d’Angoulême.

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O Luth, plus estimé present
Que chose que j’aye à present,
Luth de l’honneste lieu venu
Où mon coeur est pris & tenu :
Luth qui respons à mes pensées
Si tost qu’elles sont commencées :
Luth que j’ay faićt assez de nuits
Juge & tesmoin de mes ennuis,
Ne pouvant voir au près de moy
Celle qui t’eust au près de soy.
Je te suppli’ fay moy entendre
Comme touchant à la main tendre
Ton bois s’est garenti du feu* ,
Qui si bien esprendre ma seu :
Et s’il se pourroit bien esteindre
Par souvent chanter, & me plaindre:
Que pleust à dieu, Luth, que ta voix
Peust aller où de-coeur je vois,
Tant que mon torment bien oui
En peust rapporter un ouy :
Lors tu me serois plus de grace ,
Qu’onc n’en fist la harpe de Thraces
Qui faisoit les montaignes suyvre :
Car tu ferois un mort revivre.

D’un Luth, Melin Saint-Gelais

* Ton bois qui s’est préservé du feu

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our le reste, Melin de Saint-Gelais se situe bien souvent dans cette poésie légère de cour qui, dans les débuts de la renaissance et dans le courant de ce XVIe siècle,  pratique, dans sa recherche du bon mot et de la bonne chute, une satire et un humour qui s’épanchent quelquefois sans complexe du côté des grivoiseries.

Et s’il ne serait sans doute pas justice de ne retenir du poète renaissant que l’humour incisif et les épigrammes ou dizains « badins » ou grivois, il faut avouer que ce sont des pièces dans lesquelles il excelle. On en retrouvera certaines dans la Fleur de Poésie Françoyse mais pour mieux découvrir l’ensemble de son legs, on pourra encore valablement consulter la réédition de ses oeuvres poétiques datant de 1719 sur une édition originale datant de 1574. Tout n’y est pas parfaitement lisible et la digitalisation souffre de quelques imperfections mais c’est, en tout cas, l’ouvrage dont nous avons extrait les poésies présentes au fil de cet article.

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Un jour que Madame dormoit
Monsieur bransloit sa chambriere
Et elle qui la danse aymoit
Remuoit bien fort le derriere :
Enfin la garce toute fierre,
Luy dist Monsieur par votre foy
Qui le fait mieux, Madame, ou moy ?
C’est toy ( dist-il) sans contredit.
– Sainct Jean (dit-elle), je le croy,
Car tout le monde me le dit.

Dixain, Melin Saint-Gelais (1574)

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Ajoutons avant d’en conclure sur Melin Saint-Gelais, qu’au titre de son héritage plus sérieux, on lui prête encore d’avoir importé à la cour française l’art du sonnet italien dont François Pétrarque s’était fait quelques siècles auparavant, un illustre représentant.

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com

« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Le fabuleux voyage d’Ibn Battûta, grand aventurier musulman et marocain du moyen-âge central

ibn_batouta_explorateur_monde_medieval_livre_moyen-age_centralSujet : aventurier, explorateur, musulman, Islam médiéval, voyageur,
Portrait :  Ibn Battûta  (1304-1368 ?77),
Abu Abdullah Muhammad Ibn Battuta (Batutah ou Batouta)
Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle
Ouvrage : « les voyages » ou « Un cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des cités et les merveilles des voyages » (1356)

« Écrivain arabe et l’un des plus grands voyageurs de tous les temps, Ibn Baṭṭūṭa est l’auteur d’un récit de voyage (Riḥla) qui, par l’ampleur du champ parcouru et les qualités du récit, constitue une des œuvres de la littérature universelle » André MIQUEL – Encyclopédie Universalis

Bonjour à tous,

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour les besoins de l’indexation, nous reprenons ici, en le complétant largement, le portrait que nous avons dédié au grand voyageur berbère et musulman Ibn Battûta dans l’article consacré au Festival Musique et Histoire  de Fontfroide à venir.

ibn_battuta_aventurier_pelerin_musulman_medieval__moyen-age_centralIl a fallu attendre le XIXe siècle pour que les européens découvrent ce grand aventurier, chroniqueur et témoin du monde musulman du moyen-âge central que l’on a souvent surnommé « le plus grand voyageur de tous les temps » (en opposition aux voyageurs maritimes et sur le plan de la distance parcourue par les terres, il l’est assurément).

Ayant recouvert bien plus de miles et de distance que Marco Polo, la popularité de ce pèlerin explorateur, hors du monde arabe, est sans doute, aujourd’hui plus grande dans le monde anglophone que francophone, aussi ce portrait rétablira-t-il un peu, à sa manière, l’équilibre. Voilà donc quelques mots de l’histoire de Abu Abdallah Muhammad Ibn Abdallah al-Lawati at-Tanji plus connu sous le nom de Ibn Battûta (Batutah),

ibn_battuta_aventurier_musulman_voyageur_moyen-age_central_XIVe_siecle

« Je sortis de Thandjah, lieu de ma naissance, le jeudi 2 du mois de redjeb, le divin et l’unique, de l’année 725,  dans l’intention de faire le pèlerinage de La Mecque et de visiter le tombeau du Prophète. (Sur lui soient la meilleure prière et le salut !) J’étais seul, sans compagnon avec qui je pusse vivre familièrement, sans caravane dont je pusse faire partie ; mais j’étais poussé par un esprit ferme dans ses résolutions et le désir de visiter ces illustres sanctuaires était caché dans mon sein. Je me déterminai donc à me séparer de mes amis des deux sexes, et j’abandonnai ma demeure comme les oiseaux abandonnent leur nid. Mon père et ma mère étaient encore en vie. Je me résignai douloureusement à me séparer d’eux, et ce fut pour moi comme pour eux, une cause de maladie. J’étais alors âgé de vingt-deux ans. »
Ibn Battûta — Voyages  

Un périple aux confins du monde musulman du XIVe siècle

D_lettrine_moyen_age_passione 1325 à 1349, cet aventurier berbère musulman, né à l’aube du XIVe siècle, parcourut plus de 120 000 kilomètres à l’occasion de trois grands périples qui le menèrent de son Maroc natal jusqu’aux confins du monde musulman médiéval.

Parti originellement en pèlerinage vers la Mecque, à l’age de 22 ans, il finira par visiter des myriades de destinations dans une longue aventure où il prendra toute la mesure du monde musulman, de sa diversité autant que de ibn_battuta_voyages_moyen-age_central_explorateur_musulman_monde_medievalson étendue : Inde, Asie centrale, Chine, Afrique orientale, Moyen et proche orient, Palestine, Perse, Irak, Syrie, son périple le conduira jusqu’à l’Anatolie, et encore Sumatra ou plus près l’Andalousie et il s’aventura même encore, hors des terres de l’Islam, jusqu’à la ville de Constantinople.

Si ses longs périples pourraient prendre par moments, les contours d’une longue errance, Ibn Battûta  connaîtra aussi des périodes de sédentarisation qui lui permettront de mieux approfondir ses observations. Démontrant d’une solide capacité d’adaptation et bénéficiant aussi de l’aura que son origine arabe lui confère dans les pays musulmans qu’il traverse et qui ne sont pas tous arabes, l’explorateur prodigue est aussi lettré et occupera des fonctions variées, au fil de ses voyages, dont, à de nombreuses reprises, celles de juge.

Quelques années après son retour, en 1354 et à la demande du sultan du Maroc Abu Inan Faris,  il dictera ses aventures à un historien, poète, juge et érudit, ibn_battuta_voyages_moyen-age_central_explorateur_monde_medievaloriginaire de Grenade et de la grande Andalousie d’alors (Al-Andalous), du nom de Ibn Juzayy al-Kalbi al-Gharnati, pour les inscrire dans la postérité.

Par la suite, il finira vraisem-blablement sa vie en occupant la charge de juge mais l’on n’est pas vraiment fixé sur la date de sa mort qui oscille de 1368 à 1377, suivant les historiens. A l’image des aventures de Marco Polo, la véracité de certains récits d’Ibn Battuta a été partiellement mise en doute. Sans entrer dans le détail, ces polémiques ne touchent toutefois que quelques destinations qu’il dit avoir visitées. Et pour être clair, nul ne peut aujourd’hui nier qu’il ait véritablement effectué ces immenses voyages et sillonné le monde qui lui était contemporain. Nombre des observations qu’il fut le tout premier et même le seul à faire, dans certains cas, ont d’ailleurs été corroborés par des voyageurs et observateurs ultérieurs et, pour tout dire, sa sincérité est à ce point reconnu qu’on l’a encore baptisé quelquefois : « l’honnête voyageur ».

Ibn Battuta, conteur, chroniqueur et sa contribution aux sciences humaines

« Voyager vous laisse d’abord sans voix, avant de vous transformer en conteur. »
Ibn Battûta — Voyages

B_lettrine_moyen_age_passionien sûr, même si le leg et les écrits d’Ibn Battuta restent d’une valeur inestimable, au regard des sciences humaines modernes et de leurs méthodes, on y rencontrera  des limites communes à tous les chroniqueurs du moyen-âge.

Apports historiques

Du point de vue de l’historien, les repères chronologiques manquent, des imprécisions et incohérences demeurent, certaines destinations décrites, nous l’avons dit plus haut, n’ont sans doute pas été visitées (ce qui, en soit, ne serait pas un obstacle majeur). En réalité, le récit d’Ibn Battuta s’approche plus d’un grand tableau ou d’une fresque, si l’on préfère, du monde musulman médiéval et des pays visités, que de chroniques historiques, à ibn_battuta_batutah_aventurier_moyen-age_monde_musulman_medieval_XIVe_siecleproprement parler. On ne sait s’il tenait un journal de bord systématique, il semble que ce n’était pas le cas, même si l’on sait, par ailleurs, qu’il a perdu des notes en chemin, en se faisant dérober ses effets,

Dictée de mémoire et après coup, sur la base essentiellement de ses souvenirs, cette compilation comporte forcément certaines limites « scientifiques », même si la quantité de détails et d’anecdotes fournis ne cesse de forcer l’admiration. Pour mieux comprendre cela, il faut se souvenir que durant ses périples, Ibn Battûta se rapproche souvent des rois, des émirs et des puissants pour bénéficier de leurs dons et de leur largesse. Bien décidé à vivre de ses voyages, il leur conte, à plus d’un tour, ses aventures, sous forme de récits. De fait, c’est une matière qui n’est donc pas restée cloisonnée en lui pour ne sortir,  par magie, que des années après ce qui explique sans doute aussi qu’il ait pu la garder aussi vive.

Alors, pour le reste, peut-il être considéré comme un historien ? Non. et encore moins au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il n’en a ni la rigueur, ni les méthodes, à son époque nul ne les a. Il n’en a pas non plus d’ailleurs la prétention. Quoiqu’il en soit, dans le domaine de l’histoire médiévale du monde musulman, sa grande contribution ne peut être niée, pas d’avantage que l’intérêt et la valeur particulière de ses récits. A cette même époque, les historiens du monde arabe sont un peu à l’image de ceux de l’Europe médiévale, nombre d’entre eux s’occupent bien plus de grandes batailles ou des hauts faits militaires ou religieux (plus ou moins enjolivés) des seigneurs et nobles (qui, la plupart du temps, les financent et les font vivre).

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Dans ce contexte, Ibn Battuta apparaît comme l’un des rares à dépeindre les moeurs, les cultures et les sociétés qu’il observe. Son approche est plus celle d’un chroniqueur ou d’un journaliste; il décrit plus qu’il ne questionne en profondeur ce qu’il voit, mais il a légué un témoignage précieux par la qualité autant que par l’ampleur des destinations parcourues. Il a  encore été un des premiers voyageurs à s’aventurer en profondeur dans le centre Afrique et de même qu’il n’a pas constitué un atlas et une cartographie précise des régions traversées durant tous ses périples, son apport en géographie a longtemps été reconnu.

ouvrage_ancien_chroniques_voyages_ibn_batouta_batutah_aventurier_monde_medieval_moyen-age_centralApports ethnologiques

Pour l’ethnologue, comme pour l’anthropologue, au regard des méthodologies actuelles de ces disciplines, là encore, l’ouvrage d’Ibn Battuta ne peut être considéré comme « scientifique », L’auteur médiéval  ne conduit pas une monographie précise et systématique des pays traversés ou des cultures rencontrées pas plus qu’il n’engage une réflexion profonde et conceptuelle à partir de ses observations (qui ne serait, de toute façon et là encore, pas de son temps). En revanche, sa contribution est là aussi de taille, pour ces sciences humaines. Certaines de ses observations sur les cérémonies de mariage, sur le patriarcat mais aussi le matriarcat et les lignées matriarcales de certains pays ou cultures qu’il visite sont d’un haut intérêt ethnologique. (voir à ce sujet l’article de Joseph Chelhod Ibn Battuta, ethnologue, sur persée). Au delà et sur le terrain des observations, la curiosité de l’explorateur médiéval  reste insatiable et s’exerce dans de nombreux domaines; moeurs sexuelles, techniques, musiques, monnaie, économie, bureaucratie, pratiques religieuses qui intéressent l’anthropologie comme l’ethnologie dans un perspective historique.

Se procurer les ouvrages Ibn Battuta.

D_lettrine_moyen_age_passionu point de vue de l’édition, les  récits de Ibn Battûta sont en général découpés en 3 tomes: de l’Afrique du Nord à la Mecque (tome 1), de La Mecque aux steppes russes (tome 2), et Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan (tome 3).

ibn_battûta_voyages_portrait_aventurier_monde_medieval_moyen-ageLes versions que l’on retrouve le plus communément ont été traduites depuis l’Arabe en 1858 par Charles Defrémery et Beniamino Raffaelo Sanguinetti, tous deux orientalistes. On peut trouver des versions digitalisées de quelques uns de ces ouvrages d’époque sur le web.

Pour ce qui est de l’édition papier, les versions les plus récentes datent des années 1980-90. Leur traduction provient des auteurs sus-mentionnés et elles sont annotées et préfacées par Stéphane Yerasimos  (Historien, professeur des universités, spécialiste de l’empire ottoman, 1942-2005). On les trouve chez plusieurs maisons d’édition, Les éditions de la découverte sont encore, à ce jour, semble-t-il, celles qui proposent les prix les plus abordables (autour de 15 euros par exemplaire). En voici les liens:

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes

Kaamelott et kadoc : humour, variations graphiques et un hommage à Brice Fournier

Sujet : Kaamelott, légendes arthuriennes, roi Arthur, humour,  comédie, série télévisée culte, Brice Fournier,  citations, Kadoc.
Période : moyen-âge central, haut moyen-âge pour la légende.
Auteur : Alexandre  Astier
Média : détournements graphiques
Distribution :  M6, Calt Production

Bonjour à tous,

V_lettrine_moyen_age_passion copiaoici une nouvelle parenthèse d’humour autour de la série Kaamelott. Nous en profitons pour vous présenter Kadoc,  personnage  mythique de la série, ainsi qu’un portrait de Brice Fournier qui le joue à l’écran.

kadoc_serie_kaamelott_legendes_arthuriennes_poulette_caillou_graal_brice_fournier_acteur_francais_genial_karadocDu côté des variations graphiques et humoristiques, nous laissons voguer notre imagination vers l’univers du médiéval fantaisie qui n’est pas absent des légendes arthuriennes à la façon d’Alexandre Astier, mais aussi vers le cinéma (avec des détournements d’affiches) et encore  les « produits dérivés ».

Concernant ce dernier point, il s’agit  d’un clin d’oeil  puisque, jusqu’à présent,   l’auteur de la série télévisée s’est montré plutôt réticent à laisser exploiter Kaamelott en terme de merchandising. Sur cette question, sa position a toujours été claire. Il  ne souhaite pas voir transformer son oeuvre  en sous-produit marketing et il entend bien en conserver la maîtrise.

Brice Fournier, Thomas Cousseau, Jean-Christophe Hembert et les légendes arthuriennes selon Alexandre Astier

Kadoc, frère du chevalier Karadoc et
personnage mythique de Kaamelott

O_lettrine_moyen_age_passionn peut difficilement évoquer le personnage Kadoc de Kaamelott  sans parler de celui  qui l’incarne à l’écran et sans lui rendre, ici, un véritable tribut. Dans la série, c’est  Brice Fournier, acteur senior, originaire de la région lyonnaise (Saint-Priest)  qui campe avec brio ce  frère improbable du chevalier Karadoc  (Jean-Christophe Hembert), lui-même largement sous-doué et bien plus fort dans le domaine de  la boustifaille que dans celui de la quête du Graal. Quant à son frère, Kadoc, n’en parlons pas, ou plutôt si parlons-en.

perceval_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_medieval« Bah, Karadoc, c’est le gars brillant, quoi… Le frère à côté c’est sûr… C’est vraiment un gros con. »
Perceval (Franck Pitiot)
Kaamelott, Alexandre Astier.

Dans   Kaamelott, le personnage  de Kadoc atteint des sommets et bat tous les records en terme de nullité. Il frise même, on peut le dire, la déficience mentale légère. Une de ses particularités est qu’il ne dort jamais, ce qui d’après les druides consultés, pourrait expliquer son retard certain sur d’autres points. En revanche, il faut le savoir, il s’évanouit  quand on lui parle de « machins trop techniques » (dixit Karadoc) et, autre détail important, il faut aussi d’éviter de lui donner des couteaux; il n’y a pas droit, parce qu’il risque  d’attaquer les gens avec.
kadoc_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_moyen-age_central_monde_medieval
« Dans trois jours, ma tata elle m’emmène à la mer pour me noyer. »

Kadoc (Brice Fournier), Kaamelott, A. Astier.

Au titre de ses compétences principales, son vrai point fort reste le jeu du caillou dans  lequel il excelle.  En gros, il s’agit de lancer un caillou, on imagine dans un pot, ou peut-être simplement en s’approchant le plus près du mur (les avis des experts divergent sur la question) mais quoiqu’il en soit, attention ! sans mordre la ligne, sinon Kadoc fait un blocage. A part cela, ses interrogations les plus existentielles tournent autour d’une question qui le préoccupe excessivement: « Elle est où la poulette ?« , et qu’il pose,  la plupart du temps, sans aucune relation au contexte, comme d’ailleurs  à peu  près tout ce qu’il dit.

Le jeu du Caillou de Kaamelott, façon World of Warcraft et médiéval fantaisie

E_lettrine_moyen_age_passionn bref, Kadoc évolue dans un  monde qu’il est à peu près le seul à comprendre et dont lui seul (et dans une certaine mesure son frère Karadoc) possède les clés. Il vit en principe chez sa « tatan » où il a vraisemblablement été élevé, mais comme visiblement tout le monde en a un peu marre de s’occuper de lui, son frère Karadoc  hérite quelquefois de sa garde  et essaye, comme il le peut, de le caser dans les pattes du roi Arthur. Jusque là, les tentatives de lui trouver une quelconque utilité au château ont toutes lamentablement échoué.

kadoc_kaamelott_alexandre_astier_legendes_arthuriennes_moyen-age_central_monde_medieval« J’ai le droit d’être quatre jours pas chez moi, et après chez moi. Mais y a du voyage qui se prépare, et pour soigner les bêtes, y a pas que ma tante, y a moi aussi. »
Kadoc (Brice Fournier), Kaamelott, A. Astier.

Kadoc et la poulette, moment culte de la série Kaamelott d'Alexandre Astier avec Brice FournierKadoc apparaît dans moins de vingt épisodes de la série télévisée. Il n’a, en tout  qu’une vingtaine de lignes de dialogue, mais mis au service du génie comique d’Alexandre Astier, le talent de Brice Fournier  et sa performance comique, en ont fait rien moins qu’un personnage mythique. Pour tous les amateurs de Kaamelott, ces quelques lignes sont désormais entrées dans la postérité  et les apparitions de Kadoc sont toutes gravées dans les mémoires.

Brice Fournier,
de Kadoc à la passion du 7ème art

A_lettrine_moyen_age_passionctif au théâtre comme au cinéma et en télévision, Brice Fournier apparaît aussi  comme jury  ou parrain dans de nombreux festivals de cinéma (court et kaamelott_acteur_kadoc_humour_brice_fournier_serie_tele_cinema_legendes_arthuriennes moyen métrages).

Avec plus de dix-sept films à son actif et un nombre équivalent de participations dans des productions télévisuelles,  il a, entre autre, dans le courant de l’année 2014, reçu le prix du meilleur second rôle au Macabre Faire Film Festival de New York pour sa prestation dans le très déjanté  Extrême Pinocchio  de Pascal Chind. Il a aussi participé à plusieurs reprises à des longs métrages primés à Cannes, dont l’excellent film  À l’origine de Xavier Giannoli  (11 nominations aux Césars du cinéma 2010)  dans lequel François Cluzet campe un escroc  pris à son propre jeu. En voici un petit extrait, vous en trouverez plus sur la  chaîne youtube de Brice.

A l’origine de Xavier Giannoli, avec Brice Fournier. extrait.

En dehors de ses nombreux rôles, Brice a mis en scène la pièce de théâtre humoristique « Pachyderme » de Jacques Chambon, dans brice_fournier_court_metrage_jean_christophe_hembert_laquelle il incarnait en 2015-2016, l’un des rôles principaux. Il est également passé derrière la caméra comme réalisateur à deux reprises. Son premier court métrage Salvic Angel (2008) est un film émouvant et profond sur la solitude, et les déchirures familiales. En 2014, il lance aussi « Des Quiches et des Hommes« , une émission culinaire légère et fun avec Guest. Dans le premier épisode, on retrouvait son complice  J-C Hembert (le Karadoc  de Kaamelott).  A ce jour, deux épisodes sont réalisés et  les canaux de distribution devraient se mettre en place, on l’espère, sous peu.

Ajoutons encore que  Brice a été également enseignant  à l’école et société de production Acting Studio de Lyon, société présidée et gérée par Joelle Sevilla (la dame Seli de Kaamelott).

Pour suivre Brice en ligne et son actualité , voici les liens  :
Filmographie   –  Twitter     –   Facebook   – Youtube

Loin de Kadoc, que nous retrouverons, nous l’espérons, dans la trilogie  Kaamelott au grand écran, nous lui souhaitons tout le meilleur pour ses projets sur les planches ou au cinéma !

Bonus affiches cinéma détournées Kadoc

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Si vous êtes hors de France/Benelux, vous pouvez retrouver  sur la chaîne youtube officielle de CALT   l’épisode du cCaillou que voici :

En vous souhaitant une belle journée !

Fred

Pour moyenagepassion.com.
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publilius Syrus   Ier s. av. J.-C.

Marcabru, la poésie satirique et bucolique d’un des premiers troubadours du moyen-âge central

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_occitan_oc_occitanie_MarcabruSujet : troubadours, poésie satirique, poésie morale, chanson, musique médiévale,  pastourelle. occitan.
Période : moyen-âge central, XIIe siècle
Auteur : Marcabru  (1110-1150)
Titre :  « L’autrier jost’ una sebissa »
Album : Bestiarium (1997)
Interprète : La Reverdie

Bonjour à tous,

Nous partons aujourd’hui à la découverte des origines de l’art des troubadours occitans et provençaux avec  l’un des premiers d’entre eux, à tout le moins  un parmi les plus anciens connus à ce jour, pour  nous avoir légué  une oeuvre écrite, soit Marcabru  ou Marcabrun quand on francise son nom.

Marcabru: éléments de biographie

L_lettrine_moyen_age_passion‘histoire et la biographie de Marcabru sont à mettre au conditionnel car on n’en sait peu de lui. Enfant illégitime, « jeté à la porte d’un homme puissant »* élevé sans doute par  le noble Audric del Vilar, seigneur d’Auvillar dans l’Occitanie du XIIe siècle, celui qui se fait aussi surnommer Pain Perdu est d’origine apparemment Gasconne. Son nom est-il un pseudonyme, fils de dame brune nous dit-il ou faut-il plutôt y voir un clin d’oeil occitan à un bouc, un mâle caprin ? Difficile de l’affirmer. On sait encore de lui qu’il côtoya un troubadour du nom de Cercamon (cherche-monde) dont il fut vraisemblablement l’ami  et, peut-être même l’élève, quand on n’en fait pas plutôt, à l’inverse, le maître.

troubadour_moyen-age-central_musique_chanson_poesie_medieval_satirique_occitan_oc_occitanie_MarcabruIl y a, concernant Marcabru, tant de zones d’ombre que certains spécialistes de littérature médiévale et notamment la professeur Laura Kendrick  ont même formé l’hypothèse que les quelques quarante trois ou quarante quatre poésies  qu’on lui attribue  pourrait être, en réalité, un corpus plus qu’un auteur. Ajoutons que  cette hypothèse semble,  à ce jour, peu suivie et qu’on s’accorde encore tout de même bien plus souvent sur l’idée que Marcabru fut une personne réelle.

Une pastourelle de Marcabru par le groupe italien La Reverdie

Une poésie lyrique, satirique et morale

 « Marcabru, fils de dame Brune, fut engendré sous une étoile telle qu’il sait comme Amour se déroule, écoutez car jamais il n’aima nulle femme, et d’aucune ne fut aimé. »
Le chant de Marcabru.

A_lettrine_moyen_age_passionvec sa poésie satirique et morale, son langage quelquefois « vert », avec encore ses critiques du « fin ‘amor », cet amour courtois qu’affectionneront tant d’autres poètes et chanteurs occitans après lui, Marcabru n’apparaît pas comme  l’archétype du troubadour, mais plutôt comme un être en marge. Poète de cour, chassé lit-on, par endroits, pour avoir convoité la dame d’un seigneur, il serait passé de la cour du Duc d’Aquitaine à celle de Castille et aurait vécu nombre d’années en Espagne. Au vue de la morale qu’il défend et de sa misanthropie qu’on a quelquefois pris pour de la misogynie tant il s’en prend aux femmes légères et volages, cela paraît un peu étonnant. Luxure, prostitution, infidélités, adultères multiples,  entre les lignes de sa satire qui ne pastourelle_medievale_marcabrun_et_bergere_peinture_XIXe_William_Bouguereaus’en tient pas qu’aux moeurs de son temps qu’il juge dépravés, mais s’aventure aussi sur des terrains plus politiques, sa poésie prendra souvent un tour moral, mais on y retrouvera également de belles envolées lyriques et bucoliques avec de nombreux vers chantant la nature, ses animaux et ses saisons.

(Ci-contre La bergère William Bouguereau, XIXe siècle.)

Pour le reste, ce troubadour occitan des débuts du XIIe siècle  demeure l’auteur de la plus ancienne  pastourelle connue, ce genre dont nous avons déjà parlé ici et qui met en scène une bergère mignonnette qu’un noble seigneur ou chevalier tente en vain de séduire mais qui ne se laisse pas tourner la tête par la condition sociale, ni les richesses  de ce  passant bien empressé.  Ajoutons enfin qu’on trouve aussi  dans la poésie de  Marcabru  des mentions faites du Roi Arthur de Bretagne et de ses chevaliers ce qui en fait encore l’un des premiers troubadours à avoir abordé le sujet des légendes arthuriennes dans  ses chansons.

Les interprètes  du jour : « La reverdie »

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous proposons la version de cette pastourelle par l’ensemble  italien La Reverdie dans l’album Bestarium qu’il dédiait en 1997 aux  animaux  et à la présence de la nature dans la musique du moyen-âge.

Formé originellement en 1986 par  quatre chanteuses, musiciennes et instrumentistes,  qui se trouvent être aussi deux couples de soeur, l’ensemble La Reverdie s’est bientôt entouré de nouveaux collaborateurs dont le chanteur et instrumentiste  Doron David Sherwin qui accompagne la formation dans ses aventures artistiques et musicales depuis le début de années quatre-vingt dix. A titre anecdotique, on retrouvera même une collaboration avec Gérard Depardieu à l’occasion d’un festival à la Basilique de Saint Vital, à Ravenne, autour  de lectures de Saint Augustin.

marcabru_pastourelle_poesie_musique_chanson_medievale_troubadour_occitan_la_reverdie

En vingt ans de production artistique,  on doit  au très actif ensemble italien, près de vingt-cinq albums, dans un répertoire purement médiéval qui couvre les  XIIIe et XIVe  siècles.  Leur champ d’investigation  va de la musique sacrée à la musique profane et inclut encore des prestations autour de chants de noël. Le registre est souvent composé de chants polyphoniques ou monophoniques à capela mais les instruments viennent aussi soutenir les voix des artistes sur certaines pièces, quand le besoin s’en fait sentir.

 Leur site web  est en italien  mais tout y est et il n’y manque rien des concerts aux festivals et actualités de la formation. Le groupe dispose également de sa propre chaîne youtube  sur laquelle vous pourrez encore trouver quelques vidéos  supplémentaires de leurs prestations.

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La très belle version de cette pastourelle du troubadour occitan  interprétée ici par les artistes de La reverdie est sans doute un peu éloignée de sa version originale, en terme de tessiture de voix, puisqu’on apprend dans une autre des poésies de Marcabru que ce dernier qu’il avait la voix plutôt « rude » et « rauque », mais la virtuosité et la pureté dans l’exécution nous le font bien vite oublier. Il en existe d’autres versions à la ronde que le futur nous donnera assurément l’occasion de vous faire partager, mais nous ne résistions pas  au plaisir de vous parler, aujourd’hui, de cette  excellente et très solide formation italienne.

Les paroles de la chanson et pastourelle
de Marcabru en occitan avec adaptation

O_lettrine_moyen_age_passionn notera qu’il s’agit  ici d’une version raccourcie de la pastourelle originale de Marcabru qui  contient en réalité  treize strophes. L’adaptation en français moderne  est tirée des Poésies Complètes du Troubadour Marcabru par J M Dejeanne  (1909).

Ajoutons que la dernière strophe est traduite très « début de XXe siècle » tout de même et avec un rien de pudibonderie. La version originale est nettement plus rude, mais en puisant dans les racines latines communes de l’occitan et  du français,  je suis certain que vous trouverez vous-même une traduction plus conforme.

L’autrier jost’ una sebissa
trobei pastora mestissa,
de joi e de sen massissa.
Si cum filla de vilana,
cap’ e gonel’ e pelissa
vest e camiza treslissa,
sotlars e caussas de lana.

L’autre jour, près d’une haie,
je trouvai une pastoure métisse (de moyenne condition),
pleine de gaieté et de sens;
elle était fille de vilaine;
vêtue d’une cape, d’une gonelle
et d’une pelisse, avec une chemise maillée,
des souliers et des chausses de laine. »

Ves lieis vinc per la planissa:
— »Toza », fi·m ieu, « res faitissa,
dol ai car lo freitz vos fissa ».
— »Merce Dieu e ma noirissa,
pauc m’o pretz si·l vens m’erissa,
pauc m’o pretz si·l vens m’erissa,
qu’alegreta sui e sana ».

Vers elle je vins par la plaine
« Jouvencelle, lui dis-je, être enchanteur,
j’ai grand deuil que le froid vous pique. »
« Sire, dit la vilaine, grâce à Dieu et ma nourrice,
peu me chaut que le vent m’échevèle,
car je suis joyeuse et saine. »

— »Bela », fi·m ieu, « cauza pia,
destors me sui de la via
per far a vos compaignia;
quar aitals toza vilana
no deu ses pareill paria
pastorgar tanta bestia
en aital terra, soldana ».

« Jouvencelle, lui dis-je, objet charmant,
je me suis détourné du chemin
pour vous tenir compagnie
car une jeune vilaine telle que vous
ne doit pas, sans un compagnon assorti,
paître tant de bétail
dans un tel lieu, seulette. »

— »Don, tot mon ling e mon aire
vei revertir e retraire
al vezoig et a l’araire,
Seigner », so·m dis la vilana;
« Mas tals se fai cavalgaire
c’atrestal deuria faire
los seis jorns de la setmana ».

« Sire, tout mon lignage et toute ma famille,
je les vois retourner et revenir
à la bêche et à la charrue,
Seigneur, dit la vilaine;
mais tel se dit chevalier
qui devrait faire le même métier
durant six jours de la semaine. »

— »Bela », fi·m ieu, « gentils fada,
Vos adastret, quam fos nada,
d’una beutat esmerada
sobre tot’ autra vilana;
e seria·us ben doblada
si·m vezi’ una vegada,
sobeira e vos sotrana ».

«Jouvencelle, dis-je, gentille fée
vous dota, quand vous naquîtes,
d’une beauté suprême
sur toute autre vilaine
et vous seriez doublement belle
si je vous voyais une fois
Moi dessus et vous sous moi.

— »Don, hom coitatz de follatge
jur’ e plieu e promet gatge:
Si·m fariatz homenatge,
Seigner », so·m dis la vilana;
« non vuoil ges mon piucellatge,
non vuoil ges mon piucellatge
camjar per nom de putana ».

« Sire, homme pressé de folie
jure, garantit et promet gage;
ainsi vous me feriez hommage,
Seigneur, dit la vilaine;
mais, en échange d’une légère récompense,
je ne veux pas laisser mon bien le plus cher
pour être perdue de réputation. »

En vous souhaitant une très belle journée.

Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

*  Les biographies des troubadours en langue Provençale, Camille Chabaneau,  1885.

Citations, sagesse médiévale persane : les contes moraux de Saadi

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Un dévot personnage vit en songe un roi dans le paradis et un religieux dans l’enfer. ll demanda : « Quel est le motif des degrés d’élévation de celui-la, et quelle est la cause des degrés d’abaissement de celui-ci? Car nous pensions le contraire de cela.»

Une voix se fit entendre, qui lui répondit: «Ce roi est dans le paradis à cause de son amitié pour les derviches, et ce religieux est dans l’enfer à cause de la fréquentation des rois »
Mocharrafoddin Saadi (1210-1291), Gulistan, le jardin des roses

L’exercice de la bonté selon Saadi, sage et poète persan du XIIIe siècle

poesie_medievale_satirique_eugene_deschamps_moyen_age Sujet : poésie médiévale, sagesse persane, biographie, citation médiévale, poète, conteur moyen-oriental, perse, arabe.
Période : moyen-âge central
Auteur : Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
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Un berger dit à son père : « ô homme prudent, enseigne-moi une maxime digne d’un vieillard. » Il répondit: « Exerce la bonté, mais non de telle sorte que le loup aux dents acérées devienne audacieux. »

Mocharrafoddin Saadi (1210-1291)
Poète, sage persan du moyen-âge central
Citation extraite du Gulistan ou le jardin des roses.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous vous faisons partager un bel extrait de sagesse persane à méditer sur l’exercice difficile de la bonté. Nous en profitons également pour donner, comme nous l’avions promis par le passé, quelques éléments de biographie sur Saadi  auquel nous devons cet extrait du jour et dont la célébrité dans le monde perse et arabe de l’époque médiévale a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Saadi,élements de biographie:
poète, voyageur et conseiller des puissants

I_lettrine_moyen_age_passion copiammense poète, on sait de Saadi qu’il a beaucoup voyagé ce dont ses écrits témoignent. Pour le reste, comme de nombreuses choses de sa vie nous sont connus de sa main même, mais qu’il est lui-même conteurgulistan_saadi_miniature_persane_XVI_siecle_moyen-age_tardif, il peut être, quelquefois, un peu difficile de faire le tri du vécu et du fictionnel dans ses écrits.

(Miniature du Gulistan, manuscrit persan du XVIe siècle)

De tout cela, il résulte qu’un certain nombre d’éléments reconnus comme faisant partie de sa biographie, sont à mettre en guillemets. Né à Shirâz, (Chiraz), ville du Sud-ouest de l’Iran, il est le fils d’un éminent religieux, conseiller de l’émir. Devenu orphelin assez tôt, il sera élevé par son grand-père maternel. Après des études dans une des plus prestigieuses universités de Bagdad, il entreprendra un voyage qui durera plus de trente-cinq ans. Ce périple couvrira le monde arabe actuel de l’Irak jusqu’à l’Afrique du nord et au Maghreb, en passant par l’Arabie et la Palestine et l’on suppose même qu’il ira jusqu’en Inde, même si cette partie là de son aventure semble sujette à caution. Il fera également pendant toute cette période plusieurs pèlerinages.

saadi_grand_poete_perse_du_moyen-age_central_poesie_medievaleEn 1256, il reviendra vers sa ville natale où il deviendra un proche de l’émir Saad ibn Zangui. Il n’est pas alors, dit-on, poète de cour, mais bien plutôt un conseiller qui parle ouvertement, se comportant en homme libre et exerçant sans contrainte tout son sens et son esprit critique. C’est à cette période qu’il aurait composé ses oeuvres et il est également possible qu’il ait enseigné et tenu la chaire de sermon de la ville de Chiraz, durant ces mêmes années.  De confession musulmane, c’est un grand pratiquant et croyant et on lui prête plus de quinze pèlerinages dans les lieux saints de l’Islam, au long de son existence dont un à la Mecque, après le retour de son long voyage.

Le legs de Saadi et son oeuvre

L_lettrine_moyen_age_passiona poésie de Saadi est à la fois morale et teintée de philosophie, mais également à d’autres endroits plus religieuse, comme c’est le lot des poésies de l’Europe médiévale à la même période.  En voici encore quelques lignes célèbres, entrées dans la postérité:

« Les enfants d’Adam font partie d’un corps
Ils sont créés tous d’une même essence
Si une peine arrive à un membre du corps
Les autres aussi, perdent leur aisance
Si, pour la peine des autres, tu n’as pas de souffrance
Tu ne mériteras pas d’être dans ce corps »
Mocharrafoddin Saadi

On les retrouve en effet au frontispice de l’ONU à New York sous une traduction un peu différente:

« Of one Essence is the human race,
Thusly has Creation put the Base;
One Limb impacted is sufficient,
For all Others to feel the Mace.

The Unconcerned with Others’ Plight,

Are but Brutes with Human Face. »

« D’une même essence est faite la race humaine,
Ainsi furent posées les bases de la Création ;
Il suffit qu’un membre soit affecté,
Pour que tous les autres en ressentent le poids.
Ceux qui ne se sentent pas concernés par les difficultés des autres,
Ne sont que brutes (bêtes?) avec un visage humain. »

Le mausolée du poète Saadi à Chiraz, Iran.
Le mausolée du poète Saadi à Chiraz, Iran.

C_lettrine_moyen_age_passiononcernant le legs de Saadi, on lui doit deux ouvrages très connus, un en vers, le Boustan ou Bustan (le verger) et un en prose le Gulistan (le jardin ou l’empire des roses), et encore deux autres recueils moins célèbres composés à l’attention d’un vizir, dont l’un deux « Khabissât » (les méchancetés) est satirique. Il faut encore ajouter à cela plus de sept-cents distiques rédigés en arabe. Il écrit , en effet, indifféremment en perse ou en arabe avec le même degré de maîtrise.

S’il demeure des zones d’ombre sur sa vie pour les raisons évoquées plus haut et parce que sont venues encore s’y mêler des légendes racontées sur lui, on sait, de source sûre, qu’il a côtoyé de nombreux puissants qu’il a régalé de ses contes, de ses sermons ou de ses conseils.  Il était aussi célèbre et reconnu de son vivant et sa poésie, autant que les enseignements qu’elle contient, ont largement débordé le berceau iranien et même le monde arabe pour s’étendre saadi_poesie_medievale_persane_biographie_manuscrit_ancien_boustan_moyen-age_centraljusqu’en Asie mineure et en Inde. En Iran, il est, bien sûr, encore grandement admiré et un jour national lui est même consacré.

(Le Boustan ou le verger, de Saadi, miniature tirée d’un manuscrit persan du XVIIIe siècle).

Il demeure difficile d’apprécier toutes les qualités de la poésie de Saadi, parce qu’elle souffre indéniablement de la traduction, mais de nombreux auteurs perses et arabes contemporains considèrent encore sa maîtrise du langage et son art de manier les mots comme exceptionnels. On dit son style simple et épuré mais inimitable et il semble que tous les auteurs qui s’y sont essayés ou qui se sont réclamés de son inspiration ne soient, à ce jour, parvenus à l’égaler. N’étant pas malheureusement en situation de lire sa prose comme sa poésie dans le texte original, il nous faut, quant à nous, nous contenter de ses traductions mais la sagesse qui la traverse parvient tout de même jusqu’à nous et c’est un vrai plaisir que de vous la faire partager.

En vous souhaitant une très belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Le dit de l’oeil, aux sources du pauvre Rutebeuf de Léo Ferré et un beau bouquet de violettes

pauvre_rutebeuf_poesie_medievale_occitan_joan_pau_verdierSujet : poésie médiévale, poésie réaliste, trouvère, hommage Léo Ferré, Vieux français, langue d’oil, adaptation, traduction français moderne, Rutebeuf
Période : moyen-âge central, XIIIe siècle
Auteur ; Rutebeuf (1230-1285?)
Titre : le dit de l’oeil, la complainte de l’oeil.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui nous publions un autre des textes originaux du poète médiéval Rutebeuf qui inspira au grand Léo Ferré, ce « Pauvre Rutebeuf » qu’il a tellement fait sien et que tant d’autres interprètes  ont repris depuis.

L’alchimie poétique est un procédé impénétrable et secret qui s’opère entre le coeur et la plume du poète et, même une fois connus quelques uns des ingrédients utilisés, on n’est pas pour autant plus avancé. Aussi, ne voyez derrière tout cela, aucune volonté de déshabiller la mariée, entendez le génie poétique de Léo Ferré, juste peut-être une tentative pour mieux entrapercevoir ce qui passa du coeur de Rutebeuf au sien, en espérant peut-être un peu mieux les comprendre tout deux, dans ce jeu de miroirs poétiques. Le reste demeurera, quoiqu’il arrive un mystère dans l’ailleurs de mots, là où les poètes cuisinent leurs mathématiques secrètes et où quelquefois ils se rencontrent, au delà de l’espace et du  temps.

poesie_realiste_medievale_trouvere_rutebeuf_leo_ferre_le_dit_de_l_oeil_moyen-age

Avant de vous livrer cette poésie médiévale originale du trouvère médiéval, qui souffla à l’oreille de Léo son Pauvre Rutebeuf, permettez-nous, toutefois, de faire plus un peu qu’une simple parenthèse pour envoyer un bouquet de violettes fraîches et quelques lys blancs à l’âme du grand poète que fut Léo Ferré. La poésie, autant que la langue française, lui doivent bien cela et ne nous ont d’ailleurs pas attendu pour lui rendre au hommage, mais nous voulons lui faire cette place, ici aussi.

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Portrait : Léo Ferré, artiste, poète et rebelle

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N_lettrine_moyen_age_passioné en Aout 1916 à Monaco. Mort à Castellina in Chianti, en Toscane, en juillet 1993. Un épitaphe c’est bien court pour résumer à la fois la vie d’un homme et d’un artiste véritable, mais c’est à ce dernier que nous nous attachons ici.

poesie_medievale_hommage_leo_ferre_rutebeuf_trouvere_moyen-age_centralAuteur, compositeur interprète, musicien, poète et Anarchiste, Léo Ferré était tout cela à la fois. Éternel rebelle à l’autorité, ce grand artiste qui ne s’inclinait devant rien, sauf peut-être la poésie des autres pour mieux la partager, nous a légué, durant sa carrière, de merveilleux textes écrits de sa plume, mais a aussi fait redécouvrir au public de grands noms de la poésie française, du moyen-âg au XXe siècle: François Villon, Rutebeuf, Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, Aragon, Léo Ferré a mis en musique, devant son piano, des joyaux et des trésors poétiques. L’émotion et la sincérité toujours à fleur de peau, avec le clignement de cet oeil qui battait l’émotion comme un coeur, comme pour dire aussi à chacun, d’un air complice: « écoutes, c’est pour toi ». Tirées de leur sommeil de papier, les plus grandes poésies françaises, prenaient soudain de la proximité et dans ce panthéon d’éternité dans lequel elles s’étaient
tenues loin du public et si souvent coites, elles redevenaient alors, le temps d’un récital, fraîches comme au premier jour, dans leur intemporalité sublime. Et poesie_art_majeur_leo_ferre_rebelle_hommage_portrait_rutebeufc’était ça aussi Ferré, de l’amour et de la générosité pour les autres, une façon de tutoyer les âmes.

Pour le reste et sur ses convictions, rien n’a jamais changé Ferré: anarchiste comme rebelle aux cons, éloge de l’être « contre », rétif aux morales toutes faites, aux empêcheurs de liberté, à ceux qui ne sont rassurés que quand les choses tournent en rond et tous les autres avec. Et puis, il était aussi de cette génération de pensionnaires religieux qui, souvent, pour les mêmes raisons, de sévices jusqu’à plus loin, ne pouvaient plus voir le Bon Dieu, pas même en peinture tant les hommes qui s’en réclamaient, avaient réussi à les en dégoûter. C’est cette même génération qui, dans les années soixante soixante-dix, étaient devenus les enfants terribles des premiers HaraKiris et Charlie: les Cavanas, les  Chorons et les autres, qui firent alors j’aillir et exploser leurs paroles dans une apocalypse anticléricale à laquelle la période post soixante-huitarde offrit ces lettres de noblesse.

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E_lettrine_moyen_age_passionn dehors de cela, Léo Ferré, fidèle au dictionnaire définissait son anarchisme comme une forme d’insoumission qui ne reconnait la légitimité d’aucune autorité d’où qu’elle vienne, avec river au ventre, une seule ivresse, celle de la  liberté: libérer la parole et les mots  semblait presque chez lui comme une urgence, et avec cela, rendre tout son sens à l’injure et redéfinir le grossier. Etre vulgaire,  c’est se coucher et c’est refuser d’être libre. Au delà de la politique, Ferré c’est quand un cul, retrouvant sa grâce, devient, tout soudain, un mot rond à faire fuir André Breton. La vie, l’Amour, comme religion. « Ni Dieu, ni maître », le temps qui fout le camp et cette mer entêtante qui se fracasse sur les rives du souvenir comme une douleur sublimée. Magie des mots qui ensorcellent. Le sourire sur les lèvres et la tristesse au bord du coeur, le désespoir comme une seconde peau: un coeur ouvert, ça reçoit tout et ça finit, souvent, par se blesser aux épines du monde. Léo colère. Léo à vif. Léo amer. Et pourtant, continuer, aimer la vie jusqu’à plus soif, l’aimer d’amour à leo_ferre_poetes_vos_papiers_pauvre_rutebeuf_poesie_hommage_portraitfaire crever à sa surface des bulles de beautés poétiques, comme de l’oxygène pour ne pas suffoquer.

Dans la France des années cinquante et soixante, il fallait avoir le courage d’avoir des ennemis, et c’est un courage comme toujours qui va jusque dans l’assiette. Il faut le comprendre. le prix que paye l’artiste entier (y en a-t’il d’autres?) n’est jamais abstrait et la liberté d’expression a toujours un prix bien réelle que son quotidien lui rappelle. Mais c’est peut-être, là encore, l’absence de choix qui est aux commandes, l’impossibilité de faire autrement et de composer avec sa nature autre chose que de la musique et des mots. Pour le reste, vivre debout! Et La provocation qui naissait parfois de tout cela, au point de voir certains de ses textes interdits n’était qu’une conséquence de cette nature insoumise, pas un ustensile marketing: la conséquence d’un être au monde.

« Poètes, vos papiers! », Léo passait, indifférent, sans s’arrêter ou bien se mettait à gueuler et, bien avant la vie de château, qui ne dura pas tant que ça et puis, qui se finit en drame, la misère lui a collé longtemps à la peau, de longues années et ce n’est, surement pas par hasard, qu’à travers les siècles, celle de Rutebeuf et ses longues complaintes lui a parlé.

« La mémoire et la mer »
Le chemin de l’envers poétique

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D_lettrine_moyen_age_passion
ans ce moyen-âge où les rimes et les vers n’étaient souvent que chantés, Eustache Deschamps, au XIVe siècle créa une rupture pour affranchir l’art poétique de l’art musical. La poésie avait son langage, une musique innée, nichée dans le coeur de ceux qui la comprenaient. Elle n’avait besoin de rien d’autre qu’elle-même pour tenir debout; c’était un art majeur, un art à part entière et en lui donnant ses lettres de noblesses, le poète médiéval l’affranchissait pour les siècles à venir. Six cents ans plus tard, elle avait mûri, grandi, leo_ferre_hommage_portrait_anarchiste_poesie_rutebeuf_art_majeurdes auteurs gigantesques étaient passés par là, et Léo Ferré s’en mêlait. En faisant le chemin à l’envers, le poète anarchiste de Saint Germain des prés ouvrait sa propre voie pour une réconciliation des deux: mettre la musique au service de la découverte poétique ou de son errance. Avait-il été le seul? Sans doute pas mais dans ses plus grandes envolées poétique, marque des véritables artistes, il créait un genre unique qui n’appartenait qu’à lui et qui n’avait plus grand chose à voir avec des « chansonnettes ».

Un des points culminants de cet art poétique est un texte merveilleux qu’il écrivit lui-même et qui pourrait, sans en rougir, figurer aux côtés des plus grands, dans l’anthologie de la poésie française. Il y consacra des années, plus de seize dit-on. Ceci n’est pas une chanson, ou si c’en est une, la plupart des autres ne le sont plus, parce que soudain, avec « La mémoire et la mer »  qu’il donna pour la première fois dans les années soixante-dix, le mot  « chanson » devenait trop étroit pour décrire ce moment, ce texte et cette émotion qu’il  offrait à son public. Encore une fois, Cela n’a rien de médiéval et il s’agit poésie, mais si on doit à Léo Ferré d’avoir fait redécouvrir Villon ou Rutebeuf, alors, autant que la poésie française lui est redevable, le moyen-âge aussi lui doit bien cela.

La Mémoire et la Mer :
oeuvre poétique majeure

leo_ferre_hommage_poesie_art_majeurQuant au sens littéral de cette poésie biographique, surréaliste et évocatrice de la vie de Léo Ferré, on n’a, pour être ému, pas besoin d’en avoir les clés. Les images naissent, merveilleuses, et les mots font surgir, dans leur écume, des trésors d’émotions. La beauté de l’alchimie poétique. Ce procédé secret et magique dont nous parlions plus haut convertissait, ici, les souvenirs de l’auteur en un joyau de poésie surréaliste. Combien de vocations sont-elles nées de l’écouter? Combien d’Hubert Felix Thiefaine? Combien d’autres? Et au delà de cet ailleurs poétique qui ne concède rien de facile, ce qui se donne encore ici, c’est la magie d’un être unique qui porte en lui ce don de donner des textures au mots et qui nous offre de tout son âme, une définition de la poésie comme Art majeur. Alors une fois encore un grand merci monsieur Léo Ferré pour cette leçon de musique et d’alchimie poétique.

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Le dit de l’oeil
ou la complainte de l’oeil de Rutebeuf

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C_lettrine_moyen_age_passionette poésie de Rutebeuf, nous y venons, dont Léo Ferré cita de longs passages, est, à l’origine, une longue complainte du poète médiéval sur sa situation  et sur ses misères. Rutebeuf, pris à la gorge de toute part, à sa manière presque devenue habituelle, y livre ses malheurs, en vrac, et sans ménagement. Et tout y passe, sa santé, son mariage a demi-raté, un enfant en bas âge qu’il faut alimenter et dont il faut payer la nurse, sa grande pauvreté et cette solitude aussi qu’il traverse dans ce désert que ne laissent que les faux amis.

C’est un texte très ardu à comprendre par endroits, et très long. Il est de cette langue parisienne de Rutebeuf que les autres auteurs peinent tant par moments à parler ce dont quelquefois d’ailleurs ils s’excusent même (cf citation de Jehan de Meung) mais nous vous en proposons tout de même une adaptation entre les lignes. Elle se base sur quelques traductions existantes, notamment celle de Michel Zinc mais aussi sur différentes recherches périphériques en vieux français.

Ci encoumence la complainte Rutebuef de son oeul ou le dit de l’oeil

Ne covient pas je vos raconte
Coument je me sui mis a hunte,
Quar bien aveiz oï le conte
En queil meniere
Je pris ma fame darreniere,
Qui bele ne gente nen iere.
Lors nasqui painne
Qui dura plus d’une semainne,
Qu’el coumensa en lune plainne.

Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis la honte
Car je vous ai déjà conté
En quelle manière
J’épousa ma dernière femme
Qui n’est ni belle ni gracieuse
Tout cela causa de grandes peines
Qui durèrent plus d’une semaine
Et commencèrent en lune pleine

Or entendeiz,
Vos qui rime me demandeiz,
Coument je me sui amendeiz
De fame panrre.
Je n’ai qu’engagier ne que vendre,
Que j’ai tant eü a entendre
Et tant a faire,
Et tant d’anui et de contraire,
Car, qui le vos vauroit retraire,
Il durroit trop.

Aussi écoutez
Vous qui me demandez de rimer
Comment je me suis amendé*  (« guéri »)
De prendre femme  (« de me marier »)
Je n’ai plus rien à gager ni à vendre
J’ai du  faire face à tant de choses
Et tant à faire,
Et tant de chagrins et d’ennuis
Que si je devais tous vous les conter
Cela durerait trop longtemps

Diex m’a fait compaignon a Job:
Il m’a tolu a un sol cop
Quanque j’avoie.
De l’ueil destre, dont miex veoie,
Ne voi ge pas aleir la voie
Ne moi conduire.
Ci at doleur dolante et dure,
Qu’endroit meidi m’est nuit oscure
De celui eul.

Dieu m’a fait compagnon de Job
Il m’a ôté en une seule fois
Tout ce que j’avais
De l’oeil droit,  dont je vois  mieux 
Je ne vois pas où va la voie
Et ne peux me conduire (m’orienter)
C’est vraiment douloureux et dur
Qu’en plein midi, c’est nuit obscure
Pour cet oeil.

Or n’ai ge pas quanque je weil,
Ainz sui dolanz et si me dueil
Parfondement,
C’or sui en grant afondement
Ce par ceulz n’ai relevement
Qui jusque ci
M’ont secorru, la lor merci.
Moult ai le cuer triste et marri
De cest mehaing,
Car je n’i voi pas mon gaaing.
Or n’ai je pas quanque je aing:
C’est mes damaiges.

Alors rien ne va comme je voudrais
Mais je suis plutôt triste et affligé
Profondément.
Car je me trouve  au fond du gouffre
Et ne dois de me relever qu’ à ceux
Qui jusqu’ici
M’ont secouru. Merci à eux.
J’ai le coeur si triste et affligé
De cette infirmité
Car je n’y vois rien à gagner
Et rien ne va comme j’aimerais
Tel est mon grand malheur

Ne sai ce s’a fait mes outrages.
Or devanrrai sobres et sages
Aprés le fait
Et me garderai de forfait.
Mais ce que vaut quant c’est ja fait?
Tart sui meüz.
A tart me sui aparceüz
Quant je sui en mes laz cheüz
Ce premier an.
Me gart cil Diex en mon droit san
Qui por nous ot poinne et ahan,
Et me gart l’arme!

Je ne sais si je dois cela à mes excès,
Mais, dorénavant, je serais sobre et sage
Après tout cela,
Et me garderai de mal me conduire
Mais que valent les mots puisque le mal est fait
Je m’émeus trop tard
Trop tard je m’en suis aperçu
Alors que j’avais déjà chu  (dans l’infortune)
Cette première année
Que Dieu me garde  mon bon sens
Qui pour nous eut peine et douleur
Et protège mon âme

Or a d’enfant geü ma fame;
Mes chevaux ot brizié la jambe
A une lice;
Or wet de l’argent ma norrice,
Qui m’en destraint et m’en pelice
Por l’enfant paistre,
Ou il revanrra braire en l’aitre.
Cil sire Diex qui le fit naitre
Li doint chevance
Et li envoit sa soutenance,
Et me doint ancor alijance
Qu’aidier li puisse,
Et que miex son vivre li truisse,
Et que miex mon hosteil conduisse
Que je ne fais.

Et voilà que ma femme m’a fait un enfant; 
Mon cheval s’est brisé la patte
Contre une barrière
Et maintenant c’est ma nourrice qui veut de l’argent
Elle me torture et elle m’écorche (me tond)
Pour nourrir l’enfant
Sans quoi il reviendra hurler dans la maison
Si le seigneur Dieu qui le fit naître
Peut le prendre en charité
Et lui envoyer son soutien
Et s’il se sent encore un peu obligé envers moi
Qu’il puisse l’aider
Et qu’il lui trouve mieux sa pitance
Et qu’il conduise mieux ma maison
Que je ne le fais.

Ce je m’esmai, je n’en puis mais,
Car je n’ai douzainne ne fais,
En ma maison,
De buche por ceste saison.
Si esbahiz ne fu nunz hom
Com je sui voir,
C’onques ne fui a mainz d’avoir.
Mes hostes wet l’argent avoir
De son hosteil,
Et j’en ai presque tout ostei,
Et si me sunt nu li costei
Contre l’iver,
Dont mout me sunt changié li ver
(Cist mot me sunt dur et diver)
Envers antan.

Je m’émeus de tout cela mais je n’y peux rien
Car je n’ai ni douzaine ni fagot
Dans ma maison
De bûches pour cette saison
Aussi perdu ne fut nul homme
Comme je le suis vraiment
Car jamais je ne fus tant démuni
Mon propriétaire réclame l’argent
De son loyer
Et j’ai déjà presque tout dépensé
Et mes côtes se trouvent à nu
Contre l’hiver
D’où mes rimes ont beaucoup changé
(ces mots me sont durs et cruels)
Comparés à l’an dernier.

Par poi n’afoul quant g’i enten.
Ne m’estuet pas tenneir en ten;
Car le resvuoil
Me tenne asseiz quant je m’esvuoil;
Si ne sai, se je dor ou voil
Ou se je pens,
Queil part je panrrai mon despens
De quoi passeir puisse cest tens:
Teil siecle ai gié.
Mei gage sunt tuit engaigié
Et d’enchiez moi desmenagiei,
Car g’ai geü
Trois mois, que nelui n’ai veü.

C’est à devenir fou quand j’y réfléchis
Pas besoin de tanin pour me tanner (tanner : fatigué, jeux de mots)
Car le réveil
Me tanne assez quand je m’éveille
Ne sais plus si je dors ou veille
Ou si je pense
De quel côté  trouverais-je de quoi
Passer ces temps difficiles
Voila mon sort.
Mes gages sont tous engagés
Et déménagés de chez moi
Car je suis resté alité
trois mois sans voir personne.

Ma fame ra enfant eü,
C’un mois entier
Me ra geü sor le chantier.
Ge [me] gisoie endementier
En l’autre lit,
Ou j’avoie pou de delit.
Onques mais moins ne m’abelit
Gesirs que lors,
Car j’en sui de mon avoir fors
Et s’en sui mehaigniez dou cors
Jusqu’au fenir.

Ma Femme ayant eu un enfant
Un mois entier
Etait, elle aussi,  alitée dans la chambrée
Je gisais moi pendant ce temps
Dans l’autre lit
Où j’avais bien peu de loisirs
Jamais je n’eus moins de plaisir
De me trouver au lit qu’alors
Car cela me coûta beaucoup
Et j’en resterai infirme
jusqu’à la fin (de mes jours)

Li mal ne seivent seul venir;
Tout ce m’estoit a avenir,
C’est avenu.
Que sunt mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
Et tant amei?
Je cuit qu’il sunt trop cleir semei;
Il ne furent pas bien femei,
Si sunt failli.
Iteil ami m’ont mal bailli,
C’onques, tant com Diex m’assailli
E[n] maint costei,

Le malheur ne sait seul venir
Et tout ce qui devait m’advenir
Est advenu.
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenu
et tant aimé?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés
Il ne furent pas si bien semés
Et m’ont failli
Ces amis là me m’ont pas soutenu
Jamais, tant que Dieu m’assaillait
de toute part.

N’en vi .I. soul en mon ostei.
Je cui li vens les m’at ostei,
L’amours est morte:
Se sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte,
Ces enporta,
C’onques nuns ne m’en conforta
Ne tiens dou sien ne m’aporta.
Ice m’aprent
Qui auques at, privei le prent;
Et cil trop a tart ce repent
Qui trop a mis
De son avoir a faire amis,
Qu’il nes trueve entiers ne demis
A lui secorre.

Je n’en vis pas un seul chez moi
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.
Jamais aucun  me conforta
Ni du sien ne m’apporta
Ce qui m’apprend
Que le peu qu’on a, un ami le prend
Et celui là se repent trop tard
Qui a trop donné
De ce qu’il avait pour se faire des amis
Quand il ne les trouve ni entiers ni à demi ( pas la moitié d’un)
Pour lui porter secours.

Or lairai donc Fortune corre,
Si atendrai a moi rescorre,
Se jou puis faire.
Vers les bone gent m’estuet traire
Qui sunt preudome et debonaire
Et m’on norri.
Mi autre ami sunt tuit porri:
Je les envoi a maitre Horri
Et cest li lais,
C’on en doit bien faire son lais
Et teil gent laissier en relais
Sens reclameir,
Qu’il n’a en eux riens a ameir
Que l’en doie a amor clameir.

Aussi, désormais, je laisserai courir la chance
Et je tâcherai de m’aider moi-même
Si je le puis
Je me tournerai vers les gens de bien
qui sont généreux et bons
Et m’ont nourri.
Mes autres amis sont tous pourris
Je les envois à Maître Horri (Poubelle)
Et les y laissent.
Car il faut bien en faire son deuil
Et laisser de telles personnes derrière soi
Sans implorer
En eux, il n’y a rien à aimer
Que l’on puisse nommer amitié (amour)

[Or prie Celui
Qui trois parties fist de lui,
Qui refuser ne set nului
Qui le reclaime,
Qui l’aeure et seignor le claime,
Et qui cels tempte que il aime,
Qu’il m’a tempté,
Que il me doint bone santé,
Que je face sa volenté]
Mais cens desroi.

[Alors je prie celui 
Qui fit de lui trois parties, 
Qui ne sait jamais refuser
A qui l’implore,
l’adore et l’appelle Seigneur
Et qui est celui qui met à l’épreuve ceux qu’il aime
Comme il m’a mis à l’épreuve,
Qu’il me donne une bonne santé,
Pour que je fasse sa volonté,
Sans plus faillir.

Monseigneur qui est fiz de roi
Mon dit et ma complainte envoi,
Qu’il m’est mestiers,
Qu’il m’a aidé mout volentiers:
C’est li boens cuens de Poitiers
Et de Toulouze.
Il saurat bien que cil golouze
Qui si faitement se dolouze.
Explicit.

A Monseigneur qui est fils de Roi
Ce dit et cette complainte, envoie, 
Car j’ai besoin de lui,
Qui m’a aidé toujours volontiers
C’est le bon conte de Poitiers
Et de Toulouse.
Il saura bien ce que désire
Celui qui se plaint de la sorte.

En vous souhaitant une belle journée
Fred
Pour moyenagepassion.com
A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes.

Un trésor inestimable par Clément Marot

citations_medievales_poesie_clement_marot_bonheur

« D’être content sans vouloir davantage,
c’est un trésor qu’on ne peut estimer’
Citation de Clément MAROT de Cahors  (1496-1544),
Poète de la toute fin du moyen-âge et du début de la renaissance

Bonjour à tous,

F_lettrine_moyen_age_passion-copiaouir le bonheur de peur qu’il se sauve ou le cueillir pour ce qu’il est? Tel est « le » question comme dirait un de mes amis anglais.

Pour l’illustration de cette citation de Clément Marot, empreinte de sagesse, nous avons choisi d’utiliser son second portrait présumé. Si vous vous souvenez, dans un article précédent, nous avions abordé la question de l’autre portrait connu du célèbre poète, une peinture du XVIe siècle de Gian Giacomo de Alladio, dit Macrino D’Alba, mais comme cette dernière ne semble pas plus représenter le poète médiéval que mon arrière-grand père n’était représentant en Saucisses de Toulouse, cette fois-ci, nous avons opté pour la seconde peinture que l’on utilise généralement pour corneille_de_la_haye_peintre_royal_renaissancefigurer Marot et qui est, d’ailleurs elle-aussi, un portrait présumé. On la doit à Corneille de la Haye (1500-1575), peintre franco-hollandais contemporain de Marot, rebaptisé, quelques siècles après sa mort, Corneille de Lyon.

Quoiqu’il en soit, il reste difficile, dans bien des cas, de mettre un vrai visage sur les hommes du monde médiéval.  Les portraits que nous connaissons d’eux datent en effet, pour la plupart, de la renaissance – période durant laquelle cet art commencera a acquérir ses belles lettres -, et même souvent des siècles suivants et du XIXe siècle. D’ailleurs, ironie de l’histoire et même CQFD, pour ce peintre portraitiste lui-même, nous n’avons, là aussi, qu’un auto-portrait présumé (photo ci-dessus).

Mais, allons, puisque nous ne sommes plus à ça près, postons encore une ânerie du jour pour que la vérité triomphe. Et que le meilleur gagne!

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Sur ce joie, santé et longue vie, mes amis! Puisse l’étincelle de vie que nous portons en nous suffire, à chaque nouveau souffle, à nous faire toucher du doigt le trésor dont nous parle Clément Marot ici.

Fred
pour moyenagepassion.com.
« L’ardente passion, que nul frein ne retient, poursuit ce qu’elle veut et non ce qui convient. » Publiliue Syrus  Ier s. av. J.-C

De la glace,du feu et le dizain de neige d’un Clément Marot amoureux

clement_marot_portrait_presume_poesie_medievale_auteurSujet : poésie médiévale, poète, épigrammes, dizain. portrait de Marot, Anne d’Alençon
Auteur : Clément Marot de Cahors (1496-1544)
Période : moyen-âge tardif, début de renaissance.
Titre :  le Dizain de neige ou d’Anne, qui luy jecta de la Neige, Epigrammes.

Bonjour à tous,

S_lettrine_moyen_age_passioni Clément Marot  a exercé son talent poétique dans bien des genres, la forme courte de l’épigramme est restée une de celle dans laquelle son esprit et sa plume affûté semblent avoir le mieux excellés. De fait, c’est un petit poème d’une dizaine de vers – soit comme son nom l’indique, un dizain – très joliment tourné et écrit de sa main, que nous vous proposons de découvrir ou, même plus sûrement de redécouvrir aujourd’hui. Il est dédié à celle qui, autour de l’année 1527, avait séduit le coeur du poète: Anne d’Alençon, nièce de sa protectrice Marguerite d’’Alençon, elle-même soeur de François 1er. Clément Marot voua à la dame un amour versifié et platonique, tout en élégance et en finesse, qui dura plus de dix ans. Cette pièce « d’Anne qui luy Jecta de la neige » ou ce Dizain de neige n’est  qu’une des poésies écrites pour elle.

poesie_monde_medieval_clement_marot_epigrammes_moyen-age_passion

Facéties graphiques et portrait présumé:
une dame authentique pour un Marot allégorique

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour la petite histoire, le portrait d’Anne d’Alençon que nous avons utilisé dans la version illustrée de ce dizain de neige, ci-dessus est d’époque. Il a été réalisé par le peintre italien Gian Giacomo de Alladio, plus connu sous le pseudonyme de Macrino D’Alba (1460-1520). Concernant le portrait de Marot, il est tiré, quant à lui, de l’oeuvre de Giovanni Battista Moroni, autre peintre italien de la même période  mais un peu plus tardif (1520-1578). On a longtemps présumé que cette peinture était une représentation du poète médiéval mais, en réalité, rien n’est moins sûr, pour ne pas dire qu’on est même pratiquement certain qu’il ne s’agit pas de Marot. Au moment du passage en Italie du poète de poesie_medievale_clement_marot_epigrammes_dizaine_portraitCahors, le peintre Giovanni Battista Moroni était, en effet, encore un peu vert et n’avait qu’une quinzaine d’années; l’homme sur la toile, serait en fait, bien plus sûrement, un médecin contemporain du portraitiste de talent. On a pourtant présumé si fort et si souvent que ce « portrait of a man » représentait Marot, qu’il a fini par le faire dans bien des circonstances et continue d’ailleurs de le faire.

Pardonnez-nous donc de prolonger une vieille imposture dont nous ne sommes pas les auteurs, mais ne voyez là que les facéties graphiques de votre serviteur. A ma décharge, je dois avouer que l’expression de ce regard, dans lequel on sent tout à la fois de l’esprit et un brin d’impertinence, me semble incarner, à merveille, une certaine idée de  ce grand poète français. Mais que l’on ne s’y trompe point, donc, sur notre visuel la dame est authentique et le Marot allégorique. D’ailleurs, pour mieux enfoncer le clou de cette vérité rétablie et pour le même prix, voici une autre de nos âneries.

auto_portrait_presume_clement_marot_Giovanni_Battista_Moroni

Ces digressions n’enlèvent rien, bien sûr, à la qualité de cette poésie de Marot dont voici le texte original.

Les paroles du dizain de neige
dans la belle langue de Marot

« Anne (par jeu) me jecta de la Neige,
Que je cuidoys(*) froide certainement:
Mais c’estoit feu: l’experience en ay je,
Car embrasé je fuz soubdainement.
Puis que le feu loge secrettement
Dedans la Neige, où trouveray je place
Pour n’ardre point? Anne, ta seulle grâce
Estaindre peult le feu que je sens bien,
Non point par eau, par neige, ne par glace,
Mais par sentir un feu pareil au mien. »
Clément Marot – Epigrammes

* Dont je pensais qu’elle était froide 

La version musicale et lyrique
de Maurice Ravel

P_lettrine_moyen_age_passion copiaour les amateurs de musique classique et lyrique, nous postons également, ici, la version de ce poème de Marot par Maurice Ravel (1875-1937) en 1896. Le célèbre compositeur mettra, en effet, en musique deux épigrammes de Marot dédiées à cette même Anne dont le poète s’était épris.

En vous souhaitant une très belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com
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Angus Mcbride, un artiste-peintre surdoué au service de l’Histoire

monde_medieval_artiste_illustrateur_andy_mcbrideSujet : illustrations médiévales, art, peinture, reconstitutions historiques, portrait d’artiste.
Auteur, Artiste : Angus Mcbride(1931-2007)
Edition : Osprey publishing, Iron Crown Enterprises.

Bonjour à tous,

A_lettrine_moyen_age_passionujourd’hui, nous sortons un peu de l’ornière pour faire tribut  à Angus Mcbride, un peintre  britannique contemporain de talent, décédé, hélas, il y a  quelques années et qui a dédié la plus grande partie de sa carrière à se spécialiser dans les illustrations historiques et d’époque. Bien sûr, tout cela nous ramène, comme on s’en doute, au monde médiéval et au moyen-âge qu’il a aussi contribué largement à illustrer.

Portrait  d’un artiste de talent

L'infanterie française pendant la guerre de cent ans. Angus Mcbride
L’infanterie française pendant la guerre de cent ans. par le talentueux Angus Mcbride, Osprey publishing

N_lettrine_moyen_age_passioné dans l’Angleterre de l’entre deux guerres, de parents écossais, Angus Mcbride devient orphelin à l’âge de cinq ans et sera recueilli et éduqué par l’école de la cathédrale de Canterbury.

Après guerre, la crise économique anglaise le poussera à immigrer en Afrique du sud pour y tenter sa chance. Il commencera à s’y faire connaître pour son Art et son talent d’illustration. Se sentant pourtant à l’étroit sur le marché sud africain, il en reviendra dans les années soixante pour s’installer à nouveau en Angleterre. Il y travaillera principalement pour des magasines éducatifs de renom, exerçant monde_medieval_moyen-age_illustrations_historique_reconstitutions_angus_mcbridealors déjà son art sur les illustrations et reconstitutions d’époque. Il y consacrera d’ailleurs sa vie.

Quelques temps plus tard, il aura l’opportunité de travailler pour la célèbre compagnie Osprey Publishing, un éditeur d’Oxford spécialisé dans les ouvrages autour de l’histoire militaire. Il participera notamment à une série historique spécialisée sur les hommes d’armes (men-at-arms).

De l’Histoire militaire jusqu’au médiéval fantastique et l’univers de JRR Tolkien

Charge celte, Angus Mc bride, illustrations historiques, XXe siècle
Charge celte, Angus Mc bride, illustrations historiques, XXe siècle

D_lettrine_moyen_age_passionans les années soixante-dix la crise économique qui frappera à nouveau l’Angleterre poussera Angus Mcbride à retourner vivre avec sa famille en Afrique du Sud tout en continuant à travailler pour Osprey Publishing et quelques autres sociétés spécialisées dans l’histoire militaire.

tolkien_monde_medieval_fantastique_illustration_angus_mcbrideIl aura également l’occasion de s’aventurer, avec succès, sur le terrain du médiéval fantastique, en mettant son talent au service de Iron Crown Enterprises, société américaine spécialisée dans l’édition de jeux de sociétés. A ce titre, il participera notamment pour le plus grand plaisir des rôlistes, à la réalisation des illustrations d’une série de jeux de rôle inspiré de l’univers de JRR Tolkien et la terre du Milieu (Middle-earth Role Playing). Dans ces années là, il gratifiera encore de son Art la société d’édition anglaise Ladybird, à l’occasion d’une collection dédiée au monde de l’horreur et autres créatures « vampiresques » ou « momietesques » ( je sais, cela n’existe pas et c’est totalement « pléonasmique », d’où les guillemets).

Du point de vue des techniques, le talentueux peintre utilisera indifféremment l’huile ou la gouache mais gardera une prédilection pour cette dernière.

Le moyen-âge et Angus Mcbride

1241 Bataille de Legnica ou Liegnitz. Les envahisseurs mongoles mettent en déroute les chevaliers chrétiens.
1241 Bataille de Legnica ou Liegnitz. Les envahisseurs mongoles mettent en déroute les chevaliers chrétiens.

T_lettrine_moyen_age_passionout au long de sa carrière, Angus Mc Bride a eu l’opportunité de s’atteler à bien des genres historiques différents, des époques les plus reculées aux plus récentes, mais sur la partie qui nous intéresse, le monde médiéval, on lui doit un grand nombre de planches de qualité. Avec l’appui et le soutien de ses éditeurs et un sérieux travail sur les sources et les références, son Art et ses illustrations font revivre, avec force détail et mouvement, les grandes batailles du monde médiéval, mais monde_medieval_moyen-age_passion_illustrations_historique_angus_mcbrideaussi les costumes, les armes et armures d’époques.

Comme nous avons déjà ici sollicités quelques unes de ses excellentes oeuvres à l’occasion de certains articles, il nous semblait grand temps de rendre justice à cet illustrateur de talent et à son travail, autant qu’aux compagnies qui l’ont soutenu et fait travailler. C’est donc chose faite. Merci encore à Angus Mcbride pour son art et pour avoir fait renaître sous ses pinceaux et avec son art, un peu de l’histoire des hommes.

Une très belle journée à tous. Longue vie!

Frédéric EFFE
Pour moyenagepassion.com
« A la découverte du monde médiéval sous toutes ses formes »